Les séquestrations patronales

09 avril 2009
02m 27s
Réf. 04906

Notice

Résumé :

Les premiers mois de l'année 2009 voient la multiplication de séquestrations de patrons ou de cadres par des salariés menacés de licenciement. Ce mode d'action se répand en France et s'exporte même au-delà des frontières.

Date de diffusion :
09 avril 2009
Source :

Contexte historique

Le Krach boursier de l'automne 2008 et la crise économique et financière qu'il provoque entraînent une hausse du chômage dans de nombreux pays, dont la France. Rentrée en récession au début de l'année 2009, l'économie française perd de nombreux emplois. Entre avril 2008 et avril 2009, 324 000 emplois sont supprimés. Le chômage grimpe pour s'approcher de la barre symbolique des 10% de la population active. Les plans de licenciements collectifs se multiplient. L'administration en recense 223 pour le seul mois de mars 2009. Les inscriptions au pôle emploi à la suite d'un licenciement collectif augmentent significativement : + 46,1% en mars 2009 par rapport au mois de mars 2008.

C'est dans ce contexte économique que des mouvements sociaux éclatent dans plusieurs entreprises françaises : Caterpillar, 3M, Molex, Sony, Heuliez, Scapa, Faurecia. Les salariés de ces entreprises séquestrent leurs patrons ou des cadres de l'entreprise pour obtenir l'annulation des licenciements prévus ou de meilleures primes de licenciement. Ce sont donc des mouvements fondamentalement défensifs. Ces séquestrations sont très largement relayées dans les médias et bénéficient, selon les sondages, d'une compréhension de l'opinion publique. Le gouvernement, mais aussi une grande partie de l'opposition, exprime son opposition face à ce mode d'action mais admet comprendre les motivations – jugées légitimes – des salariés. De même, les syndicats récusent ce mode d'action mais le comprennent. Dans les entreprises, si ce ne sont pas les militants syndicalistes qui initient ces mouvements, les syndicats les suivent et les encadrent pour tenter de contrôler la situation. Les représentants du patronat craignent une diffusion des séquestrations patronales. Ils rappellent d'une part que les séquestreurs sont passibles de prison et d'autre part que les accords signés dans ce cadre sont illégaux car obtenus par la contrainte.

Ce mode d'action spectaculaire pose la question du dialogue social, de la mondialisation et de la place des syndicats. En effet, les séquestrations semblent être provoquées par la méfiance que suscitent les employeurs parmi les salariés et par le manque de dialogue au sein de l'entreprise. Cette méfiance est d'autant plus forte qu'une partie de ces entreprises appartiennent à des groupes étrangers (Molex, Caterpillar et 3 M appartiennent à des groupes américains par exemple) sur lesquels les salariés semblent avoir aucune prise. Des décisions vitales pour ces travailleurs sont prises à l'étranger, sans concertation. La séquestration apparaît comme un moyen de garder sur place des cadres cosmopolites, déracinés des contextes locaux dans lesquels s'inscrivent ces lieux de production. Enfin, la faiblesse des syndicats français est régulièrement pointée comme l'une des causes de ces gestes qualifiés de désespérés. Depuis les années 1980, les syndicats français comptent peu d'affiliés. Le taux de syndicalisation des travailleurs français du secteur privé est l'un des plus bas des démocraties occidentales. Il n'est que d'environ 5% alors qu'il est de près de 14% aux Etats-Unis.

Cependant, le reportage suggère que la prétendue spécificité française dans le domaine syndical et du dialogue social ne suffit pas à expliquer le phénomène des séquestrations. Il suit en effet une rapide séquestration menée dans une filiale belge du groupe FIAT. Les salariés avouent l'influence française.

Victor Pereira

Éclairage média

Pour de nombreuses catégories professionnelles en lutte, la médiatisation de leur cause est une condition fondamentale pour espérer obtenir un succès. La séquestration de chefs d'entreprise ou de cadres s'inscrit en grande partie dans cette logique. Spectaculaire, ce mode d'action attire les caméras. C'est ce que montre ce reportage : les journalistes se bousculent et de nombreuses caméras et micros filment les salariés tant dans l'entreprise Fiat en Belgique que dans l'entreprise Caterpillar en France. La médiatisation peut inciter les entreprises, soucieuses de leur image auprès de l'opinion publique et donc auprès de leurs clients, à faire marche arrière. Il peut également amener les autorités publiques à intervenir rapidement en leur faveur pour ne pas que le mouvement fasse tache d'huile. La médiatisation renforce donc la position de salariés qui se sentent démunis et essaient d'instaurer un rapport de force avec leur direction en l'empêchant de se déplacer.

Les médias sont donc à la fois des observateurs de ces mouvements sociaux singuliers mais aussi une de leurs causes. Ils ne sont en aucun cas des agents neutres, sans effets sur les mobilisations sociales. Ils contribuent à leur donner des formes transposables sur les écrans de télévision, prenant à partie l'opinion publique et le gouvernement. Ainsi, outre les séquestrations, certains salariés ont, ces dernières années, utilisé la menace à l'explosion de sites industriels ou de pollution de rivières. De leurs côtés, les paysans font régulièrement des actions spectaculaires pour attirer le regard des médias et, à travers eux, de l'Etat et de l'opinion publique.

Victor Pereira

Transcription

Audrey Pulvar
On revient en France. C’est l’une des illustrations les plus spectaculaires de la crise économique. Les séquestrations de patrons et de cadres d’entreprise parfois violentes qui se sont multipliées ces dernières semaines. Signe que le dialogue social est inexistant ou insuffisant dans notre pays. Aujourd'hui, des cadres de FIAT ont été séquestrés en Belgique. Eric Thibault, Sibille Broomberg.
Eric Thibault
A Bruxelles, les trois dirigeants de FIAT n’ont été retenus que quelques heures cet après-midi mais c’est bien l’exemple français des séquestrations qui a motivé les salariés belges.
Intervenant
Ça nous a inspirés. Il faut reconnaître quand même que si nos collègues français ne l’avaient pas fait, on aurait peut-être eu une autre idée. Mais l’idée n’était pas mal.
Eric Thibault
Et en France, les patrons s’inquiètent de ces séquestrations qui se multiplient. Ils dénoncent la violence de ces actes.
Jean-Eudes (du) Mesnil
Tout accord pris sous la menace qui constitue une forme de chantage direct n’est pas acceptable et n’a aucune valeur. Il faut dire les choses de manière tout à fait claire. Encore une fois, la loi doit être la même pour tous. On ne peut pas brutaliser les salariés. On ne peut pas brutaliser les patrons non plus. C’est inacceptable.
Eric Thibault
Mais jusque-là, aucun cadre ou patron séquestré n’a encore porté plainte. Chez Caterpillar, les salariés ont finalement obtenu une réduction des suppressions d’emplois et le paiement de trois jours de grève. A Pithiviers, le dirigeant de 3M avait même fait part de sa compréhension pour les salariés.
Luc Rousselet
Je comprends la détresse que les gens peuvent avoir et je comprends les modes d’action qui peuvent être utilisés.
Eric Thibault
Résultat, les Syndicats n’encouragent pas mais reconnaissent l’efficacité de la méthode.
Jean-Claude Mailly
Nous ne sommes pas pour les actes violents. Nous n’encourageons pas ce type de formule mais en même temps quand ils le décident dans l’entreprise, c’est que la négociation est complètement bloquée.
Eric Thibault
Alors dans ce contexte de crise où les plans sociaux s’accumulent, le gouvernement tente de rappeler la loi. Pas question d’encourager les séquestrations.
Luc Chatel
Quand vous êtes dans une entreprise depuis 25 ans et que l’entreprise ferme, c’est une vie qui s’écroule. Et donc on peut entendre l’inquiétude, le désarroi, le désespoir des salariés. Mais cela ne peut justifier et ne justifie en aucun cas le recours à la violence, le recours à la séquestration.
Eric Thibault
Avec 80 000 chômeurs de plus par mois depuis le début de l’année, tout le monde cherche encore à calmer le jeu mais chacun redoute les premiers dérapages.

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