L'investiture de Laurent Gbagbo comme président de la Côte d'Ivoire en 2010 malgré sa défaite électorale

04 décembre 2010
02m 12s
Réf. 04937

Notice

Résumé :

D'abord déclaré perdant à l'élection présidentielle contre Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo est proclamé président de la Côte d'Ivoire le 4 décembre 2010. Il organise alors sa propre cérémonie d'investiture, au cours de laquelle il prononce un discours. Les tensions entre partisans de Laurent Gbagbo et d'Alassane Ouattara s'exacerbent à Abidjan.

Date de diffusion :
04 décembre 2010
Source :
A2 (Collection: 20 heures )

Contexte historique

Président de la République de la Côte d'Ivoire depuis 2000, Laurent Gbagbo a régulièrement reporté l'élection présidentielle qui devait initialement se tenir en 2005. Déchirée à partir de 2002 par un coup d'État puis une rébellion et une partition, la Côte d'Ivoire n'a été pacifiée qu'à partir des accords de paix de Ouagadougou et de la nomination du chef des rebelles Guillaume Soro comme Premier ministre en 2007.

Dix ans après la dernière, une élection présidentielle est enfin organisée en 2010. Il s'agit aussi de la première élection présidentielle libre et transparente en Côte d'Ivoire : les opérations électorales sont supervisées par l'ONU, présente sur le sol ivoirien depuis 2004 par le biais de l'Onuci (Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire). Le scrutin met aux prises Laurent Gbagbo et l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara. Économiste, directeur du département Afrique au Fonds monétaire international de 1984 à 1988, ce dernier a dirigé le gouvernement de 1990 à 1993. Après une campagne électorale émaillée de quelques affrontements, le président sortant arrive en tête au premier tour, le 31 octobre 2010, avec 38 % des voix contre 32 % pour Alassane Ouattara. Celui-ci forme alors une alliance avec l'ancien président de la République Henri Konan Bédié, arrivé troisième avec 25 % des voix.

À l'issue du second tour, tenu le 28 novembre suivant, auquel participent 80 % des électeurs ivoiriens, Alassane Ouattara est proclamé vainqueur le 2 décembre par la Commission électorale indépendante, dont les résultats sont certifiés par l'ONU : il l'emporte avec 54,1 % des voix contre 45,9 % pour Laurent Gbagbo. Cependant, dès le lendemain, le Conseil constitutionnel ivoirien annule 600 000 voix pour fraudes présumées et proclame Laurent Gbagbo vainqueur de l'élection présidentielle avec 51 % des suffrages. Or, le Conseil constitutionnel est entièrement acquis au président sortant. L'ONU, la France, l'Union africaine, les États-Unis et tous les pays de l'Union européenne apportent alors leur soutien à Alassane Ouattara.

Laurent Gbagbo refusant le verdict des urnes, la Côte d'Ivoire se retrouve avec deux présidents : l'un démocratiquement élu, Alassane Ouattara, et l'autre qui ne se résout pas à quitter le pouvoir, Laurent Gbagbo. Celui-ci organise même la cérémonie de sa propre investiture dès le 4 décembre 2010 à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Retranché pendant plusieurs mois à l'Hôtel du Golf à Abidjan, sous la protection des Nations unies, Alassane Ouattara forme un nouveau gouvernement dirigé par Guillaume Soro, ancien Premier ministre de Laurent Gbagbo et chef de l'ancienne rébellion qui domine le nord de la Côte d'Ivoire depuis 2002.

À partir du 16 décembre 2010, des affrontements sanglants éclatent à Abidjan entre les partisans d'Alassane Ouattara et les forces loyales à Laurent Gbagbo, alors que les premiers tentent de marcher sur la télévision nationale, tenue par le président sortant. La crise dure quatre mois. Elle ne prend fin qu'à partir de l'adoption à l'unanimité par le Conseil de sécurité, le 30 mars 2011, de la résolution 1975 autorisant le recours à la force pour interdire l'utilisation d'armes lourdes contre la population. Puis, le 11 avril 2011, une offensive est menée contre la résidence de Laurent Gbagbo par les forces d'Alassane Ouattara, soutenues par les troupes de l'Onuci et les soldats français de la force Licorne. Laurent Gbagbo est ainsi arrêté. Devenu le président effectif de la Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara appelle alors à la constitution d'une « commission vérité et réconciliation » et demande à ses partisans de ne pas se livrer à des représailles.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage, réalisé à Abidjan par les envoyés spéciaux de France 2, propose un récit du principal événement de la journée du 4 décembre 2010 : l'investiture de Laurent Gbagbo comme président de la Côte d'Ivoire. Battu dans les urnes par Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo tente en effet de remporter la bataille de l'image. Refusant de quitter le pouvoir, il se présente comme le président légitimement élu de la Côte d'Ivoire.

Minutieusement mise en scène par Laurent Gbagbo lui-même, la cérémonie d'investiture vise à montrer qu'il a été reconduit au poste de chef de l'État de manière légale, conformément à la Constitution. Les différentes étapes de la cérémonie servent toutes à mettre en valeur la légitimité de Laurent Gbagbo. Il est ainsi officiellement proclamé comme président par le Conseil constitutionnel – la même instance qui l'avait déclaré vainqueur de l'élection présidentielle la veille, alors qu'une commission électorale indépendante avait proclamé Alassane Ouattara président. Puis il se voit remettre l'insigne présidentiel et prête serment. Son passage en revue de l'armée sert également à témoigner de la loyauté des militaires au chef de l'État.

Pourtant, plusieurs éléments dans le reportage indiquent clairement l'illégitimité de Laurent Gbagbo. D'abord, de façon très surprenante, en se comparant dans son discours d'investiture à Napoléon qui avait lui-même posé la couronne impériale sur sa tête le jour de son sacre le 2 décembre 1804, Laurent Gbagbo trahit clairement ses intentions. Maladroite ou cynique, la comparaison de celui qui est réputé pour ses qualités de tribun avec l'empereur français n'est pas des plus heureuses. Napoléon a en effet lui-même régulièrement violé la souveraineté populaire, organisant un coup d'État en 1799, puis mettant en place des simulacres d'élections et concentrant tous les pouvoirs. En outre, l'illégitimité de Laurent Gbagbo transparaît dans la composition du public qui assiste à cette cérémonie d'investiture : il n'est constitué que de partisans du président sortant. L'absence de diplomate européen ou américain montre également qu'il n'est pas reconnu par la communauté internationale. Enfin, le dernier élément qui témoigne de l'illégitimité de Laurent Gbagbo réside dans les derniers plans du reportage : les images du cortège présidentiel escorté de soldats indiquent que Laurent Gbagbo a besoin de s'appuyer sur l'armée pour rester au pouvoir et que les partisans d'Alassane Ouattara n'acceptent pas l'investiture de Laurent Gbagbo.

Christophe Gracieux

Transcription

Laurent Delahousse
Alors je vous le disais, la journée a été des plus étonnantes à Abidjan. Une journée d’abord marquée par une image symbolique, celle d’un président Gbagbo, sourire aux lèvres, qui a prêté serment et qui a été investi Président de la république de Côte d’ivoire. Une investiture en total décalage avec les premiers résultats proclamés, résultat accordant la victoire à Alassane Ouattara. Alors que s’est-il passé aujourd’hui ? Sur place à Abidjan, Dominique Derda, Frédéric Ranc et Sylvain Barral.
Dominique Derda
Laurent Gbagbo a pour principe, dit-il, de toujours respecter les règles et les lois de la république. La partition aura donc été suivie à la lettre jusqu’au bout. Tout juste investi, le nouveau président de Côte d’Ivoire passe en revue les troupes dont il est le commandant en chef. Il sait mieux que quiconque que sans le soutien indéfectible de l’armée, il ne serait sans doute pas là aujourd’hui. La cérémonie a commencé une heure plus tôt au palais présidentiel.
Intervenant
Article 3, Monsieur Gbagbo Laurent est proclamé élu Président de la République de Côte d’Ivoire.
Dominique Derda
Dans la salle, que des fidèles, des courtisans mais aucun diplomate occidental. Ni les Nations Unies, ni l’Union Européenne n’ont envoyé de représentant. Seul français, le socialiste Guy Labertit, un ami de toujours. A la communauté internationale qui lui tourne le dos, Laurent Gbagbo a un message à adresser.
Laurent Gbagbo
En France, même Napoléon a pris la couronne, il l’a posée sur la tête pour éviter qu’un autre souverain, le pape, la lui pose sur la tête. Les hommes comme ça, on peut les multiplier à l’infini. La souveraineté de la Côte d’Ivoire, c’est elle qui [inaudible] de défendre et elle ne la négocie pas.
Dominique Derda
Avec cette élection présidentielle six fois reportée depuis 2005, la Côte d’ivoire devait retrouver le chemin de la paix et de la réconciliation. Ce soir elle est toujours aussi divisée avec un président qui se croyait élu, Alassane Ouattara ; et un autre Laurent Gbagbo déterminé coûte que coûte à garder le pouvoir.

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