La décharge de déchets d'équipements informatiques de Guiyu, en Chine

23 octobre 2007
03m 20s
Réf. 05010

Notice

Résumé :

Dans la ville chinoise de Guiyu, des millions de déchets d'équipements informatiques sont entassés dans une gigantesque décharge. Provenant du port de Hong Kong, ils sont triés et recyclés à main nue, sans protection, par des ouvriers. Les résidus non recyclés sont ensuite rejetés dans la rivière.

Date de diffusion :
23 octobre 2007
Source :
A2 (Collection: 20 heures )
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Contexte historique

Les équipements électriques et électroniques n'ont cessé de croître depuis les années 1990. Ordinateurs, télévisions, téléphones portables, réfrigérateurs ou appareils photographiques se sont répandus dans le quotidien des pays occidentaux. De la sorte, les déchets d'équipements électriques et électroniques, les « DEEE », ont eux aussi connu une forte croissance. Quelque 40 millions de tonnes de DEEE sont ainsi produits chaque année dans le monde selon un rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) paru en 2010. Les équipements électriques et électroniques sont essentiellement mis au rebut en raison de leur obsolescence : les innovations technologiques incitent à leur renouvellement rapide.

Les DEEE font l'objet d'une réglementation européenne spécifique. Deux directives adoptées en 2002 imposent aux fabricants et aux importateurs d'équipements électroniques et électriques la prise en charge de leurs coûts de ramassage et de traitement. La France s'y est par exemple conformée en 2005. Cependant, selon la Commission européenne, seul un tiers des DEEE produits dans l'Union européenne est recyclé conformément à ces directives. La situation est encore pire aux États-Unis, où seulement 14 % des 3 millions de tonnes de DEEE produits chaque année sont confiés à des recycleurs, le reste étant incinéré ou enfoui.

En raison du coût élevé de leur traitement, une grande partie des DEEE des pays occidentaux sont en fait exportés vers les pays en développement. Trois quarts des DEEE collectés aux États-Unis seraient ainsi envoyés dans les pays du Sud. Dans le cas américain, ces exportations sont légales : les États-Unis n'ont pas ratifié la convention de Bâle entrée en vigueur en 1992 sur les exportations de déchets dangereux. Dans le cas de l'Europe qui l'a ratifiée, les exportations sont illégales. Elles sont le plus souvent organisées par des réseaux mafieux qui falsifient les documents d'identification des marchandises contenues dans les conteneurs.

Les DEEE exportés d'Europe ou des États-Unis sont traités à Dehli (Inde), à Karachi (Pakistan), à Lagos (Nigéria) ou à Accra (Ghana). Mais c'est la Chine, qualifiée de « décharge des pays développés » par le PNUE en 2010, qui en reçoit le plus : selon Greenpeace, 16 millions de tonnes de DEEE seraient envoyées en Chine chaque année. Guiyu, situé au bord de la mer de Chine méridionale, est ainsi le plus grand site mondial de démantèlement de ces déchets. Plus de 100 000 personnes y travailleraient dans des décharges informelles. Elles traitent des DEEE arrivés des États-Unis, de Corée du Sud, du Japon et d'Europe par conteneurs débarqués à Hong Kong.

Sous-payés, les ouvriers de Guiyu vivent dans des conditions sanitaires déplorables. Ils démantèlent en effet les DEEE sans aucune protection : ils les démontent et les trient à même le sol, sans masque. Ils se trouvent ainsi exposés aux fumées toxiques que dégage la combustion des déchets brûlés (mercure, plomb ou cadmium) pour en extraire le cuivre, l'acier et l'aluminium qui sont ensuite revendus. Nombreux sont les ouvriers de Guiyu qui seraient atteints de saturnisme.

Le traitement des DEEE dans les pays du Sud a également de grandes conséquences sur l'environnement. L'émission de polluants lors de leur démantèlement provoque la contamination des sols, des cours d'eau et de l'air. L'eau n'est ainsi plus propre à la consommation à Guiyu.

Le problème du recyclage des DEEE se pose avec d'autant plus d'acuité que leur volume mondial devrait continuer à augmenter de 8 % par an selon le cabinet d'études BBC Research. Leur croissance est en partie tirée par les pays émergents. Ainsi, selon le PNUE, en 2020 les déchets liés aux seuls ordinateurs devraient croître de 400 % en Chine par rapport à 2007 et de 500 % en Inde.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage se compose essentiellement d'images tournées en caméra cachée. Cette méthode consiste à tourner des séquences à l'insu de ceux qui sont filmés. Ainsi, dans le cas présent, le journaliste reporter d'images de France 2 Sylvain Giaume a dissimulé sa caméra pour filmer la décharge de déchets informatiques de Guiyu et les conditions de travail des ouvriers. Fréquemment utilisée par les journalistes américains qui pratiquent l'undercover journalism, la technique de la caméra cachée fait l'objet de vifs débats chez leurs confrères français. Le Syndicat national des journalistes proscrit ainsi dans sa charte d'éthique professionnelle « tout moyen déloyal (...) pour obtenir une information ». L'émission de reportages de France 2 Les Infiltrés, diffusée à partir de 2008, a précisément suscité la polémique sur son utilisation de la caméra cachée. Son premier numéro tourné dans une maison de retraite avait ainsi montré des pensionnaires maltraités.

Le recours à la caméra cachée est toutefois de plus en plus toléré dans les reportages des journaux télévisés français, tout en restant limité à quelques cas exceptionnels : lorsque les journalistes ne peuvent pas faire autrement ou lorsque leur sécurité est menacée par un tournage en caméra visible. Ils doivent cependant clairement l'expliquer aux téléspectateurs. Dans le cas présent, il s'agissait pour les journalistes de France 2 de contourner la censure des autorités chinoises. Le gouvernement chinois empêche en effet l'accès des médias à Guiyu : il veut éviter la diffusion d'images sur cette décharge de déchets électriques et électroniques. Un an après la diffusion du sujet de France 2, en novembre 2008, les autorités chinoises ont du reste essayé de saisir les enregistrements de l'équipe du magazine d'information américain 60 Minutes, produit par CBS, qui tournait un reportage à Guiyu. Contrôlant très étroitement l'information au sein du pays, la Chine se montre soucieuse de son image à l'étranger. Elle a par exemple tout fait lors des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 et de l'Exposition universelle de Shanghaï en 2010 pour offrir son meilleur visage aux médias internationaux. Aussi, de la même manière que le gouvernement chinois empêche l'accès aux médias internationaux au Tibet, il interdit leur entrée dans Guiyu.

Le présentateur du journal télévisé Davis Pujadas et le journaliste Pascal Golomer justifient donc de manière explicite pour les téléspectateurs le recours à la caméra cachée : l'un évoque des « autorités qui ferment les portes », tandis que l'autre explique que « les journalistes étrangers ne sont pas les bienvenus ». Ils se conforment en cela aux règles de déontologie journalistique. Leur but est clairement de montrer au public une ville qui vit du recyclage des déchets informatiques au mépris de la santé des ouvriers et des conséquences sur l'environnement. Ils offrent ainsi des images saisissantes de montagnes de carcasses d'ordinateurs, d'ouvriers au travail sans aucune protection ou de résidus entassés au bord et dans la rivière. S'ils filment en caméra cachée, les envoyés spéciaux de France 2 taisent également leur qualité de journalistes aux personnes rencontrées : ils se font passer pour des vendeurs de vieux ordinateurs. Là aussi, ils l'expliquent clairement aux téléspectateurs. Ce reportage réalisé à l'insu des autorités chinoises n'est du reste pas sans risque pour eux qui sont établis en permanence dans le bureau de la rédaction de France 2 à Pékin.

Le sujet ne se constitue cependant pas seulement d'images filmées en caméra cachée. Plusieurs plans ont été tournés en caméra visible : il s'agit des images du port de Hong Kong et de l'interview d'une responsable de Greenpeace Chine. Le plateau en situation de Pascal Golomer qui clôt le reportage a également été filmé en caméra visible, à Guiyu, car le journaliste ne se trouvait plus alors sur les lieux mêmes de la décharge.

Christophe Gracieux

Transcription

David Pujadas
Un document maintenant. Un document sur l’une des faces cachées du miracle chinois. Une importante cité du pays, la ville de Guiyu s’est transformée, depuis des années, en décharge géante pour les déchets informatiques. Des dizaines de millions de claviers ou d’écrans s’amassent dans les dépôts, y sont triés et recyclés, vous allez voir, à mains nues, rejetés dans les rivières. Les autorités ferment les yeux sur ce scandale et ferment les portes aussi d’où cette enquête en caméra cachée. Voici le dossier de cette édition. Il est signé Pascal Golomer, Sylain Giaume.
(Bruit)
Pascal Golomer
Pour visiter Guiyu, mieux vaut se montrer discret. Les journalistes étrangers ne sont pas les bienvenus. Nous filmerons donc caméra cachée. Le décor est vite planté. De part et d’autre de la rue, des montagnes de carcasses et de claviers d’ordinateur au rebut. Un peu plus loin, c’est un camion entier de lecteurs de CD-ROM qu’on décharge. La ville est devenue, en quelques années, un immense dépotoir pour les déchets informatiques. Des déchets que des milliers d’ouvriers vont trier, désosser, décortiquer pour récupérer tout ce qui peut se revendre. Nous nous faisons passer pour des vendeurs de vieux ordinateurs à la recherche de clients. Le contact est vite établi. Le jeune motard nous emmène jusqu'à l’atelier tout proche. Au milieu des sacs de circuits imprimés, nous partageons le thé avec le patron, histoire de parler affaires.
(Bruit)
Pascal Golomer
Comment ça se passe avec les autorités ?
Inconnu
Bien, elle ne s’occupe pas de nous.
Pascal Golomer
Pourtant, il y a 7 ans, la Chine a décidé d’interdire l’importation des déchets électroniques considérés comme toxiques. Mais les conteneurs américains ou européens continuent d’arriver dans le port de Hong Kong tout proche. Les déchets sont ensuite entreposés ici, près de la frontière avec la Chine continentale, avant d’être transportés clandestinement jusqu'à Guiyu.
Jamie Choi
C’est tout simplement une question de profit. C’est beaucoup moins cher pour une société de recyclage américaine ou européenne d’envoyer ses déchets électroniques en Chine, en Inde ou au Pakistan plutôt que de le faire eux-mêmes.
Pascal Golomer
Tout cela au mépris de la santé et de l’environnement. Car en faisant fondre les composants électroniques pour récupérer les métaux précieux, les ouvriers chinois respirent toutes sortes de vapeurs chimiques sans prendre beaucoup de précautions.
Inconnue
Bien sûr, ce n’est pas bon pour ma santé.
Inconnu
Mais tant que tu prendras des herbes médicinales, tu ne seras pas malade.
Pascal Golomer
Et les résidus finissent dans la rivière. A Guiyu, l’eau courante n’est plus potable depuis bien longtemps. Pour les ouvriers, peu importe tant que le travail est bien payé, 4 euros la journée. Malgré les lois et les traités, rien ne dit que l'activité s'est réduite ces dernières années à Guiyu. Ce qui est sûr, c’est que les autorités locales n’ont pas fait grand-chose pour y mettre fin. Le fait que des milliers de familles dépendent de ce commerce y est pour quelque chose.

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