Le démantèlement du paquebot France sur le chantier naval indien d'Alang

03 avril 2008
02m 30s
Réf. 05011

Notice

Résumé :

Dans la baie d'Alang, en Inde, le paquebot France, rebaptisé Blue Lady, attend l'autorisation de son démantèlement par la Cour suprême indienne. Le port d'Alang est le plus grand chantier naval de démantèlement de navires dans le monde. Les conditions de travail des ouvriers du chantier sont très difficiles et les substances contenues dans les navires sont dangereuses pour leur santé.

Date de diffusion :
03 avril 2008
Source :
A2 (Collection: 20 heures )
Lieux :

Contexte historique

Le démantèlement des navires est emblématique de la mondialisation. La plupart des navires des pays du Nord sont en effet envoyés à la casse dans ceux du Sud. Les chantiers navals d'Asie concentrent ainsi 94 % du marché mondial de démolition des navires. La plupart finissent leur vie dans les chantiers d'Inde, du Bangladesh, du Pakistan et de la Chine. Un million de personnes vivaient ainsi du démantèlement des navires dans le monde en 2006 d'après l'Organisation internationale du travail.

Ce sont les chantiers navals d'Alang, port de l'ouest de l'Inde, qui démantèlent le plus de navires au monde. Là, porte-conteneurs, pétroliers, paquebots et navires de guerre sont échoués à même la plage. Des milliers d'ouvriers les découpent à l'aide de chalumeaux et de divers outils mais aussi parfois à mains nues. L'acier qui en est retiré est ensuite revendu.

Les conditions de travail des ouvriers d'Alang sont très difficiles. Ne gagnant qu'entre 1 et 2 euros par jour, ils vivent dans des bidonvilles. Ils sont fréquemment victimes d'accidents en raison de l'absence de mesures de sécurité sur les chantiers navals. En outre, leurs conditions sanitaires posent problème. En démantelant les navires, ils se trouvent en effet exposés aux substances toxiques qu'ils contenaient : l'amiante, le cadmium, l'arsenic ou la peinture au plomb. D'après une étude effectuée en 2006 à la demande de la Cour suprême indienne, 16 % de ces ouvriers présentaient des traces d'amiante dans leurs poumons.

C'est à Alang que le porte-avions français Clemenceau, désarmé en 1997 et ancré depuis en rade de Toulon, devait être démantelé. Toutefois, Greenpeace et des associations anti-amiante s'y opposèrent en raison des 1 000 tonnes d'amiante contenues dans la coque du navire. Finalement, le gouvernement français ordonna le rappel à Brest du Clemenceau, alors en route vers Alang.

C'est en revanche bien dans le port indien que l'ancien France a été démantelé. Construit par les Chantiers de l'Atlantique de Saint-Nazaire, ce paquebot transatlantique, qui pouvait accueillir jusqu'à 2 046 passagers et 1 050 membres d'équipage, avait été mis à l'eau en 1960 en présence du général de Gaulle. Fleuron de la France des années 1960, symbole du rêve gaullien de grandeur, il a toutefois été exploité à perte et a été désarmé dès 1974. Immobilisé au Havre, il a été revendu en 1977 à la Norwegian Cruise Line qui le réaménagea et le relança en 1979 sous le nom de Norway. L'explosion d'une chaudière à l'intérieur du navire en 2003, provoquant la mort de plusieurs marins, précipita sa fin. Rebaptisé Blue Lady en 2006, il devait être initialement démantelé au Bangladesh mais le gouvernement de Dacca l'en a empêché en raison des 1 200 tonnes d'amiante qu'il contenait. Arrivé à Alang en août 2006, l'ex-France attendit plusieurs mois dans la baie : des recours avaient été déposés devant la justice indienne par plusieurs ONG de défense de l'environnement qui jugeaient son démantèlement dangereux. Le navire a finalement été démantelé après la décision favorable de la Cour suprême indienne en septembre 2007.

Afin d'améliorer les conditions de travail et le respect de l'environnement sur les chantiers navals asiatiques, une convention internationale a été adoptée à Hong Kong le 15 mai 2008 par les États membres de l'Organisation maritime internationale. Elle a pour objectif de favoriser un démantèlement des navires en fin de vie qui soit « sûr et écologiquement rationnel ». Dans ce but, elle prévoit d'instaurer un contrôle du bateau tout au long de sa vie, de sa conception à son démantèlement, en passant par sa construction et son entretien. De plus, les installations de démantèlement devront se conformer à un plan de recyclage. Toutefois, très peu d'États avaient ratifié cette convention en 2013. En outre, le nombre de navires envoyés à la casse ne cesse d'augmenter en raison de la crise économique : de 200 à 600 par an jusqu'en 2008, il a atteint près de 1 300 en 2012.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage a été tourné sur les chantiers navals d'Alang par les envoyés spéciaux de France 2 Arnauld Miguet, correspondant en Inde, et Fabrice Launay, journaliste reporter d'images, qui travaillent pour le bureau de la chaîne installé à New Delhi. Diffusé dans le journal télévisé de 20 heures du 3 avril 2008, il est consacré au démantèlement de l'ex-paquebot France, amarré dans la baie d'Alang. Il se constitue de deux séquences bien distinctes. La première s'intéresse à la fin de vie du France. La deuxième porte sur les conditions de travail des ouvriers des chantiers navals d'Alang.

La première séquence vise à montrer la déchéance du paquebot France : « navire emblématique » selon les mots de David Pujadas, il n'est désormais plus qu'« une coquille vide échouée ». Cependant, contrairement à ce dit le présentateur du journal télévisé dans son lancement, les envoyés spéciaux de France 2 ne sont pas montés à bord du navire. Tous les plans du bateau qu'ils ont pu filmer eux-mêmes sont des vues extérieures, prises depuis la terre ferme. Le Blue Lady, l'ex-France, apparaît même le plus souvent en arrière-plan. C'est le cas dans les images qui ouvrent le reportage : elles le montrent au loin alors qu'un troupeau passe au premier plan. C'est également le cas lorsqu'une petite foule d'Indiens le regarde depuis la plage. Le paquebot se situe aussi à l'arrière-plan du journaliste Arnauld Miguet à la fin du sujet. Quelques zooms montrent toutefois le France en plus gros plan.

Les seules images de l'intérieur du paquebot sont en fait issues d'archives vidéos amateurs. Elles ne sont néanmoins pas datées. N'ayant pas eu accès au navire, l'équipe de France 2 a également dû se contenter de filmer le bric-à-brac des objets de son mobilier chez un revendeur afin d'illustrer le démantèlement du France.

La deuxième séquence du reportage dépasse l'exemple de ce bateau pour s'intéresser plus largement aux conditions de travail des ouvriers des chantiers navals d'Alang, qualifiés de « forçats ». Elle pose surtout la question de leur exposition à des substances toxiques. Afin de proposer une vision équilibrée, le sujet confronte deux points de vue différents : celui d'un chef de chantier et celui d'un ouvrier.

Christophe Gracieux

Transcription

David Pujadas
Des nouvelles, maintenant, d’un navire emblématique. Le paquebot France, rebaptisé depuis, attend en ce moment d’être démantelé dans le plus grand cimetière de bateaux du monde : le port d’Alang en Inde, là où devait finir le Clémenceau. Nos envoyés spéciaux ont pu monter à bord. Voici ce qu’il reste aujourd'hui du vaisseau amiral. Reportage Arnauld Miguet, Fabrice Launay.
Arnauld Miguet
Cela fait deux ans que l’ex-France fait partie du paysage. Contrairement aux apparences, le bateau n’est plus qu’une coquille vide échouée en mer d’Oman. Depuis qu’il est en baie d’Alang, le plus grand cimetière marin du monde, il a été vidé petit à petit de son contenu. Voici les dernières images tournées par un amateur de l’intérieur du paquebot de luxe avec son café de Paris et sa salle de gymnastique. Un mobilier que l’on retrouve aujourd'hui chez les revendeurs du chantier, qui s’arrachent comme des petits pains.
Manohar Makawad
Ça, ça vient du Blue Lady, ces glacières. Ça aussi. Ces cadres de photo également. On s’est beaucoup battu pour acquérir ces objets. Il y avait beaucoup de gens prêts à mettre beaucoup d’argent.
Arnauld Miguet
Le Blue Lady, dernier nom du France, est arrivé ici en août 2006. Il contient pourtant deux fois plus d’amiante que le porte-avions Clémenceau refoulé 6 mois plus tôt. Et ce site d’enfouissement de produits toxiques récemment visité par des experts internationaux a convaincu la justice indienne. Une belle revanche pour ce patron de chantier.
Ramesh Parmar
Les choses ont changé à Alang avec le Blue Lady. Il faut que tout le monde sache que nous sommes équipés pour traiter 1200 tonnes d’amiante. Il y a tellement de navires à travers le monde à démanteler.
Arnauld Miguet
Quant aux forçats d’Alang et ses 5000 ouvriers, leurs conditions de travail se seraient aussi améliorées. Protection minimum, formation, visite médicale obligatoire. Pourtant 20 % d’entre eux souffre toujours de maladie respiratoire. Ils vivent dans des taudis et sont sous-payés.
Chote Lal Bharti
D’accord, ils se préoccupent de la sécurité, mais les patrons de chantier ne s’intéressent pas à notre santé. On est obligé de travailler pour gagner de l’argent mais on est sous pression.
Arnauld Miguet
63 navires sont en train d’être désossés le long de la plage d’Alang. Mais les écologistes ont à nouveau déposé un recours contre le démantèlement de l’ex-France qui attend son heure pour mourir. Si la cour suprême indienne donne son feu vert, les premiers coups de chalumeau pourront commencer dans un mois. Il faudra alors un an pour réduire ce bateau à néant.

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