Marins abandonnés par des armateurs dans les ports français

30 mai 2002
02m 51s
Réf. 05062

Notice

Résumé :

Pendant 5 mois, l'équipage syrien d'un cargo naviguant sous pavillon de complaisance a été abandonné et laissé sans salaire au Tréport. L'absence de règles internationales claires empêche de trouver une issue rapide à ces situations qui se sont multipliées dans les ports français.

Date de diffusion :
30 mai 2002
Source :

Contexte historique

La mondialisation des années 90 s'est accompagnée d'un essor du transport maritime, assuré aux 2/3 par des flottes naviguant sous des pavillons de complaisance. La législation de cette trentaine d'états dont Panama, le Libéria et les Bahamas est assez souple pour laisser naviguer des navires mal entretenus et polluants. Les autorités fiscales ferment les yeux sur les sociétés-écrans qui dissimulent le nom des armateurs et des propriétaires réels. Enfin, les équipages sont formés de marins de différentes nationalités, souvent mal payés, embarqués parfois sans contrat de travail. Cette dérèglementation sauvage permet de réduire les coûts et bénéficie aux Américains et aux Européens qui affrètent ces navires pour transporter 70 % du tonnage qu'ils commercialisent.

Cette dérèglementation a des conséquences en Europe où entre 1995 et 2000, les navires abandonnés dans les ports sont au nombre de 300 avec environ 5000 marins. En France, 35 navires étaient dans la même situation entre 1997 et 2000.

Le cas du Khalifeh One, immobilisé depuis le 14 mars 2002 au Tréport, est typique. En trois ans, ce cargo a navigué sous les couleurs du Honduras, de Sao Tomé et Principe, pour finir sous le drapeau des Iles Tonga. Une inspection a relevé plus de 57 déficiences matérielles. L'équipage syrien et libanais n'a pas perçu de salaire depuis trois mois. Le propriétaire est un anglais spécialisé dans la vente et le transport de bétail. Son navire est saisi et bloqué suite à la plainte de créanciers. Les marins sont bloqués à bord, s'ils partent ils risquent de perdre les 83 000 $ de salaires impayés. Pendant les cinq mois que dure l'affaire, ils vivent de la charité d'associations locales. Le tribunal finit par condamner le propriétaire et ordonne la saisie du cargo. C'est la revente de ce dernier qui permettra de couvrir les frais de rapatriement des marins et une avance sur salaire.

Tirant la leçon de ces situations qui ont tendance à se multiplier, le ministère des transports abonde un fonds de 305 000 €, pour permettre aux associations de parer aux situations d'urgence. A côté des Etats qui durcissent leur législation sur les pratiques des pavillons de complaisance assimilés à des paradis fiscaux, il faut souligner l'action de l'ITF (International Transport Workers Federation) : ce syndicat international des marins contribue auprès des organisations internationales à l'amélioration des législations protectrices du travail. En outre, il est assez puissant pour obtenir des armateurs 28 millions de $ en compensation des salaires non versés.

Malgré tout, le phénomène persiste : en 2012, on estime à 1500 les navires abandonnés de par le monde.

Claude Robinot

Éclairage média

Daniel Bilalian, présentateur du journal télévisé, annonce dans son lancement que 40 navires étrangers sont abandonnés dans les ports français, un phénomène qui prend de l'ampleur. Comme souvent dans un journal télévisé destiné au grand public, le thème général est illustré à travers un exemple : celui de marins syriens abandonnés sur un cargo retenu au Tréport. Le reportage assez complet est constitué d'images tournées sur place et d'interviews. La place la plus importante est accordée à la mobilisation des acteurs locaux en faveur de l'équipage qui reçoit une aide alimentaire et la visite d'un médecin. Les marins doivent rester à bord, car quitter le navire équivaut à perdre tout espoir de récupérer leurs salaires. Le commentaire rappelle qu'ils n'ont pas de visas qui les autorisent à séjourner en France. L'acteur majeur de ce reportage est l'ONG « Robin des Bois » qui a pris en main la défense de l'équipage en organisant, en plus de la solidarité matérielle, l'assistance juridique face au propriétaire. Il est probable que les syndicats- très impliqués dans ce combat - aient fourni une aide.

Au moment où les images sont diffusées, l'affaire du Khalifeh One est à un tournant : la saisie du navire venait d'être levée, le propriétaire pouvait théoriquement le récupérer. Grâce à un avocat mandaté par l'association Robin des Bois, le cargo est à nouveau saisi mais cette fois au profit de l'équipage. Les marins disposent désormais d'un moyen de pression pour négocier avec le propriétaire le paiement de leurs arriérés de salaires. En médiatisant le conflit, l'ONG prend une garantie supplémentaire et demande aux autorités françaises d'intervenir. Elles le feront au mois de septembre. Le reportage évoque cette éventualité et conclut, en montrant le drapeau des Iles Tonga, à la nécessité d'une législation adaptée.

Claude Robinot

Transcription

Daniel Bilalian
C’est un phénomène qui commence à être très préoccupant. Dans les ports français, depuis 5 ans, une quarantaine de cargos battant pavillon de complaisance ont été pratiquement abandonnés sans nouvelles de leurs armateurs. Les équipages livrés à eux-mêmes, sans aucun salaire pour la plupart, comme ces marins syriens à bord de leur cargo qui est échoué actuellement dans le port du Tréport. Heureusement pour eux, des habitants, des associations de la localité leur viennent en aide. Sophie Maisel, Jean-Yves Blanc.
Sophie Maisel
C’est l’histoire de dix hommes, dix marins syriens qui trouvent le temps long sur leur paquebot, le Kalifouan, arborant pavillon de complaisance des îles Tonga et à quai depuis 10 semaines dans le port du Tréport. Un bateau, propriété d’un armateur britannique, qui ne paie plus l’équipage depuis 5 mois. Le docteur Péra passe régulièrement les voir, surtout pour leur moral qui a tendance à faire du yoyo. La tension du capitaine Abdul a baissé. Et vu la façon dont il ronge son frein contre son employeur, c’était plutôt inespéré.
Abdul Mansur
On est ici depuis 2 mois et 7 jours. Et il n’est venu nous voir qu’une seule fois. En attendant, il nous promet toujours la semaine prochaine, la semaine prochaine. Mais c’est un menteur.
Sophie Maisel
Pour faire patienter l’équipage, l’armateur, Richard Ekley, envoie des fax avec toujours la même rengaine.
Jacky Bonnemains
Je suis désolé. Il a toujours cette courtoisie anglaise, n’est-ce pas, que des gens qui…
Sophie Maisel
L’association Robin des Bois a pris le dossier en main et, pour récupérer la créance des marins, 83 000 euros, tente les gros moyens.
Jacky Bonnemains
Depuis quelques jours, le bateau est saisi par l’ensemble de l’équipage dont le capitaine, ce qui est une première, je crois, en France. Car d’habitude, l’armateur réussit toujours, par des moyens divers, à diviser l'équipage. Là, l’ensemble de l’équipage est très homogène.
(Musique)
Sophie Maisel
L’odeur savoureuse des kefta apaise momentanément le mal du pays, même si, ici, une grande solidarité s’est mise en place. Les supermarchés du coin livrent régulièrement des provisions. La mairie a offert du fuel pour le chauffage et l’électricité. Les pompiers fournissent l’eau courante. Et comme les marins ne peuvent pas aller bien loin n’ayant pas de visas, les visites viennent à eux. Combien de temps tout cela va-t-il durer ? Nous avons joint l’armateur par téléphone. Son vrai métier, c’est d’élever des moutons. Le bateau servait à leur transport. La fièvre aphteuse qui a sévi en Grande-Bretagne l’aurait ruiné. Est-il de bonne foi ? Est-ce un escroc ? Difficile de juger. En attendant, l’équipage, qui trouve décidemment le temps bien long, souhaiterait que l’Etat français se substitue à l’armateur défaillant. Depuis 5 ans, une quarantaine de bateaux et leur équipage ont été abandonnés dans les ports français faute d’une législation plus sévère sur les pavillons de complaisance.

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