Fruits et légumes sous serre en Andalousie

13 mai 2004
03m 07s
Réf. 05063

Notice

Résumé :

Le sud désertique de l'Andalousie s'est paré du titre de « jardin de l'Europe » car il fournit la moitié des fruits et légumes consommés dans l'U.E. La réalité est un peu différente : il s'agit de cultures industrielles produites hors-sol, dans des serres bâchées. Cette activité intensive pose des problèmes écologiques.

Date de diffusion :
13 mai 2004
Source :
Lieux :

Contexte historique

L'entrée de l'Espagne et du Portugal dans l'Union Européenne en 1986 avait provoqué des inquiétudes chez les agriculteurs français qui craignaient la concurrence des nouveaux venus dans le domaine de la production des fruits et légumes (voir ce document). L'adhésion a été négociée contre une période transitoire de 7 ans avant la suppression des droits de douanes sur les produits agricoles. La mesure visait surtout les régions d'agriculture traditionnelle. La production andalouse sous serre n'en était alors qu'à ses débuts.

L'Espagne totalise environ 100 000 ha de cultures sous serre, dont 40 000 ha dans la seule région d'Almeria, spécialisée dans les légumes d'hiver. La région de Huelva est pour sa part couverte par 7 500 ha de culture fraisière sous tunnels plastiques. La région de Malaga s'est spécialisée dans les fruits tropicaux. Les légumes d'Almeria représentent une production annuelle de 3 millions de tonnes expédiées à travers toute l'Europe par une noria de 1000 camions quotidiens. Une bonne partie des cargaisons aboutissent dans les trois centres d'éclatement qui redistribuent les fruits et légumes en Europe (Perpignan-Saint-Charles, Milan et Munich). L'Allemagne et la France absorbent la moitié de la production andalouse.

La région d'Almeria et la plaine au sud de la Sierra Nevada n'étaient pas destinées à devenir si prospères. Les faibles précipitations (200 mm/an) et les terres stériles en faisaient une région aride livrée à l'élevage extensif. Dans les dernières décennies du franquisme, le gouvernement a favorisé l'installation de paysans pauvres dans cette région en construisant des villages de colons et un réseau hydraulique à partir de barrages de montagne. Des lots de terre de 2 à 5 hectares ont ensuite été distribués. La mauvaise qualité des terres a conduit à utiliser un sol artificiel composé d'argile, d'engrais et de sable. Une mer de bâches plastique couvre ces cultures qui sont alimentées par goutte à goutte. L'ouverture sur l'Europe a ensuite apporté les semences de Hollande, une production de fruits et légumes hors saison, un marché et des circuits de commercialisation. Le succès est tel qu'il faut faire appel en plus des travailleurs permanents à environ 30 000 travailleurs saisonniers recrutés en partie parmi les clandestins et les immigrés. Ils travaillent dans les serres 10 heures par jour pour une trentaine d'euros. Cette région d'Andalousie a créé ce qu'on appelle « un système local de production intensif ». Il induit d'autres activités : les traitements « post-récolte » et le conditionnement qui représente 15 000 emplois. Une partie des profits est réinvestie dans l'immobilier balnéaire et touristique.

Ce système florissant a aussi ses revers et ses fragilités. La surexploitation des ressources locales en eau conduit à l'appauvrissement des nappes phréatiques qui ne peuvent se recharger. L'eau se salinise et les projets de dessalement de l'eau de mer sont coûteux. La production de déchets, résidus de plastique et ferrailles nécessaires aux serres pollue l'environnement et représente selon les spécialistes 3 millions de tonnes (autant que la production de légumes) qu'il faut recycler. Les avantages du système andalou pourraient être concurrencés par des pays comme le Maroc qui dispose de conditions climatiques favorables. La présence de nombreux travailleurs immigrés dans la région a créé des tensions sociales. A El Ejido, en mars 2000, à la suite de l'assassinat d'une jeune espagnole, une vague de violences racistes a éclaté contre les travailleurs marocains. La concurrence et le coût élevé des machines, des engrais et des semences menacent les petits propriétaires dont certains sont déjà endettés auprès de leurs fournisseurs. Le modèle andalou est ainsi menacé par les facteurs externes qui ont fait son succès.

Claude Robinot

Éclairage média

Le reportage a été tourné en Andalousie dans une exploitation familiale. Il montre bien les transformations de cette plaine désertique au sud de la Sierra Nevada autrefois vouée à l'élevage. Les plans larges sur le paysage montrent les conditions d'aridité de la plaine côtière. On montre discrètement à la fin du reportage un village composé de maisons uniformes construites par les autorités à l'époque du franquisme pour ces nouveaux agriculteurs. L'exploitant âgé y fait allusion en disant : « elles étaient bien ces maisons ».

Les images donnent à voir le degré élevé d'artificialisation de la production agricole : le pseudo sol fait de sable et d'engrais, l'alimentation en goutte à goutte des plantes... L'approvisionnement en eau est assuré en partie par le pompage des nappes phréatiques (on aperçoit dans le film un de ces forages). La production est déterminée par les conditions du marché et la recherche des meilleurs coûts. Les images de récolte sont idylliques, elles donnent l'impression que le travail se fait en famille et qu'il n'est pas très intensif. La réalité est différente : la chaleur sous les bâches est étouffante et en période de plantation ou de récolte, on fait appel à une très nombreuse main d'œuvre immigrée, dont une bonne partie est constituée de sans-papiers recrutés parmi les clandestins échoués à proximité sur les côtes andalouses. Le reportage néglige complètement cette dimension sociale qui est pourtant connue. Il préfère mettre l'accent sur les conditions écologiques.

On montre une décharge en plein air de déchets et de sac d'engrais qui peuvent polluer la nappe phréatique. Il n'est pas sûr que la construction d'usines de dessalement de l'eau de mer soit une solution. La demande en eau est forte et ne vient pas que de l'agriculture. Des images montrent la transformation du paysage. A côté des serres apparaissent aussi des villes et des équipements. La conclusion du spécialiste universitaire à la fin du reportage paraît évidente : par ses excès, l'agriculture andalouse est en contradiction avec toute idée de développement durable.

Claude Robinot

Transcription

Daniel Bilalian
L’agriculture, encore, avec la concurrence sur le marché européen des fruits et légumes qui est sévère. C’est l’Espagne qui, ces dernières années, s’est montrée la plus dynamique. Aujourd'hui, plus de la moitié des légumes importés que nous consommons en France viennent du sud de l’Espagne, très exactement de l’Andalousie. Cette région qui s’appelle désormais le jardin de l’Europe est pourtant une région quasi-désertique au départ. Son développement est une réussite économique sans conteste mais qui commence à poser des problèmes écologiques sérieux. Agnès Monteux, Nathalie Gallet, reportage.
Agnès Monteux
Au pied de la Sierra Nevada, le coin le plus sec d’Europe. Chaque fleur est un petit miracle. Et pourtant, en plein coeur du désert, nous sommes aussi dans le jardin de l’Europe. 15 % de nos légumes viennent d’ici où ils poussent toute l’année, cultivés sous un océan de plastique. 30 000 hectares de serres à perte de vue. Miguel est un pionnier. Un de ceux qui sont venus dans les années 50 peupler la région quand il n’y avait rien. Franco le voulait alors ils ont creusé des puits profonds. L’Etat leur a donné des parcelles et de quoi produire.
Miguel Peralta Pena
On a dû se débrouiller avec un cheval, une vache, une maison. Elle était bien, la maison. Et là, on s’est mis à produire.
Agnès Monteux
Depuis, avec l’installation des serres, la famille a fait fortune. Tous les enfants s’y sont mis. Sur ce désert, on n’avait même pas de terre. Qu’à cela ne tienne. On a cultivé dans du sable. Et aujourd'hui, les plantes poussent dans des sacs de roche ou de la laine de verre enrichie de sels minéraux. L’eau, rare, arrive au compte-goutte. Elle est gérée par ordinateur.
Miguel Peralta Martin
C’est clair que le plus important pour cultiver aujourd'hui et de tout temps, c’est l’eau, pas les sols. Sans eau, on n’a pas de culture.
Agnès Monteux
La mer juste à côté, une des solutions pour avoir de l’eau. Bientôt, elle sera dessalée dans deux usines ultramodernes. Coûteux mais indispensable pour aider l’agriculture et les hommes qui ne cessent d’augmenter. Trop vite selon les écologistes. Sans aucun respect de l’environnement. Nitrates, pesticides. Au milieu des serres, cette décharge sauvage en témoigne. Les précieuses nappes d’eau souterraines seraient mal protégées.
Francisco Toledano
Ça contamine le sol, ça contamine les nappes d’eau qu’il y a en-dessous. Et ça contamine le littoral. Et même la mer.
Agnès Monteux
Mal protégées et surexploitées. Les nappes se rechargent quand il pleut. A peine 10 jours par an. Trop peu. 350 hectomètres cubes disparaissent chaque année. Et les usines de dessalement ne seront pas suffisantes.
Antonio Pulido Bosch
Cette exploitation intensive n’est pas durable. Alors il faudra, à un moment, s’arrêter, réfléchir et dire : quelle est l’exploitation qui permettrait d’avoir un équilibre ?
Agnès Monteux
Le succès des 15 000 familles aujourd'hui installées comme les Peralta fait rêver de nombreux pays arides : en Chine, au Maghreb, en Amérique Latine. Mais ce modèle, cet Eldorado pourrait ne pas être éternel.