L'exploitation des travailleurs immigrés à Dubaï

22 juillet 2004
02m 56s
Réf. 05065

Notice

Résumé :

À Dubaï, les conditions de travail et de vie des immigrés indiens, pakistanais ou bangladeshis employés sur les chantiers sont déplorables. Très mal payés, ils sont parqués dans des camps d'hébergement. Certains immigrés témoignent de ces conditions. D'après le sous-secrétaire d'État au travail dubaïote, les employeurs n'ont pas le droit de garder leurs passeports pour faire pression sur eux.

Date de diffusion :
22 juillet 2004
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Contexte historique

Faiblement peuplés mais richement dotés en ressources pétrolières et gazières, les pays du golfe Persique attirent une forte immigration. Ils constituent les États dont la proportion d'immigrés au sein de la population est la plus importante dans le monde. Ainsi, en 2010, le Qatar comptait 86 % d'immigrés dans sa population, les Émirats arabes unis 70 % et le Koweït 69 %. À Dubaï, émirat membre de la fédération des Émirats arabes unis, 90 % des 1,6 million d'habitants de la capitale sont étrangers.

La très grande majorité des émigrés qui s'installent dans les pays du golfe Persique sont originaires d'Asie. Les Indiens représentent en effet plus de la moitié de la population des Émirats arabes unis : ils sont 1,7 million sur les quelque 3 millions d'immigrés que comptent ces petits États. Ils sont suivis par les Pakistanais, les Iraniens, les Sri Lankais, les Bangladeshis, les Népalais et les Philippins.

La grande majorité de ces migrants sont venus s'établir dans les pays du golfe Persique et surtout à Dubaï afin de travailler sur les chantiers de construction de gratte-ciels, hôtels de luxe et autres villas. D'autres sont employés dans la restauration et l'hôtellerie. Toutefois, les conditions de travail et d'existence de ces travailleurs immigrés s'avèrent très difficiles. La plupart sont venus seuls, sans leur famille restée au pays. C'est à elle qu'ils envoient l'essentiel de l'argent qu'ils gagnent. Ils sont en outre très mal logés : ils sont entassés dans des baraquements. Selon un rapport de l'Organisation internationale du travail publié en 2013, les États du Golfe persique et du Moyen-Orient emploieraient par ailleurs quelque 600 000 travailleurs forcés. Les immigrés se voient également privés de leur passeport par leur employeur, ce qui les empêche de circuler librement.

À quelques reprises, ils ont tenté d'attirer l'attention sur leurs conditions de travail et de vie à Dubaï. Ainsi, en octobre 2007, des milliers d'ouvriers immigrés travaillant sur des chantiers de construction se sont mis en grève pour réclamer une hausse des salaires et des logements décents. Ce mouvement a cependant été durement réprimé par les autorités dubaïotes. Certains grévistes ont même été expulsés. Les ouvriers immigrés ont dû reprendre leur travail sans avoir obtenu de réelles améliorations de leurs conditions d'existence.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage a été réalisé par Samah Soula, journaliste grand reporter à France 2 et spécialiste du monde arabe et du Moyen-Orient, et Francis Bianconi, journaliste grand reporter établi à Dubaï. Il se compose d'images factuelles et d'interviews tournées dans cet émirat du Golfe persique. Ces plans ont été principalement filmés sur des chantiers de construction et dans un centre d'hébergement de travailleurs immigrés.

Les journalistes de France 2 ont choisi de présenter les travailleurs immigrés à Dubaï sous l'angle de l'exploitation. La présentatrice du journal télévisé Carole Gaessler assimile ainsi leurs conditions de travail et de vie à de l'esclavage. De même, Samah Soula les compare à des prisonniers. Elle le fait explicitement dès le début du sujet lorsqu'elle commente des plans de travailleurs qui attendent leur bus. Elle le fait également de manière implicite lorsqu'elle décrit leurs centres d'hébergement, semblables à des camps de prisonniers. Une grande partie des images factuelles qui composent le reportage mettent précisément en valeur les conditions déplorables de travail et de vie des travailleurs immigrés à Dubaï : les bus bondés, les chantiers écrasés par la chaleur, les équipements spartiates de leurs centres d'hébergement.

Les conditions de tournage de ce reportage, présenté par Carole Gaessler comme « un document exceptionnel », ont dû être délicates. Le sujet traité, l'exploitation des travailleurs immigrés à Dubaï, est doublement sensible. Il l'est d'abord pour les travailleurs indiens ou pakistanais. Témoigner de leurs conditions de travail et de vie présente en effet des risques importants pour eux. Ils peuvent faire l'objet de mesures de rétorsion de la part de leurs employeurs : privation de salaire, licenciement ou expulsion du pays. Deux travailleurs immigrés ont malgré tout accepté de s'exprimer à visage découvert devant la caméra de France 2. Le reportage précise même leurs noms, âge et origine, indications qui ont certainement reçu l'assentiment des interviewés. À l'inverse, un troisième immigré ne témoigne qu'à visage masqué par l'obscurité, de nuit. Il explique du reste les risques qu'il encourt s'il fait entrer les journalistes dans son centre d'hébergement. L'équipe de France 2 n'a par ailleurs pas voulu recourir à la technique de la caméra cachée, c'est-à-dire à l'insu de ceux qui sont filmés.

L'exploitation des travailleurs immigrés à Dubaï est également un sujet très sensible pour les autorités de l'émirat. Cherchant à faire de leur pays un grand pôle touristique, elles se montrent soucieuses de leur image de marque internationale. C'est ce que montre l'interview du sous-secrétaire d'État au travail de Dubaï, interrogé dans son bureau par les journalistes de France 2. Il refuse ainsi de reconnaître ouvertement les obstacles mis par les entrepreneurs de son pays à la liberté de circulation des travailleurs immigrés.

Christophe Gracieux

Transcription

Carole Gaessler
Ce soir, nous avons choisi de vous présenter un document exceptionnel qui nous montre une autre facette de Dubaï, l’un des plus riches Etats du Golfe. Chaque année, le pays recrute une main-d’oeuvre bon marché en Inde, au Bengladesh et au Népal. Des centaines d’hommes qui vivent dans des conditions déplorables, coupés de leur famille, coupés du monde. Une forme d’esclavage moderne. Samah Soula, Francis Bianconni.
Samah Soula
A première vue, on pourrait croire que ce sont des prisonniers. Mais si ces hommes sont captifs, ce n’est que de leur misère. Ils viennent d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh où on est allé les chercher pour en faire les bâtisseurs de Dubaï. En route pour les chantiers. Ramassage organisé par les employeurs. Des bus bondés, des ventilateurs à bout de souffle. Il fait 45°. Trop contents d’obtenir un visa pour le pays de l’or noir, aucun ne pense, bien sûr, à négocier les conditions de travail et encore moins le salaire.
Haroun Ahmed
Je ne savais pas combien j’allais gagner. Mais quand j’ai reçu ma première paie, j’ai été très déçu. C’est un salaire très bas.
Samah Soula
120 dollars par mois. 50 heures de travail par semaine dans la chaleur et la poussière sans compter les accidents. Ces hommes construisent des villas qui seront vendues des centaines de milliers de dollars. A leur arrivée, tous ont dû remettre leur passeport à leurs employeurs. Un moyen de pression absolu sur une main-d’oeuvre sans défense. Mais officiellement, cette confiscation est uniquement administrative.
Khalid M. Alkhazaraji
On dit toujours aux entrepreneurs : « Vous n’avez pas le droit de garder les passeports comme moyen de chantage ou de pression. Vous ne gardez les passeports que pour des raisons administratives ».
Samah Soula
Loin de Dubaï, de ses grandeurs et de ses dorures, à l’abri des regards, voici où sont parqués les travailleurs. Douche à l’extérieur, confort spartiate. Ce centre est pourtant loin d’être le pire. Des ouvriers nous indiquent un autre centre d’hébergement où les conditions sont déplorables mais impossible de le filmer.
Inconnu
Si je vous laisse entrer, je perds mon travail. Je pense que comprenez.
Samah Soula
Ici, chacun envoie, chaque mois, 80 % de son salaire à sa famille. Certains restent des années. Mais aucun regroupement familial n’est possible.
Mohamamed Suhail
On sait qu’on est juste là pour gagner un peu d’argent, ramener des devises et rentrer chez nous. Pas question de s’installer ici.
Samah Soula
Quand ceux-là repartiront, d’autres les remplaceront. L’infernal cycle de la pauvreté.

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