Les clandestins mexicains en Arizona

19 avril 2005
03m 39s
Réf. 05066

Notice

Résumé :

La frontière américano-mexicaine est un des passages les plus contrôlés du monde ; les barrières et les murs n'arrivent pas à contenir les dizaines de milliers de Mexicains et de sud-Américains qui quotidiennement cherchent à franchir illégalement la frontière au péril de leur vie. Les autorités mexicaines cherchent à contrôler et encadrer le phénomène plutôt qu'à l'empêcher à tout prix.

Date de diffusion :
19 avril 2005
Source :

Contexte historique

Les 3200 kilomètres de frontière terrestre qui séparent les Etats-Unis du Mexique sont, avec la Méditerranée, la région du monde où s'exercent les plus fortes pressions migratoires du sud vers le Nord. Depuis la fin des années 90, on estime à environ 400 000 le nombre de personnes qui annuellement arrivent à franchir clandestinement la frontière. Le nombre des expulsions et des reconduites est encore plus important puisqu'il peut atteindre le million. Malgré le durcissement des conditions de passage après le 11 septembre 2001, la pression migratoire continue. La circulation transfrontalière est une donnée historique ancienne. Les Mexicains venaient en Californie ou au Texas pour accomplir des travaux agricoles saisonniers, quelques familles restaient dans cette région des Etats-Unis où les traditions culturelles sont proches. La première fermeture en 1965, suite à la loi sur l'immigration n'a pas beaucoup changé les pratiques. Les passages continuaient mais de manière illégale. A partir des années 1990, l'ampleur des franchissements clandestins, qui ne se limitent plus aux saisonniers mexicains, a d'autres conséquences. Des filières organisées ont pris le contrôle du passage des clandestins et des drogues. Enfin, le poids grandissant des hispaniques aux Etats-Unis inquiète une partie de la population. En 1990, on dénombre 28 millions de latinos, en 2010 le chiffre est de 50 millions, sur ce total les Mexicains sont les plus nombreux.

Face à cette situation, les autorités locales et fédérales hésitent entre régularisation et répression. En 1986, le président Reagan avait régularisé 3 millions d'étrangers pour faire baisser la pression aux frontières, le résultat a été inverse, 11 millions de clandestins se sont installés aux Etats-Unis, où ils représentent 5 % de la population active. La sécurisation de la frontière a commencé en 1994, l'année où entrait en vigueur l'accord du NAFTA, accord de libre-échange entre le Mexique et les Etats-Unis. La région de San Diego face à Tijuana a été la première à expérimenter la construction d'un mur de 20 km doublé d'une route de surveillance. Des ponts entièrement grillagés relient les deux rives du Rio Grande, ils sont ironiquement surnommés les « Nafta Gates ». Le mur n'a depuis cessé de s'étendre, les tronçons en construction ont une longueur totale de 1100 km. Une route sécurisée le long du mur sert à la surveillance des « borders patrols ». La police des frontières n'est d'ailleurs pas la seule à surveiller la ligne, des milices privées armées et dotées d'équipement moderne viennent leur prêter main forte et arrêtent les clandestins, particulièrement en Arizona où le désert est réputé servir de frontière naturelle. Le mur a surtout modifié les routes de la clandestinité. Les « coyottes » passent maintenant par le désert, ce qui est beaucoup plus dangereux car il s'étend bien au-delà de la frontière. En dix ans, plus de 3000 mexicains sont morts de soif ou d'épuisement. Des ONG comme les « borders angels » leur viennent en aide en alimentant des points d'eau dans le désert.

Du côté mexicain, la police met en garde les candidats à l'immigration, elle procède à des arrestations mais surtout des sud-américains entrés clandestinement au Mexique. Ils sont reconduits aux frontières du Guatemala ou du Belize.

Le président Obama s'est attaqué au problème par une réforme générale de l'immigration en agissant sur deux leviers : la militarisation de la frontière est poursuivie avec une augmentation des effectifs policiers (12 agents par kilomètre) et des équipements de pointe (drones, détecteurs thermiques, caméras). En échange, les étrangers pourront accéder au travail voire à la citoyenneté à l'issue d'un parcours de quelques années. Il propose ainsi de sélectionner les étrangers les plus utiles à l'économie américaine. Cette réforme est un compromis qui donne des gages à la droite républicaine comme à la minorité hispanique.

Claude Robinot

Éclairage média

Ce sujet consacré à la frontière mexicaine dure 3 min 30, ce qui est un format assez long pour un journal télévisé. Il est réalisé par Pascal Golomer qui est le correspondant permanent de France 2 aux Etats-Unis. Dans le lancement, le présentateur parle de 300 000 Mexicains qui franchissent annuellement la frontière et de 5 millions d'entre eux qui sont clandestins aux Etats-Unis. Il faut prendre ces chiffres avec précaution, même si l'ordre de grandeur est plausible, car ils sont très variables selon les sources. Le film commence par le poste frontière de Heroïca Nogales qui est l'une de ces « nafta gates » qui conduit à Nogales. La ville a le même nom des deux côtés de la frontière ! Le contraste du montage est ensuite saisissant avec les clandestins qui franchissent la frontière en se cachant à peine. La caméra montre ensuite une « border patrol » en maraude sur le chemin qui sépare le mur et les barbelés. Nogales dispose aussi d'un des plus grand centre de rétention de la frontière. Il est donc logique et banal que quotidiennement des files de clandestins interceptés soient renvoyées au Mexique. Le douanier mexicain qui est présenté comme débonnaire et accueillant vis-à-vis de ses concitoyens mexicains, ne fait qu'appliquer la loi. Il oublie de préciser (comme le commentateur) que les autres ressortissants d'Amérique latine ne sont pas logés à la même enseigne. Ils sont expulsés car ils sont entrés illégalement sur le territoire mexicain. Le mur oblige les clandestins à chercher d'autre passages comme celui de Sasabe, un point à l'ouest de Nogales dans un désert montagneux en face d'un parc naturel américain. Les conditions sont autrement plus risquées comme le montre le reportage.

Claude Robinot

Transcription

Benoît Duquesne
A l’étranger, maintenant, partons pour la frontière mexicaine. Chaque année, ils sont 300 000 à vouloir la franchir illégalement pour passer aux Etats-Unis et grossir le flux des immigrants. Il y a plus de 5 millions de sans papiers d’origine mexicaine qui vivent aux Etats-Unis. Mais les risques sont tels que les autorités mexicaines assistent, d’une certaine façon, les candidats à l’immigration. On pourrait presque dire qu’elle les aident. Pascal Golomer et Tristan Le Bras.
Pascal Golomer
Nogales, côté mexicain. La frontière officielle. Pour ceux qui ont leurs documents en règle, passer aux Etats-Unis, c’est l’affaire de quelques minutes. Une heure tout au plus. A quelques mètres de là, en contrebas, l’autre passage. Celui des clandestins. Il suffit d’attendre quelques minutes et un petit groupe apparaît. Mais les gardes-frontière américains sont là, tout près. Les chances de réussite sont infimes. D’ailleurs, plusieurs fois par jour, ceux qui ont été arrêtés sont renvoyés de l’autre côté de la frontière. Les agents de Grupo Beta dépendants du ministère mexicain de l’immigration, les accueillent, non pas pour les contrôler mais pour leur donner quelques conseils.
Roberto Cantua Ramirez
Ils sont libres de circuler au Mexique car ils sont Mexicains et nous ne pouvons pas violer leurs droits. S’ils veulent à nouveau tenter de passer la frontière, nous ne les empêcherons pas.
Pascal Golomer
Aujourd'hui, pour avoir de bonnes chances de franchir illégalement la frontière, mieux vaut aller à Altar, dans le désert de Sonora. C’est là que les candidats à l’immigration ont rendez-vous avec leur passeur.
(Musique)
Pascal Golomer
L’attente peut durer 2 ou 3 jours. Les hôtels affichent toujours complet. Et les vendeurs de sac-à-dos se frottent les mains. Mais les langues ne se délient pas facilement. Sauf chez ceux qui reviennent de la frontière, après avoir échoué dans leur tentative.
Inconnu 1
4 nuits. On a marché pendant 4 nuits parce que de jour, il fait très chaud et il a beaucoup d’hélicoptères de surveillance. Mais les Américains nous ont quand même repéré et nous ont expulsé.
Pascal Golomer
Quand l’heure est venue, ils sont une vingtaine à embarquer par minibus, du bétail humain, prêts à payer jusqu'à 3000 euros pour un voyage dont ils ne connaissent pas l’issue. 2 heures de piste vers le nord à travers le désert jusqu'à Sasabe, la ville-frontière. C’est là qu’Hilario Olmos et ses collègues de Grupo Beta les attendent. Pour les avertir des dangers de la traversée, pas pour les stopper. Et impossible d’arrêter le passeur qui se cache parmi eux puisque personne ne veut le dénoncer.
Inconnu 2
Ce n’est pas 3 heures qu’il faut pour traverser le désert. Les passeurs vous mentent. C’est 3 jours. Alors pensez à prendre beaucoup d’eau.
Pascal Golomer
En patrouillant le long de la frontière, ils récupèrent aussi les naufragés. Il n’y a pas que les serpents dont il faut se méfier. Ceux-là faisaient partie d’un groupe qui s’est fait attaquer dans le désert par des bandits armés.
Inconnu 3
Ils ont attrapé un ami à moi et ils l’ont battu. J’ai entendu des coups de feu mais je ne pouvais rien faire.
Pascal Golomer
La patrouille les ramène au village. A eux de choisir s’ils veulent recommencer. Un dernier détour par une bicoque à 100 mètres de la frontière. A l’intérieur, un petit groupe attend la nuit avant de tenter sa chance. Hilario n’essaiera même pas de les en dissuader. Il sait qu’il n’est pas de taille face au rêve américain.
Hilario Olmos
C’est impossible d’endiguer ce flot. Le problème dépasse le Mexique. Ça concerne tous les pays d’Amérique centrale. Finalement, le Mexique n’est qu’un tremplin pour passer de l’autre côté.
Pascal Golomer
Et voici la frontière. Une maigre clôture qui divise le désert. Le travail d’Hilario s’arrête là. Le voyage du clandestin, lui, ne fait que commencer.