La chaîne de télévision qatarie Al Jazeera

21 mai 2004
02m 14s
Réf. 05084

Notice

Résumé :

Installée à Doha, au Qatar, la chaîne de télévision d'information Al Jazeera émet à destination du monde arabe. De nombreux journalistes travaillent dans sa salle de rédaction. Le présentateur Ahmed Krichen récuse les accusations d'antiaméricanisme. Le rédacteur en chef Ahmed Sheikh condamne les sévices commis par des soldats américains sur des détenus irakiens à la prison d'Abou Ghraib.

Date de diffusion :
21 mai 2004
Source :

Contexte historique

La chaîne satellitaire d'information Al Jazeera a vu le jour le 1er novembre 1996 à Doha, dans le petit émirat du Qatar. Financée à moitié par ce dernier, elle a été lancée par l'émir Hamad Ben Khalifa Al-Thani lui-même. Diffusée en langue arabe, cette chaîne de télévision, dont le nom signifie « la péninsule » ou « l'île », espérait alors devenir le premier organe d'information du monde arabe.

Émettant en continu dès 1999, Al Jazeera voit son audience et son influence croître sensiblement à partir d'octobre 2001 et de l'intervention des États-Unis contre les talibans en Afghanistan. Elle offre en effet une couverture très complète du conflit : elle est la seule autorisée par les talibans à pouvoir filmer dans les régions qu'ils contrôlent et à disposer de correspondants sur place. Al Jazeera se fait également connaître dans le monde entier par la diffusion d'enregistrements vidéo ou sonores d'Oussama Ben Laden et de différents responsables d'Al-Qaïda. Elle diffuse ainsi un premier message du chef de l'organisation terroriste le 7 octobre 2001, jour même du début de la guerre en Afghanistan.

Dès lors, Al Jazeera va très régulièrement être accusée par les États-Unis de se faire le porte-parole d'Al-Qaïda et de relayer un sentiment anti-américain au sein des pays arabes. Dès octobre 2001, le secrétaire d'État américain Colin Powell se plaint auprès de l'émir du Qatar du traitement par Al Jazeera des événements qui font suite aux attentats du 11 septembre 2001. Les locaux de la chaîne d'information qatarie sont du reste bombardés par l'armée américaine en 2001 à Kaboul et en 2003 à Bagdad. Selon un article paru dans le quotidien britannique The Daily Mirror en 2005, le président américain George W. Bush aurait même envisagé de bombarder le siège d'Al Jazeera à Doha avant d'en être dissuadé par le Premier ministre britannique Tony Blair.

C'est précisément en raison de sa couverture des guerres en Afghanistan et en Irak qu'Al Jazeera s'est imposée comme une chaîne d'information mondiale. Elle s'est alors affirmée comme une concurrente redoutable pour l'américaine CNN et la britannique BBC. Ses ambitions mondiales se sont trouvées confirmées par le lancement le 15 novembre 2006 d'une chaîne d'information en anglais, Al Jazeera English. Disposant de nombreux bureaux et recrutant des journalistes confirmés au sein des grandes chaînes anglo-saxonnes, elle connaît un succès rapide. En 2012, elle comptait 200 millions de téléspectateurs dans le monde entier.

Regardée par 50 millions de téléspectateurs arabes, Al Jazeera s'est par ailleurs imposée comme un acteur incontournable dans le monde arabe. Le franc-parler qui prévaut dans ses émissions a du reste souvent valu à la chaîne qatarie de subir les foudres des monarchies pétrolières du Golfe persique. Al Jazeera a également joué un rôle essentiel lors du « Printemps arabe » en 2011. La chaîne a non seulement accordé une très grande couverture aux révolutions qui ont alors emporté les régimes tunisien, égyptien et libyen. Mais surtout elle a ouvertement pris parti pour ces mouvements démocratiques. Depuis 2011, elle continue de leur accorder une place importante sur son antenne couvrant abondamment la rébellion en Syrie contre le régime de Bachar Al-Assad ou les soubresauts révolutionnaires en Égypte.

Al Jazeera a parallèlement poursuivi sa croissance en se diversifiant : elle a créé une chaîne pour enfants en 2005, une dédiée aux documentaires en 2007 et une consacrée à l'Égypte en 2011 ainsi qu'un bouquet de chaînes sportives. Elle s'est également établie en Europe en ouvrant deux chaînes sportives en France en 2012, BeIn Sport et BeIn Sport 2, qui disposent désormais d'1,5 million d'abonnés. Le groupe qatari a par ailleurs lancé en août 2013 une chaîne aux États-Unis, Al Jazeera America, après avoir racheté le réseau Current TV. Il prévoit aussi la création d'une chaîne d'information en français.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Consacré à Al Jazeera, ce reportage a été tourné à Doha au siège même de la chaîne qatarie en mai 2004. Diffusé dans le journal télévisé de 20 heures de France 2 le 21 mai 2004, il a été réalisé peu après la révélation des sévices pratiqués par des soldats américains sur des détenus irakiens dans la prison d'Abou Ghraib en 2003 et 2004. Il s'agit donc essentiellement pour l'envoyé spécial de France 2 Bernard Lebrun de traiter du positionnement d'Al Jazeera à l'égard des États-Unis. Aussi ce reportage se décompose-t-il en deux séquences distinctes : la première porte sur la chaîne qatarie elle-même, la seconde sur son traitement des actions américaines au Moyen-Orient.

Filmée au sein même du siège d'Al Jazeera, la première séquence s'intéresse au travail des équipes de la chaîne. Elle propose ainsi des plans de la salle de rédaction dans laquelle les journalistes sont au travail devant leur ordinateur. Elle laisse également apercevoir un journaliste qui lit un prompteur devant les caméras et suit l'un des présentateurs, le Tunisien Ahmed Krichen au sein des locaux de la chaîne. Quelques rapides plans donnent en outre à voir la régie de la chaîne de télévision au sein de laquelle œuvrent le réalisateur et ses assistants. Si une majorité de l'équipe d'Al Jazeera semble vêtue à l'occidentale, certains hommes portent la dishdasha, vêtement long traditionnel pour les hommes de la Péninsule arabique, et certaines femmes le voile. Le plan sur la photographie du journaliste palestinien Tarik Ayub tué à Bagdad en 2003 dans le bombardement américain des locaux d'Al Jazeera vient rappeler le danger que courent les journalistes de la chaîne qui couvrent notamment les conflits en Irak ou en Afghanistan.

La deuxième séquence du reportage s'intéresse surtout à l'antiaméricanisme supposé d'Al Jazeera. De fait, la chaîne qatarie a souvent été la cible de l'administration de George W. Bush. Celle-ci la jugeait résolument hostile aux États-Unis et l'accusait de contribuer à répandre un sentiment anti-américain au sein des pays arabes. Cette profonde méfiance américaine à l'égard d'Al Jazeera était notamment alimentée par la diffusion régulière sur son antenne à partir de 2001 d'enregistrements vidéo d'Oussama Ben Laden et d'autres responsables d'Al-Qaïda.

La question de la ligne éditoriale d'Al Jazeera à l'égard des États-Unis se retrouve au cœur des deux interviews des journalistes de la chaîne qatarie interrogés par Bernard Lebrun : le présentateur tunisien Hamed Krichen et le rédacteur en chef palestinien Ahmed Sheikh. Le premier récuse ainsi les accusations portées par le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld contre sa chaîne. Le deuxième condamne quant à lui les traitements dégradants pratiqués par des soldats américains sur des prisonniers irakiens dans la prison d'Abou Ghraib. Ce n'est pourtant pas Al Jazeera qui a révélé ce scandale. C'est une chaîne de télévision américaine, NBC, qui dans son émission 60 Minutes II avait diffusé le 28 avril 2004 des photographies de détenus irakiens soumis à des sévices. NBC avait même retardé de deux semaines la publication des photographies en raison des pressions des autorités américaines qui souhaitaient l'empêcher.

Christophe Gracieux

Transcription

Bernard Lebrun
S’il n’existe pas un seul monde arabe de la Méditerranée au Golfe persique mais plusieurs, ces mondes arabes ont trouvé leur voie. Elle s’appelle Al Djazira - la péninsule - du nom de sa région d’origine, la péninsule arabique. La salle de rédaction ressemble à toutes les autres de la planète, ses veilleurs de l’actualité derrière les ordinateurs et face aux caméras. Mais avec aussi, sur les murs, ces hommages aux journalistes tués sur le terrain comme Tareq Ayyoub, mort le 8 avril dernier à Bagdad. Hamed Krichen est ici comme un poisson dans l’eau. Né à Tunis, formé en Tunisie et en Angleterre, il est l’un des présentateurs vedettes de la chaîne depuis sa fondation en 1996 par l’émir du Qatar. Boîte aux lettres favorite de Ben Laden, la chaîne est régulièrement accusée par les Américains d’attiser la haine contre eux.
Hamed Krichem
Pour monsieur Rumsfeld, Al Djazira est devenue une obsession. Et je pense que la plupart du temps, il a tort. Et on ne peut pas accuser Al Djazira ou n’importe quelle chaîne des gaffes des Américains en Irak.
Bernard Lebrun
Le rédacteur en chef d’origine palestinienne d’Al Djazira, formé à la BBC, a refusé de diffuser sur son antenne la décapitation du jeune Américain, Nicolas Berg. Quant aux photos de la prison d’Abou Ghraib, largement montrées, il n’en revient toujours pas.
Ahmed Sheikh
C’est choquant. C’est choquant. Les Etats-Unis se sont toujours voulus le bastion de la démocratie, de la liberté et des droits de l’homme. Et nous découvrons aujourd'hui ces horreurs qui ont eu lieu dans les prisons d’Irak et qui ont été commises par des soldats américains.
Bernard Lebrun
Une certitude dans cette région du monde peu démocratique : les conséquences des photographies d’Abou Ghraib sont dévastatrices contribuant à ébranler la confiance dans les Etats-Unis chez les Arabes les plus progressistes. Si un sentiment anti-américain est parfois perceptible sur l’antenne d’Al Djazira, il ne vise pas un peuple. Il vise une politique. Pour autant, il n’est pas certain que le téléspectateur d’Al Djazira ne fasse pas l’amalgame entre les habitants des Etats-Unis et leurs dirigeants.