Les immigrés portugais dans le village corrézien de Lissac-sur-Couze dans les années 1960

20 septembre 1966
03m 26s
Réf. 05141

Notice

Résumé :

De nombreux migrants portugais se sont installés dans le village corrézien de Lissac-sur-Couze. Un cimetière leur est même dédié. La plupart des hommes travaillent dans les carrières de calcaire. L'un de ces migrants est interrogé longuement. Les femmes lavent leur linge au lavoir. Le soir, après le travail, les hommes jouent au malha, jeu traditionnel portugais.

Date de diffusion :
20 septembre 1966
Source :

Contexte historique

Pendant les Trente Glorieuses, de 1945 à 1974, la France accueille de très nombreux travailleurs immigrés. L'État encourage en effet une immigration massive afin de combler le manque de main d'œuvre.

À partir de la deuxième moitié des années 1950, les Portugais ont ainsi été très nombreux à s'installer sur le territoire français. Entre 1953 et 1956, les autorités portugaises n'avaient compté respectivement que 414, 568, 985 et 772 départs annuels vers la France (cf. Victor Pereira, La Dictature Salazar face à l'émigration, Presses de Sciences Po, 2012). Mais de 1957 à 1974, ce sont un peu plus de 900 000 Portugais qui émigrent en France sur les quelque 1,5 million qui quittent alors le pays. La France devient la première destination des migrants portugais. Au nombre de 50 000 en 1962, ils sont près de 500 000 dès 1968 sur le territoire hexagonal. En 1975, les Portugais représentent même la première communauté étrangère en France : ils sont 758 925 personnes, soit 22 % des étrangers.

La majorité pénètre irrégulièrement en France. 550 000 des 900 000 Portugais immigrés en France entre 1957 et 1974 étaient clandestins selon Victor Pereira. Leurs conditions de voyage sont souvent difficiles. Ils doivent notamment s'endetter auprès des passeurs. Si un accord de main d'œuvre est conclu entre la France et le Portugal en 1963, cela n'empêche pas le maintien d'une forte clandestinité. Marie-Christine Volovitch-Tavares (« Les phases de l'immigration portugaise, des années vingt aux années soixante-dix », Actes de l'histoire de l'immigration, mars 2001), « l'illégalité devint générale, soutenue plus ou moins ouvertement par une grande partie de la société portugaise. » Le gouvernement français décide alors de régulariser de nombreux travailleurs portugais.

D'origine paysanne, ils viennent surtout des régions situées au nord du Tage. Ils migrent essentiellement pour échapper à la pauvreté et au chômage. Souvent, ils souhaitent également fuir la dictature d'Antonio de Oliveira Salazar à la tête de l'Estado Novo depuis 1933. Les exilés politiques fuient ainsi la redoutable police politique portugaise, la PIDE. Comme l'a montré Victor Pereira, celle-ci continue cependant de les surveiller sur le sol français. Le désir d'échapper aux guerres coloniales menées par Salazar à partir de 1961 en Angola et au Mozambique joue par ailleurs un rôle non négligeable dans le flux migratoire des Portugais à destination de la France.

La grande majorité des migrants portugais s'établit dans les grandes villes françaises, à commencer par la région parisienne qui réunit la moitié d'entre eux. Ils s'installent aussi dans les agglomérations de Lyon, Clermont-Ferrand ou Grenoble. Leurs conditions de logement sont souvent délicates, surtout dans les bidonvilles. Quelque 12 000 Portugais vivent ainsi dans le plus grand bidonville, celui de Champigny-sur-Marne, en 1963 et 1964.

Premiers à émigrer en France, les hommes trouvent pour la plupart à s'employer dans l'industrie. Ils sont principalement employés dans le bâtiment et les travaux publics. Ils sont également nombreux dans les usines automobiles de la région parisienne et celle de Peugeot à Sochaux ou chez Michelin à Clermont-Ferrand.

Une petite minorité de migrants gagne les espaces ruraux mais c'est rarement pour travailler dans le secteur agricole. Le petit village corrézien de Lissac-sur-Couze voit par exemple l'arrivée de dizaines de Portugais à partir du milieu des années 1960. Venus pour la plupart de la région de Cabeceiras de Bastos, à l'est de Braga, ils ont notamment trouvé des emplois dans des carrières d'exploitation de calcaire.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage a été diffusé le 20 septembre 1966 dans « Limousin actualités », le journal télévisé quotidien de l'Office national de radiodiffusion télévision française (ORTF). Fondée en juin 1964, l'ORTF disposait de onze antennes régionales. Les deux dernières, créées en 1965, étaient Télé Bourgogne Franche-Comté et Télé-Limoges-Centre-Ouest. Cette dernière réalise quelques émissions ainsi que des actualités télévisées.

Dans le cas présent, le sujet est consacré aux Portugais établis à Lissac-sur-Couze, situé à dix kilomètres au sud de Brive-la-Gaillarde. De fait, ce petit village corrézien a vu l'arrivée de nombreux migrants portugais originaires du nord du pays à partir de la deuxième moitié des années 1950.

Ce reportage se compose de trois séquences. La première et la troisième présentent la vie des immigrés portugais à Lissac-sur-Couze. Le commentaire est fait sur fond d'images d'illustration tournées par l'équipe de Télé-Limoges-Centre-Ouest avec de la guitare en fonds sonore. Les plans des tombes dans un cimetière portugais visent à témoigner de l'ampleur de l'immigration portugaise à Lissac-sur-Couze. Le reportage donne en outre à voir une division sexuée des immigrés lusitaniens. Les hommes sont en effet toujours montrés séparément des femmes. Les premiers sont filmés au travail dans une carrière d'exploitation de calcaire ainsi que dans leurs loisirs le soir. Les femmes sont quant à elles uniquement montrées dans l'exercice d'une tâche ménagère, celle du lavage du linge.

C'est la seconde séquence qui occupe la plus grande partie du sujet. Elle est consacrée à l'interview d'un immigré portugais choisi parmi tous les autres. Établi en Corrèze depuis huit ans, il s'exprime dans un bon français. C'est du reste peut-être ce qui a été le critère déterminant dans sa sélection par l'équipe de l'ORTF limousine. Ce migrant a été filmé sur le lieu même de son travail, dans une carrière de calcaire. Il apparaît d'ailleurs à l'écran avant tout comme un travailleur : un plan large le montre un outil à la main, muni d'un chapeau et de lunettes pour se protéger du soleil pendant son labeur. Puis la caméra zoome sur lui et le montre en gros plan, de face puis de profil, pendant la plupart de l'interview.

Assez longue, celle-ci dresse le portrait d'un immigré portugais venu s'installer en France. Ses réponses permettent de retracer les grands traits de son parcours migratoire.

Christophe Gracieux

Transcription

Présentateur
Savez-vous que la population d’un petit village corrézien est composée à 50 % de Portugais ? André De Forgeac nous les présente.
André (De) Forgeac
La dernière Guerre et ses bouleversements ont produit des migrations humaines à travers l’Europe entière. Notre limousin compte, depuis cette époque, un certain nombre de petites colonies étrangères, polonaises en particulier. Mais il n’y a pas que la guerre qui a incité les étrangers à se fixer chez nous. Les Portugais ont fui la misère et le chômage existant dans leur pays. Ils ont même posé des problèmes d’immigration aux autorités locales. Voici un cimetière où ne reposent que des citoyens portugais légalement implantés chez nous depuis plusieurs années.
(Musique)
André (De) Forgeac
Ces anciens paysans sont surtout employés dans les carrières. Dans le village de Lissac, aux portes de Brive, sur les 400 habitants, ils forment presque la moitié de la population active. Mais écoutons l’un d’eux.
(Musique)
André (De) Forgeac
Vous êtes un Portugais qui travaillez sur les chantiers de la carrière de Lissac.
Inconnu
Oui.
André (De) Forgeac
Il y a longtemps que vous êtes ici ?
Inconnu
8 ans.
André (De) Forgeac
Et comment vous êtes venu ?
Inconnu
Par contrat.
André (De) Forgeac
Vous habitiez où, avant ?
Inconnu
A [incompris].
André (De) Forgeac
Où est-ce que ça se trouve exactement ?
Inconnu
En face de Porto.
André (De) Forgeac
Et vous êtes venu avec votre femme ?
Inconnu
Non, je suis venu tout seul un an avant, et un an après, je suis allé chercher ma femme.
André (De) Forgeac
Qu’est-ce que vous faisiez avant ?
Inconnu
Je travaillais dans la terre.
André (De) Forgeac
Vous étiez agriculteur ?
Inconnu
Oui.
André (De) Forgeac
Et vous avez préféré quitter votre travail pour venir en France pour quelle raison ?
Inconnu
Parce qu’ici, on gagne beaucoup plus que chez nous quand même.
André (De) Forgeac
Est-ce que vous vous plaisiez ici ?
Inconnu
Oui.
André (De) Forgeac
Est-ce qu’un jour, vous comptez revenir au Portugal ?
Inconnu
Ça dépend.
André (De) Forgeac
Ça dépend de quoi ? Expliquez-moi.
Inconnu
Ça dépend. Si on se trouve toujours bien, on restera là.
André (De) Forgeac
Vous m’avez dit, tout à l’heure, que vous étiez agriculteur.
Inconnu
Oui ?
André (De) Forgeac
Est-ce que vous comptez quand même rester en France et acheter une ferme ?
Inconnu
Je ne crois pas.
André (De) Forgeac
Non, vous préférez l’acheter au Portugal ?
Inconnu
Enfin, ou ici, travailler toujours dans les travaux publics.
André (De) Forgeac
Vous avez des enfants ?
Inconnu
4 enfants.
André (De) Forgeac
Et ils sont à l’école à Lissac ?
Inconnu
Il y en a 2 qui sont à l’école.
André (De) Forgeac
Ils apprennent le français ?
Inconnu
Oui.
André (De) Forgeac
Et ils parlent aussi le portugais ?
Inconnu
Oui, ils parlent portugais, ils parlent 2 langues.
(Musique)
André (De) Forgeac
Tandis que les hommes peinent durement et brisent les rochers à coups de masse, les femmes vaquent aux soins du ménage. Elles portent le linge au lavoir selon les traditions ancestrales conservées dans ce petit village. Les lavandières constituent, à Lissac, la principale animation.
(Musique)
André (De) Forgeac
Le soir, les hommes reviennent de leur travail et se retrouvent sur la place du village. La journée a été rude. Et avant que le soleil ne se couche, on parle du pays sous les marronniers ou encore on joue au malhas, jeu typiquement portugais qui rappelle sensiblement le jeu de quilles mais qui demande beaucoup plus d’adresse.
(Musique)
André (De) Forgeac
Ces Portugais, lorsqu’ils auront gagné assez d’argent, ils abandonneront la carrière pour cultiver le coin de terre limousine dont ils rêvent.
(Musique)

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