Le projet de la Grande Rivière artificielle en Libye

23 novembre 2005
02m 56s
Réf. 05203

Notice

Résumé :

En Libye, Mouammar Kadhafi a lancé le projet de la Grande Rivière artificielle. Il consiste à acheminer vers le littoral des eaux pompées dans les ressources fossiles du Sahara par le biais de gigantesques canalisations. Le chef de l'État libyen se met en scène sur des chantiers de construction. Des techniciens supervisent le transport de l'eau. Celle-ci doit surtout servir à l'agriculture.

Date de diffusion :
23 novembre 2005
Source :

Contexte historique

L'eau est une ressource inégalement accessible sur la planète. Certains pays disposent ainsi d'une forte disponibilité en eau douce, comme l'Islande, la Russie ou le Canada. À l'opposé, de nombreux États situés dans des régions arides souffrent de pénurie : ils disposent de moins de 1 000 m3 d'eau par habitant par an.

D'une grande aridité, la Libye est l'un de ces pays dans lesquels l'eau constitue une ressource très rare. Les précipitations y sont inférieures à 200 millimètres par an sur le littoral, où prévaut le climat méditerranéen. Elles descendent même sous les 100 millimètres à l'intérieur des terres, dominées par un climat désertique. Le désert couvre en effet 95 % du territoire libyen. L'agriculture se réduit par conséquent à une étroite bande littorale où se concentrent également 94 % des 6,1 millions d'habitants que compte le pays. Et seules des cultures peu gourmandes en eau, telles que le blé, l'orge et l'olivier, peuvent y pousser grâce à l'eau de pluie.

La demande libyenne en eau ne peut ainsi être assurée qu'à 2 % par les eaux de surface. Or, l'aquifère du Bassin de Nubie, qui s'étend aussi sur le Tchad, l'Égypte et le Soudan sur une surface totale de 150 000 km3, couvre une large partie de la Libye sous le désert du Sahara. Il s'agit de ressources fossiles qui constituent d'énormes réserves d'eau souterraines.

Aussi, le colonel Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis son coup d'État de 1969, décida en 1983 de lancer un projet pharaonique qui puisait dans ces ressources fossiles : la Grande Rivière artificielle. Programmé sur 25 ans, ce programme consistait à acheminer vers le littoral libyen, sur une distance comprise entre 400 et 800 kilomètres, des eaux pompées dans les réserves d'eaux fossiles du Sahara. Pour transférer ces eaux du sud vers le nord du pays, un réseau gigantesque de 4 000 kilomètres de canalisations souterraines, de 4 mètres de diamètre, a été édifié. Ces tubes ont été pour l'essentiel fabriqués par un consortium coréen à l'aide de l'argent du pétrole.

Débutée en 1985, la Grande Rivière artificielle a été construite en trois phases. La Cyrénaïque, à l'est de la Libye, fut d'abord reliée : Benghazi fut desservie en 1991. Puis l'eau arriva à la capitale, Tripoli, en 1996. Enfin, une troisième phase, qui aurait dû être achevée en 2010 et a pris du retard, doit raccorder les deux branches de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine. Ce sont au total 6 millions de mètres cubes qui sont pompés chaque jour dans les ressources fossiles libyennes et acheminés vers le littoral méditerranéen. L'objectif initial de ce projet démesuré était avant tout de développer l'irrigation agricole afin d'accroître les surfaces cultivées et de permettre l'autosuffisance alimentaire libyenne : 80 % de l'eau était destiné à l'agriculture. Cependant, afin de répondre à l'aggravation de la situation hydrique, les eaux de la Grande Rivière artificielle ont été détournées de leur but premier. Elles ont également servi à alimenter les villes libyennes dès le début des années 1990.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage été diffusé dans la toute dernière partie du journal télévisé de 20 heures de France 2 du 23 novembre 2005. Réalisé par les envoyés spéciaux Gilles Marinet, grand reporter à France 2, et Matthias Second, il est consacré au projet libyen de la Grande Rivière artificielle.

Toutes les images qui constituent ce sujet n'ont pas été filmées pour l'occasion. Le reportage intègre en effet de nombreuses images d'archives. Elles proviennent de deux sources, précisées en surtitrage à l'écran : la télévision nationale libyenne et le magazine de géopolitique de la rédaction de France 2, Géopolis. Les plans filmés par Aljamahiriya TV, la chaîne d'État, mettent en scène le colonel Mouammar Kadhafi. Ils rendent aussi compte de la cérémonie d'ouverture du premier tronçon de la Grande Rivière artificielle, à Benghazi, qui a eu lieu en août 1991. Les images extraites d'un numéro de Géopolis donnent quant à elles à voir les travaux d'installation des gigantesques canalisations qui doivent servir au transport de l'eau.

Seule une partie ce reportage a été tournée pour l'occasion en Libye par Gilles Marinet et Matthias Second. Ce sont d'abord les images factuelles filmées dans les locaux de la Société de la Grande Rivière artificielle, installés à Tripoli, la capitale : elles présentent le travail des opérateurs qui gèrent les canalisations d'eau. D'autres images factuelles ont été tournées par l'équipe de France 2 dans des plantations inondées par l'eau provenant de la Grande Rivière artificielle. Les trois interviews insérées dans le sujet ont elles aussi été réalisées par les envoyés spéciaux de France 2, tout comme l'infographie animée sur le réseau de transport de l'eau en Libye.

Le reportage témoigne du culte de la personnalité qui entoure Mouammar Kadhafi. Les différentes images d'archives insérées le présentent comme un homme exceptionnel qui prend part à la construction de la Grande Rivière : il est filmé sur un chantier et au volant d'un camion. Un plan surréaliste le présente également en train de prier à l'intérieur d'un énorme tuyau de canalisation. Ces images sont semblables à celles qui sont proposées dans la plupart des dictatures et des régimes totalitaires. De même, le plan de Mouammar Kadhafi prenant une enfant dans ses bras n'est pas sans rappeler l'abondante iconographie soviétique qui présentait Staline comme le « petit père des peuples ».

Par-delà le culte de la personnalité, ce sujet montre bien la propagande dont a fait usage le régime de Mouammar Kadhafi à propos du projet de la Grande Rivière artificielle. Le chef d'État libyen l'avait du reste lui-même présentée comme la « huitième merveille du monde ». Le bref extrait d'un ses discours confirme la démesure du « Guide de la Révolution » lorsqu'il déclare qu'il obligera « l'eau douce à parcourir 4 000 kilomètres ». Les plans de la grandiose cérémonie d'inauguration du premier tronçon, à laquelle ont assisté des chefs d'Etat arabes comme le président égyptien Hosni Moubarak, témoignent également de cette démesure. De même, la propagande transparaît fortement dans les propos du président de la Société de Grande Rivière lorsqu'il affirme que les ressources fossiles pourront être exploitées pendant plus de 5 siècles. Le journaliste Gilles Marinet laisse toutefois paraître son scepticisme dans son commentaire, tout comme il le montre à l'égard des champs mis en culture en une seule année.

Christophe Gracieux

Transcription

Présentateur
Les sciences avec le casse-tête de l’eau dans les pays désertiques. La Libye du Colonel Kadhafi s’est lancé il y a une vingtaine d’années dans un projet pharaonique et qui aboutit depuis plusieurs mois : Exploiter les réserves souterraines du sud pour irriguer l’ensemble du pays, un chantier colossal. Envoyés spéciaux Gilles Marinet, Mathias Second.
Journaliste
Le désert sur 95 % du territoire, l’un des pays les plus secs au monde et pourtant.
(Musique)
Journaliste
Au soir du 28 août 1991, l’eau surgit, mise en scène sous les yeux des chefs d’Etats arabes et africains par le Colonel Kadhafi.
(Musique)
Mouammar Kadhafi
Nous obligerons l’eau douce à aller là où nous le voulons et cela sur 4000 kilomètres.
Journaliste
Le projet s’appelle La Grande Rivière, un tube de 4 mètres de diamètre, long de plusieurs milliers de kilomètres, des centaines de puits, des travaux prévus sur 25 ans. Le but, pomper d’immenses réserves d’eau souterraine au sud et les redistribuer au nord, là où vivent 9 libyens sur 10. Kadhafi en fait une affaire personnelle, il multiplie les apparitions dans le rôle de chef suprême et protecteur du chantier. Aujourd’hui, La Grande Rivière qui n’est pas terminée délivre 4,5 millions de mètres cubes par jour, le tout piloté par quelques opérateurs.
Nasser Edeeb
Si je clique ici par exemple, la pression d’eau dans la pompe du réservoir souterrain numéro 28 va changer, un contrôle à 800 kilomètres de distance en temps réel.
Journaliste
Les données sont transmises par fibre optique. Sur le terrain, des dizaines d’équipes sont chargées de lutter contre la dégradation du réseau.
Intervenant
Cela fait 10 jours que ça dure cette panne, ça ne peut pas continuer, allez donc réparer le transformateur.
Journaliste
Tripoli et Benghazi, les deux grandes villes côtières sont desservies mais 80 % de l’eau est destinée à l’agriculture. Nos accompagnateurs nous assurent que ce champ de blé gagné sur le désert n’existait pas l’an dernier. De l’eau en abondance, des réservoirs partout, ici on ne compte pas les mètres cubes, ou alors c’est pour en tirer fierté.
Ali Saïdi
24000 mètres cubes par jour, ça ne s’arrête jamais, 24 heures sur 24.
Journaliste
Le patron du projet affiche, lui aussi, une belle sérénité. Selon les études qu’il a commanditées, la nappe d’eau qui s’étend sous la Libye, le Tchad, le Soudan et l’Egypte est inépuisable.
Abdule-Majid Goude
Cette réserve d’eau est suffisante pour les besoins de ces quatre pays et cela pour une période de 4860 ans.
Journaliste
Ce chiffre est contesté, mais l’immensité de la ressource en eau est reconnue par les experts. Malgré la débauche de mètres cubes, le réseau est loin d’avoir transformé le nord de la Libye en jardin. Mais pour 30 milliards de Dollars, coût du projet, La Grande Rivière a doté Mouammar Kadhafi d’une nouvelle richesse stratégique. Après l’or noir, l’or bleu.

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