Replanter la mangrove en Casamance

24 septembre 2008
02m 34s
Réf. 05214

Notice

Résumé :

La mangrove du delta du fleuve Casamance au Sénégal avait diminué de moitié par la surexploitation du bois, l'extension des cultures et la surpêche. Des ONG locales ont entrepris de la régénérer par plantation ; la protection apportée par cet espace naturel étant indispensable aux activités humaines.

Date de diffusion :
24 septembre 2008
Source :
A2 (Collection: 20 heures )
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Contexte historique

La mangrove est un écosystème littoral de la zone intertropicale. Il est essentiellement constitué par des forêts de palétuviers et d'autres plantes halophiles herbeuses et arbustives qui se développent dans les marais maritimes et les eaux côtières peu profondes. Les palétuviers prospèrent dans la vase et en milieu salin, leurs racines aériennes enchevêtrées colonisent l'océan sur une profondeur de plusieurs dizaines de kilomètres, les arbres peuvent atteindre plus d'une dizaine de mètres de hauteur. Le couvert forestier forme une barrière naturelle qui protège la côte des incursions marines et des phénomènes climatiques destructeurs comme les tsunamis. En outre, c'est un milieu halieutique riche en poissons, coquillages et crevettes. Au Sénégal, la mangrove couvrait en 1980 une superficie de 169 000 hectares, située essentiellement dans les deltas des fleuves : Sénégal au nord, Casamance et Sine-Saloum au sud. En 2005, cette forêt amphibie avait perdu 50 000 hectares. Un phénomène régressif que l'on observe dans la plupart des régions du monde, où la mangrove recule dans les mêmes proportions.

La disparition de la mangrove s'explique par une série de facteurs naturels et humains. Les années de sécheresse qui ont affecté la zone sahélienne dans les années 90 ont diminué la pluviométrie de 30 % en Casamance et réduit le débit des fleuves. En conséquence, l'effet de chasse dans les deltas était moindre, favorisait l'invasion d'eaux salines et réduisait l'espace favorable à la mangrove. Ce phénomène pouvait être aggravé par des aménagements malheureux comme la construction de digues et de barrages, pour alimenter les rizières, qui asséchaient d'autres zones. La construction de routes littorales bloque la circulation de l'eau à l'intérieur des terres. La pression démographique locale se traduit par une surexploitation du bois utilisé pour la construction mais aussi pour le charbon qui sert à fumer les poissons. La pêche industrielle des crevettes contribue à fragiliser le milieu et à réduire la biodiversité.

Le gouvernement sénégalais avait bien conscience de cette évolution, les principales mesures prises consistaient à protéger certaines régions comme dans le Saloum en classant neufs forêts, en créant un parc national et des aires marines protégées. Ces initiatives étaient toutefois insuffisantes pour enrayer le phénomène, surtout dans la région du fleuve Casamance qui était la plus menacée. L'initiative est venue d'une ONG, Oceanium, fondée par Haidar El Ali. Ce sénégalais d'origine libanaise, militant écologiste a décidé d'entreprendre une action de reboisement dans le village de Tobor sur le fleuve Casamance. Avec 150 personnes en septembre 2006, il a replanté 65000 arbres. Le succès environnemental et médiatique de l'entreprise lui a permis de continuer et de recevoir le soutien d'autres ONG et des organisations internationales comme la FAO. Depuis, 5 000 hectares de mangroves ont été replantés grâce à plus de 62 millions de souches et avec l'aide de plus de 400 villages. La force de l'entreprise de Haidar est d'avoir su s'adresser aux villageois et aux bailleurs de fonds internationaux. Des campagnes d'affichage, des camions cinémas ont été mobilisés pour expliquer les bienfaits du reboisement. Océanium a ensuite négocié avec les chefs de village la fourniture de main d'œuvre, la répartition des aides et leur utilisation. Des films et des reportages ont été tournés en direction des pays occidentaux. Les résultats de cette action de reboisement sur l'augmentation de la biodiversité et sur l'augmentation de la riziculture locale ont convaincu de nombreux acteurs. Haidar El Ali a été nommé ministre de l'écologie et de la protection de la nature dans le gouvernement issu des élections présidentielles de 2012.

Claude Robinot

Éclairage média

Ce reportage du journal télévisé de France 2 date de septembre 2008, alors que l'initiative de reboisement de la mangrove entreprise par Haidar El Ali a déjà deux ans d'existence. Le militant écologiste a besoin de lever des fonds pour poursuivre son action. Il profite d'un contexte favorable : la saison humide de l'hivernage pendant laquelle la plantation de propagules de palétuviers est possible se termine, et il va falloir prévoir la suite. La FAO a publié un rapport au début de l'année 2008 sur la disparition de 20 % de la superficie des mangroves dans le monde depuis les années 1980. Cette alerte fondée sur de nombreuses études scientifiques est propre à sensibiliser l'opinion publique internationale. C'est le bon moment pour agir. Haidar obtiendra d'ailleurs les soutiens qu'il espérait auprès de donateurs privés comme la fondation Yves Rocher, le groupe agro-alimentaire sénégalais Kirène et diverses ONG spécialisées dans le développement durable.

Haidar est un sénégalais d'origine libanaise, héritier de ce groupe des syro-libanais que les colonisateurs français avaient incité à venir s'installer en Afrique ou aux Antilles pour assurer des fonctions commerciales. Haidar avait à Dakar fondé une école de plongée sous-marine qui le conduira à lutter contre la surpêche et le pillage des ressources halieutiques des côtes sénégalaises. Il prend aussi une part active au sauvetage des victimes du naufrage du ferry Joola et prend conscience de la puissance de l'écho médiatique d'un événement. Ces expériences le conduisent à fonder l'ONG Océanium et à s'engager pour la renaissance de la mangrove de Casamance. Bon connaisseur des populations locales, il sait négocier avec les autorités locales et villageoises pour les mobiliser en jouant sur les groupes (écoliers, femmes, pêcheurs...) Son action n'entre jamais en contradiction avec les habitudes locales. Son grand succès est d'avoir su convaincre les Casamançais que l'action sur un espace naturel et public pouvait contribuer à améliorer le bien-être des pêcheurs et des riziculteurs locaux. Il liait ainsi une action citoyenne et environnementale et les intérêts particuliers. Haidar a su aussi populariser son action en se servant des médias comme le montre bien le reportage.

Claude Robinot

Transcription

Présentateur
L’environnement, nous partons en Afrique avec la lutte contre le déboisement, en Casamance au Sénégal. Il a des conséquences directes dans le delta du fleuve, sur le nombre de poissons ou sur la qualité de l’eau des rizières. Et bien, une association locale vient de lancer un projet titanesque, replanter 5 millions de pousses de palétuvier. Reportage Dominique Derda, Arnaud Wust.
(Musique)
Journaliste
Haidar El Ali est un meneur d’homme, sans doute le plus charismatique des défenseurs de l’environnement au Sénégal. Pour cette nouvelle campagne, en Casamance, il a rassemblé derrière lui des centaines de volontaires. L’objectif est de replanter pas moins de 5 millions de ces pousses de palétuvier.
Haidar El Ali
La première propagule, vous mettez ça là où vous êtes. Vous avancez de deux pas, vous mettez la deuxième et on va retrouver l’autre équipe.
Journaliste
En deux ou trois heures à peine, ce sont plusieurs dizaines de milliers de plants qui ont ainsi été repiqués dans la vase à marée basse. Voila ce qu’Haidar El Ali appelle de l’écologie participative.
Haidar El Ali
La nature aujourd’hui a besoin de nos actes. Elle n’a plus besoin de nos discours, elle n’a plus besoin de nos études, elle n’a plus besoin de nos sciences. Elle a besoin qu’on agisse pour elle.
Journaliste
Il y a vingt ans encore dans le delta du fleuve, ces îlots de palétuviers couvraient plus de 150000 hectares. Aujourd’hui, il n’en resterait plus que 80000. Ce sont les habitants des environs qui coupent le bois pour en faire des outils ou bien pour se chauffer. Mais il n’y a pas que les oiseaux qui aiment la vie dans la mangrove, les crabes, les huîtres et les poissons aussi. Mamadou Sania, le pêcheur, n’a pas tardé à s’en rendre compte.
Mamadou Sania
Si la mangrove meurt, les poissons s’en vont. Ils se nourrissent dans la mangrove.
Journaliste
Récemment, on a découvert que la mangrove fonctionnait comme un filtre, un barrage naturel qui retient le sel de la mer. Là où il n’y a plus de palétuvier, l’eau des rizières est de plus en plus salée et bien vite, plus rien ne pousse.
Haidar El Ali
Si aujourd’hui, dans nos champs de riz, on arrive à produire, c’est uniquement grâce à la mangrove.
Journaliste
De village en village, Haidar El Ali raconte la même histoire, celle d’un monde où tout est lié, la terre, l’air et l’eau, les végétaux, les animaux et puis les hommes. Pour replanter les palétuviers, il faut d’abord récolter des semences là où il y en a à profusion. Ensuite, on les répartit dans les 130 communes qui participent à l’opération. D’ici la fin de la saison des pluies, si tout va bien, ce sont plus de 1000 hectares déjà qui auront ainsi été reboisés.
(Musique)