Investissements agricoles indiens en Ethiopie

15 octobre 2009
04m 26s
Réf. 05219

Notice

Résumé :

Dans beaucoup de pays africains, l'espace agricole est sous exploité faute de moyens techniques et d'investissements. Des pays émergents comme l'Inde qui disposent de capitaux investissent dans l'agriculture industrielle. Ils louent auprès du ministère éthiopien de l'agriculture de grands domaines à mettre en valeur, parfois contre l'avis des agriculteurs locaux.

Date de diffusion :
15 octobre 2009
Source :
A2 (Collection: 20 heures )

Contexte historique

En avril 2008, s'était tenu à New Delhi le premier sommet Inde-Afrique. Il s'agissait pour le géant indien de combler son retard par rapport à la Chine qui investissait sur le continent africain deux fois plus que l'Inde. Un des volets du sommet concernait l'agriculture, où, en des termes très généraux, on souhaitait : « assurer la sécurité alimentaire, éradiquer la pauvreté et améliorer les moyens de subsistance des populations ». En 2011, le deuxième sommet s'est tenu à Addis-Abeba. Entre temps, les investissements indiens sont passés de 31 à 46 milliards de dollars, à l'initiative de firmes privées comme la Karuturi Global, leader mondial de la production de roses coupées qui réalise 90 % de sa production en Ethiopie. Cette société envisage de s'étendre pour produire des biens alimentaires sur de nouvelles terres disponibles : riz, tomates, canne à sucre, maïs, coton légumineuses. Karuturi Global veut entrer dans le groupe des 5 premiers producteurs de denrées agricoles pour assurer la sécurité alimentaire de l'Inde qui deviendra le pays le plus peuplé de la planète.

Entre 2007 et 2011, l'Afrique sub-saharienne a loué pour 45 millions d'hectares de terres agricoles. L'Ethiopie arrive en tête pour le nombre de contrats signés : 260 sur un total de 408. Cette ruée sur les terres africaines disponibles s'est produite sous les effets conjugués d'une hausse spéculative des prix agricoles entre 2007 et 2009 et d'une production accrue de biocarburants stimulée par des subventions des pays industrialisés.

L'ouverture aux investisseurs étrangers est une politique voulue par le gouvernement éthiopien qui donne son accord aux projets qui lui sont présentés. La négociation se déroule ensuite au niveau régional, là où l'investisseur souhaite exploiter un domaine. Les autorités se chargent de la négociation avec les propriétaires et les communautés villageoises dont les titres reposent sur des droits coutumiers. L'accord est en général obtenu après des promesses d'emploi, d'aides et de création d'infrastructures. Dans la région de Gambella proche du Soudan, 200 000 personnes ont été déplacées et installées dans de nouveaux villages où l'Etat doit construire des écoles et des hôpitaux. Les anciennes terres ont été défrichées et aménagées pour produire de la canne à sucre, du café et d'autres cultures commerciales intensives et mécanisées. Les baux sont établis pour une période de 10 à 50 ans. Le prix de location des terres est attractif, entre 3 et 10 $ par hectare et par an, bien en dessous du cours mondial car l'objectif des autorités n'est pas la rente mais le développement en termes d'emplois, de transfert de technologie et d'infrastructures. Le gouvernement éthiopien est conforté dans cette démarche par le discours des officiels indiens soucieux de se différencier des Chinois en se présentant comme des partenaires du développement. La réalité sur le terrain est différente. Certes, les terres louées ont été mises en valeur et les retombées sur l'emploi et les entreprises locales sont positives, mais les négociations se font dans l'opacité la plus totale, au détriment des populations locales qui ne sont jamais signataires des accords. Les éleveurs sont particulièrement touchés : leurs pratiques pastorales sont rendues impossibles par les cultures, les restrictions de circulation et l'accès aux points d'eau. Les organisations internationales (FAO) et les ONG parlent d'accaparement des terres ; elles demandent la fixation de règles internationales claires pour la location de terres agricoles. Les bailleurs et les usagers perdent tout droit de regard sur la destination finale des terres. En ce qui concerne l'Ethiopie, la situation est d'autant plus dramatique que l'équilibre alimentaire n'est pas atteint et que 2 à 3 millions de personnes souffrent encore de malnutrition et de carences.

Claude Robinot

Éclairage média

Un reportage de quatre minutes dans le journal télévisé de France 2 pour évoquer la course aux terres agricoles. Le lieu de tournage est l'Ethiopie, un pays qui apparaît peu souvent dans les actualités télévisées sauf en cas de catastrophe majeure. Ce détour inhabituel s'explique par la nécessité d'expliquer les effets de la mondialisation au grand public français qui a surtout entendu parler de la présence chinoise en Afrique mais plus rarement de celle d'autres pays émergents comme l'Inde. Le régisseur de la « grande ferme » de Bako (10 000 ha) dans la région d'Oromia, est un employé du groupe privé Karuturi Global spécialisé dans les roses mais veut diversifier sa production agricole. Il a loué 300 000 ha depuis 2009. Comme le montre la carte tenue par le ministre des investissements, toutes les régions fertiles du pays sont touchées : Gambella à l'ouest ou Awasa au sud. La situation présentée dans le reportage est exemplaire de ce qui est à l'œuvre dans l'ensemble du pays.

Les terres sont la propriété éminente de l'Etat depuis le régime pro-soviétique de Mengistu en 1975. Les populations agro-pastorales qui vivent dans ces régions ne disposent que de droits d'usage pour les parcours de leurs troupeaux. Les autorités régionales prennent en charge leur déplacement et négocient leur départ contre la promesse de réimplantation dans des villages équipés. Promesses pas toujours tenues. On voit donc dans la vidéo l'intervention de tous les acteurs, chefs coutumiers, assemblées de villageois, gardes locaux... On aperçoit aussi le matériel agricole. Les images ont été tournées au début de l'implantation ; depuis, les terres ont été transformées par les défrichements, le drainage et les canaux d'irrigation nécessaires au maïs ou à la riziculture. L'autre exemple montre l'installation de serres légumières pour l'Arabie Saoudite. Cet investissement crée quelques emplois mais surtout il utilise au meilleur coût les ressources hydrologiques de L'Ethiopie au profit d'un autre pays.

Claude Robinot

Transcription

Présentateur
On en vient à l’économie avec un aspect peu connu de la mondialisation et qui vient de faire l’objet d’une étude de l’ONU. Comme le pétrole, comme le gaz, les terres agricoles sont en train de devenir une ressource rare. Une gigantesque partie de Monopoly est engagée à l’échelle de la planète. Certains pays riches ou les puissances émergentes, Chine, Inde ou Arabie Saoudite notamment, louent des territoires, des régions entières, pour produire du blé, du maïs, d’autres céréales. Cible prioritaire, l’Afrique. C’est le dossier de cette édition, il est signé de nos envoyés spéciaux en Ethiopie, Dominique Derda, Frédéric Ranc.
Journaliste
Du haut de la colline, la vue est imprenable.
Mundodan Razack
Tout ça, là, devant vous, c’est à nous !
Journaliste
10918 hectares d’un seul tenant que la société indienne Karuturi loue pour une bouchée de pain, 7 Euros à peine par hectare et par an !
Mundodan Razack
Ici, on peut tout faire pousser. Le maïs, le tournesol, le coton, les légumes et bien entendu, le riz.
Journaliste
Là où depuis des générations, il n’y avait que des pâturages, des ingénieurs agronomes venus du sud de l’Inde testent différentes variétés de maïs. La première récolte est pour bientôt, elle s’annonce excellente.
Gutta Sivannarayana
Vous voyez, la formation des graines est idéale. Le climat, le sol, conviennent parfaitement. Et puis ici, il y a très peu de maladies et de parasites, bien moins que chez nous en Inde.
Journaliste
Quand les indiens sont arrivés avec leurs tracteurs flambant neufs et leurs machines agricoles dernier cri, ils ont été reçus à coups de pierres par les villageois furieux d’avoir été chassés de leurs terres. Désormais, il y a des gardes armés à l’entrée de la ferme.
Dereje Guder
On sait bien que la terre a toujours appartenu à l’Etat. Ici, on ne peut plus y mener nos bêtes et j’espère qu’au moins, on nous donnera du travail.
Journaliste
Les indiens ont d’abord recruté un cuisinier auquel ils ont enseigné les secrets du curry. En quelques mois, ce ne sont pas moins de 500 personnes qui ont été embauchées et qui, peu à peu, sous la houlette de ces formateurs, apprennent les rudiments de l’agriculture moderne. La tension a fini par retomber. Mais au village de Bechera, on est impatient de voir se réaliser tout ce qu’ont promis les nouveaux arrivants pour amadouer les plus réticents.
Kenesa Feysa
Ils nous ont dit qu’ils allaient goudronner la route, mettre l’électricité partout, creuser des puits, on attend toujours.
Journaliste
S’il en est un qui, lui, se réjouit de voir ces étrangers faire le siège de son bureau, c’est bien le Directeur des Investissements Extérieurs au Ministère de l’Agriculture à Addis-Abeba.
Esaya Kebede
Sur 74,3 millions d’hectares de terres agricoles potentielles dans notre pays, seuls 11 millions d’hectares sont actuellement cultivés. Pour le reste, nous recherchons activement des investisseurs, des gens qui nous apportent une technologie moderne.
Journaliste
L’Ethiopie a de la terre à revendre, ou plutôt à louer. Le bail, selon les régions, va de 30 à 70 ans. Nous sommes ici chez un richissime entrepreneur saoudien, le Sheikh Mohammed Al Amoudi. Il a investi dans ce pays pas moins de 15 millions d’Euros pour produire des légumes et des fruits de premier choix qu’il exportera dès cet hiver vers les pays du Golfe. C’est à un hollandais que le Sheikh a demandé de concevoir cette serre de 20 hectares dont le système d’arrosage est entièrement géré par ordinateur.
Jan Prins
Ce serait complètement contre-nature d’essayer de faire pousser les tomates dans le désert d’Arabie alors que ce pays, lui, est un véritable paradis pour l’agriculture.
Journaliste
Ils sont de plus en plus nombreux, venus d’Asie ou du Moyen-Orient, à chercher en Afrique des terres où produire à moindre coût de quoi nourrir leur population ou bien tout simplement pour réaliser de copieux bénéfices. L’Ethiopie qui a besoin d’argent, d’emplois et de savoir-faire leur déroule le tapis rouge et les accueille à bras ouverts ! D’ici 3 à 5 ans, au rythme où vont les choses, toutes les terres disponibles auront été distribuées. Mais le gouvernement éthiopien entend bien, malgré tout, rester maître chez lui. Au Ministère de l’Agriculture, on prévient que les étrangers qui ne tiendraient pas leurs promesses seraient fermement priés de quitter la place.

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