Le GAP et la gestion de l'eau en Anatolie

27 juin 1999
05m 45s
Réf. 05240

Notice

Résumé :

Le GAP est un projet qui a pour ambition de fournir de l'eau et de l'électricité en Anatolie en construisant des barrages sur le Tigre et l'Euphrate. Cette réalisation poursuit des buts de politique interne pour lutter contre la rébellion kurde ; elle complique les relations géopolitiques avec les voisins en aval, la Syrie et l'Irak.

Type de média :
Date de diffusion :
27 juin 1999
Source :
A2 (Collection: Géopolis )

Contexte historique

G.A.P est un acronyme turc qui signifie projet pour l'Anatolie du sud-est. Il concerne 9 provinces administratives, soit environ 10 % de la superficie du pays et correspond au bassin inférieur de l'Euphrate et à celui du Tigre, les deux fleuves de l'ancienne Mésopotamie qui se jettent dans le golfe arabo-persique après avoir traversé la Syrie et l'Irak. Le GAP, officiellement lancé en 1989, prend la forme d'une agence planifiée de développement basée sur l'aménagement d'une série de barrages sur les deux fleuves afin de contrôler 28 % des ressources en eau de la Turquie. Les deux objectifs premiers sont d'irriguer 1,7 millions d'hectares et de produire de l'électricité à hauteur de 27 milliards de kwh. Le projet ne s'arrête pas là. A partir de ce socle, on envisage le développement régional par des investissements coordonnés et planifiés dans tous les secteurs : transport, industrie, urbanisme, tourisme, éducation. Un plan maître est élaboré, il sert de cadre et doit guider les actions et les investissements des autres acteurs. L'investissement nécessaire était estimé à 32 milliards de dollars. En 2003, la moitié de la somme avait déjà été engagée. Le projet envisageait la construction de 22 barrages et 19 centrales hydroélectriques sur le cours des deux fleuves. L'Euphrate, le Tigre et leurs affluents prennent leur source dans les montagnes turques et iraniennes qui forment un château d'eau naturel. Le barrage Atatürk, construit en 1992, est la pièce maîtresse de cet ensemble qui complète celui de Kaban (1974) en amont. Ils retiennent d'énormes lacs réservoirs (298 et 817 km2) qui permettent de réguler l'écoulement des eaux de l'Euphrate. Le barrage Atatürk stocke derrière sa voûte l'équivalent de deux années de débit de l'Euphrate. Les périmètres irrigués autour de ces ouvrages doivent permettre de diversifier l'agriculture traditionnelle et d'augmenter les revenus des régions orientales, plus pauvres que celles de l'ouest de la Turquie. Pour les régions proches de la Syrie (Urfa) qui sont arides, l'irrigation est un apport indispensable. Des zones industrielles ont été créées autour ces aménagements. Le sud-est anatolien est désormais mieux relié au reste du pays par des autoroutes et des aérodromes. Le GAP a aussi des objectifs démographiques et sociaux. Le but était de sédentariser une partie des populations nomades, renforcer l'armature urbaine pour éviter l'émigration massive de populations pauvres dans les villes de l'ouest. Tous les objectifs n'ont pas été atteints mais les changements sont perceptibles pour l'agriculture et l'industrie. Surtout, la région est bien reliée au reste du pays.

Il subsiste pourtant des problèmes internes et externes que le gouvernement turc évoque avec réticence. L'Anatolie du Sud-Est est en majorité kurdophone avec une minorité arabe près de la Syrie. Cette région était soumise à un couvre-feu par l'armée turque qui luttait contre les rebelles du PKK. Ce conflit qui a fait 30 000 victimes a poussé une partie de la population à se réfugier dans les grandes villes. L'opposition des Kurdes au pouvoir central n'a pas permis de modifier en profondeur les structures sociales et familiales très traditionnelles de la région (40 % des paysans n'ont pas de terres). Ces résistances mettent en échec les tentatives de réforme agraire projetées. Les terres irriguées connaissent les inconvénients de tous les grands barrages qui retiennent les sédiments, d'où un appauvrissement et une salinisation des sols. Sur le plan culturel, les effets sont aussi négatifs en ce qui concerne les centaines de villages qui ont été ennoyés après les déplacements autoritaires de population. De nombreux sites archéologiques sont aussi engloutis.

Le projet GAP a aussi contribué à dégrader les relations de la Turquie avec ses deux voisins arabes, au point que l'on a pu parler d'une « guerre de l'eau ». Le gouvernement turc a d'abord agi de manière unilatérale en déclarant que la ressource en eau était turque et non internationale ; l'aménagement a été décidé sans participation des voisins d'aval. Entre 1987 et 1990, des accords bilatéraux ont été signés. La Turquie s'engage à maintenir le débit de l'Euphrate à 500 m3/s à la frontière syrienne. Cette eau doit être partagée à 42 % ou 6,6 km3 pour la Syrie et 58 % ou 9 km3 pour l'Irak. Cet accord est minimal car il ne concerne pas les eaux du Tigre ni des autres cours d'eau comme l'Oronte. Toutefois, des progrès ont été enregistrés car les trois pays coopèrent sous les auspices des agences de l'ONU pour le développement. En 2005, le forum mondial de l'eau s'est tenu à Istanbul.

Claude Robinot

Éclairage média

Ces images sont extraites d'un reportage de l'émission Géopolis, magazine consacré aux enjeux internationaux. Le but de cette émission était de présenter la réalisation du GAP et les implications de ce projet avec la situation politique intérieure et les relations avec les voisins arabes. Les images du barrage Atatürk et l'interview de son directeur traduisent bien la fierté turque. Le discours national l'emporte souvent sur le discours économique ou technique, ce qu'on peut vérifier avec les deux autres intervenants qui réaffirment le droit des Turcs à utiliser l'eau de l'Euphrate et leur bonne foi sur la livraison d'eau aux pays d'aval. La présentation du barrage de Birecik faite par un ingénieur français qui participe au projet évoque les problèmes techniques, turbines et électricité. En revanche, les aspects géopolitiques sont passés sous silence. Birecik est construit à proximité de la région arabophone d'Urfa, non loin de la frontière syrienne. Il y a là une volonté d'établir une frontière prospère face au voisin. Le projet a aussi été critiqué parce qu'il a englouti des villages entiers et des sites archéologiques comme l'antique Zeugma. Les effets bénéfiques du GAP sont par ailleurs clairement montrés, comme l'accès à l'eau pour l'irrigation et le développement agricole et industriel. On n'évoque qu'indirectement les programme sociaux et éducatifs, les actions en direction des femmes, dans une région très traditionaliste dominée par les grands propriétaires kurdes et l'opposition du PKK. Le développement est aussi utilisé comme arme par le gouvernement d'Ankara contre la guérilla et pour enrayer l'émigration des kurdes vers les provinces de l'ouest.

Claude Robinot

Transcription

(Noise)
Journaliste
C’est là qu’a été construit en 10 ans le fameux barrage Atatürk inauguré en 92 malgré la colère du monde arabe, et qui stocke 90 millions de mètres cubes d’eau dans son lac de retenue.
(Silence)
Gülabi Polat
C’est un très bon sentiment d’être le directeur du barrage Atatürk. Nous en sommes si fiers. Mais c’est difficile à exprimer. C’est le projet clé de notre programme de développement qui distribue l’eau pour l’agriculture.
(Silence)
Journaliste
Les arabes ont le pétrole disent les turcs. Mais nous avons l’eau et le lac de retenue du barrage Atatürk fait beaucoup d’envieux.
(Silence)
(Bruit)
Journaliste
La Turquie dément pourtant se servir de l’eau comme moyen de pression sur ses voisins arabes, elle estime au contraire que ce barrage les aide aussi.
(Bruit)
Olcay Unver
Nous sommes capables aujourd’hui de réguler le cours du fleuve avec le barrage Atatürk mais aussi avec d’autres barrages. Nous pouvons donc fournir une certaine quantité d’eau à travers l’Euphrate aussi bien à nos voisins qu’à nos propres agriculteurs. Cela veut dire que pendant les mois de sécheresse en été, nos voisins comme la Syrie ou l’Irak reçoivent un minimum de sécurité en eau ; et pendant la saison des pluies, nous pouvons empêcher les inondations grâce à notre faculté à réguler le débit du fleuve.
(Bruit)
Journaliste
Les eaux du barrage Atatürk profitent d’abord aux paysans de Turquie et c’est bien normal. Mais grâce à la construction d’une bonne dizaine d’autres barrages, le gouvernement a lancé un vaste programme de développement dans tous les domaines, le GAP. Il vise à mieux intégrer les populations locales, qu’elles soient turques, kurdes ou arabes, à élever le niveau de vie pour faire oublier les revendications ethniques et à couper les kurdes des rebelles du PKK.
(Silence)
Journaliste
Et le projet réussit en partie. Là où les Syriens, 200 kilomètres plus au sud, plantent le coton à la main, le paysan turc utilise une mécanisation agricole poussée. En quelques années, la production du coton a augmenté de 200 %. Le programme GAP va coûter à la Turquie plus de 30 milliards de dollars mais les turcs estiment avoir marqué des points sur leurs voisins arabes et même sur le reste du monde.
Mumtaz Soysal
Nos voisins ont tout fait pour empêcher les organisations internationales de nous accorder les crédits, et cetera. Ce qui fait l’originalité du projet, c’est que parmi tous les projets, les grands projets de la Turquie, c’est le seul qui a été financé par la Turquie elle-même ; sans l’aide de ces grandes organisations qui passent partout ailleurs comme des organisations de bienfait pour toute l’humanité.
(Silence)
Journaliste
Dans ces villages autrefois délaissés d’Anatolie du Sud, le pouvoir tente d’attirer les entrepreneurs turcs afin de développer la région et de faire oublier le problème kurde. Grâce à l’eau, c’est possible.
(Bruit)
Journaliste
Ainsi, la Compagnie [Donus] a-t-elle bâtie dans cette plaine de Harran, la plus grande serre de toute la Turquie dont les exportations sont dirigées essentiellement vers l’Allemagne. Elle emploie 300 ouvriers agricoles et 60 ingénieurs, tous mieux payés que dans le reste du pays. De même, l’électricité est fournie à bas prix afin d’encourager les investissements. Les ingénieurs agronomes utilisent les eaux souterraines plutôt que celles de l’Euphrate car elles sont pures pour ces cultures sensibles. Résultat, le rendement est de 4 à 5 fois plus élevé qu’ailleurs.
Mehmet Ylmaz
L’énergie géothermique et l’arrivée de l’eau dans la plaine de Harran sont deux éléments nouveaux. Nous sommes en quelque sorte les premiers à venir ici. Il y avait bien quelques entrepreneurs isolés mais nous sommes un peu les pionniers.
Journaliste
Les turcs hésitent quand même à venir peupler cette partie de l’Anatolie du Sud où le but avoué est finalement de résoudre la question Kurde par l’intégration et le développement économique. Le barrage de Birecik est aussi le symbole de cette forme de développement. Un consortium européen participe à la réalisation de cet ouvrage qui fera partie des 22 barrages que construit la Turquie en Anatolie pour maîtriser l’eau et produire de l’électricité.
(Silence)
Jacques Méchin
Malgré le barrage d’Atatürk, la Turquie n’a pas assez d’électricité, elle est obligée d’acheter à l’étranger - principalement en Bulgarie - de l’électricité. Donc, à une échéance de 10 ans, le besoin se fera encore sentir et c’est pour ça qu’il y a énormément de projets en Turquie de barrages aussi importants que Birecik à l’heure actuelle et de petits barrages en cours de construction et en cours de projet.
(Bruit)
Journaliste
Les eaux de l’Euphrate permettront ainsi de produire 20 % de l’électricité du pays. La société française ALSTOM fournit et installe les turbines qui livreront 30 milliards de Kilowatt-heure. Birecik doit aussi irriguer 70000 hectares de terres agricoles. Il faudra de l’eau mais le protocole d’accord avec les voisins arabes sur la livraison d’eau sera respecté.

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