Un maître de l'eau dans une oasis au Yémen

06 novembre 2006
07m 22s
Réf. 05244

Notice

Résumé :

L'eau se raréfie dans l'oasis de Ghayl Bâ Wazir, au Yémen. Les anciens canaux d'irrigation creusés dans la roche sont désormais asséchés. Un maître de l'eau, Faraj, gère le pompage de l'eau, entretient les canaux et organise des rotations pour l'irrigation des champs. Il fait aussi office de médiateur dans les rapports entre les agriculteurs.

Type de média :
Date de diffusion :
06 novembre 2006
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Contexte historique

L'eau est une ressource inégalement accessible sur la planète. Certains pays bénéficient ainsi d'une forte disponibilité en eau douce. C'est par exemple le cas du Canada et du Brésil qui disposent respectivement de 90 000 m3 et de 45 000 m3 par habitant et par an. À l'opposé, de nombreux États situés dans des régions arides sont victimes de pénurie d'eau : ils disposent de moins de 1 000 m3 d'eau douce par habitant par an.

Le Moyen-Orient, qui s'étend de l'Égypte à l'ouest à l'Afghanistan à l'est et de la Turquie au nord à la péninsule arabique au sud, est ainsi l'une des régions du monde les plus pauvres en eau. Hormis la Turquie et l'Irak, tous les pays de cette zone souffrent d'une telle pénurie. Toutefois, certains États du Moyen-Orient ont les capacités financières et techniques pour réaliser les aménagements qui leur permettent de faire face à ces manques. Les riches pays du Golfe Persique, l'Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït, recourent par exemple abondamment à la technique onéreuse du dessalement de l'eau de mer. L'Arabie Saoudite est l'état du monde qui possède le plus grand nombre d'usines de dessalement de l'eau de mer, ce qui lui permet de couvrir 70 % de ses besoins. 97 % de la population saoudienne a ainsi accès à l'eau potable. C'est également le cas de 100 % de celles des Émirats arabes unis, du Qatar et d'Israël.

En revanche, seule 55 % de la population du Yémen a accès à l'eau potable en 2012 d'après l'Organisation des Nations unies (ONU). Pays désertique, le Yémen est majoritairement aride. La population manque ainsi cruellement d'eau : les Yéménites ne disposent que de 120 m3 d'eau par personne par an, contre environ 1 000 m3 pour un habitant du Moyen-Orient et 1 500 m3 pour la moyenne mondiale. La plupart des citadins sont contraints de se ravitailler quotidiennement aux fontaines publiques, tandis que les ruraux doivent parcourir de grandes distances pour s'approvisionner.

La pauvreté du Yémen l'empêche en outre d'aménager des équipements hydrauliques modernes. Son produit intérieur brut n'est que de 2 300 dollars par habitant par an et il ne possède que le 160e Indice de développement humain. Aussi, contrairement à ses voisins immédiats de la péninsule arabique, le recours au dessalement de l'eau de mer ne peut être envisagé.

De plus, la ressource en eau du Yémen fait l'objet d'une surexploitation. Celle-ci est essentiellement due à l'agriculture. Selon le Programme des Nations unies pour le développement, plus de 90 % de l'eau au Yémen est consacrée à un usage agricole, contre 70 % dans le monde, et seulement 10 % à un usage urbain, domestique ou industriel. Plusieurs cultures fortement consommatrices d'eau ont été développées, à commencer par le qat, arbuste dont les feuilles sont utilisées comme drogue hallucinatoire. Les surfaces agricoles irriguées artificiellement dans le pays sont passées de 40 000 hectares dans les années 1970 à 500 000 hectares en 2009 dont un tiers est consacré à la culture du qat. L'explosion démographique du pays a également provoqué une forte hausse des prélèvements d'eau : la population yéménite est passée de quelque 12 millions d'habitants en 1990 à 25,1 millions en 2013. L'augmentation de la pression sur l'eau est par ailleurs aggravée par de nombreux forages illégaux.

Cette ressource apparaît par conséquent très menacée au Yémen. Les nappes phréatiques diminuent en effet très rapidement. La situation apparaît particulièrement alarmante à Sanaa, la capitale. En outre, la diminution des ressources en eau provoque de nombreuses tensions. Des groupes nomades situés au nord du pays s'affrontent ainsi régulièrement à ce sujet.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce reportage a été diffusé en première partie de soirée sur France 3 le 6 novembre 2006 dans l'émission Faut pas rêver. Créée en 1990 par le fondateur et présentateur de Thalassa, le magazine la mer, Georges Pernoud, qui en demeure ensuite le producteur, ce magazine de reportages est consacré aux voyages. Chaque numéro de Faut pas rêver porte sur un seul pays d'où il est présenté. Ce magazine cherche à s'éloigner des stéréotypes et ne se contente pas de proposer une visite de lieux touristiques. Il s'efforce plutôt de montrer un pays sous un aspect original à l'aide de différents reportages.

L'émission du 6 novembre 2006 dont est extrait le présent sujet était ainsi entièrement consacrée au Yémen. Elle se constitue en fait de sept reportages. Ceux-ci portent sur des thèmes aussi divers que les vitraux de Sanaa, la capitale yéménite, la production de café, la situation d'une jeune Yéménite emprisonnée injustement ou les apiculteurs du Wadi Dawan, au centre du pays. Le présent reportage est quant à lui consacré à la profession de « maître de l'eau » dans une oasis.

Ces différents reportages alternent avec les commentaires de Laurent Bignolas, le présentateur de Faut pas rêver de 1999 à 2009, réalisés en plateaux extérieurs. Dans le cas présent, le journaliste introduit le reportage tourné dans l'oasis de Ghayl Bâ Wazir, au sud-est du Yémen, non loin du golfe d'Aden. Laurent Bignolas est ainsi filmé sur les lieux d'une ancienne citerne, s'avançant progressivement vers la caméra.

Le format de ce reportage diffère beaucoup de ceux qui sont habituellement réalisés pour les journaux télévisés. Sa durée est d'abord nettement plus longue : il s'étend sur près de sept minutes, alors que la plupart des sujets des journaux télévisés durent plutôt entre deux et trois minutes. Comme il dispose de davantage de temps, son rythme est plus lent. Certaines images d'illustration se passent par exemple de commentaire. Il en va de même pour une assez longue séquence qui présente les discussions entre les agriculteurs arbitrées par le « maître de l'eau » : on suit leurs échanges sans que le journaliste n'intervienne. Les interviews sont par ailleurs plus longues.

Ce reportage cherche à dresser le portrait d'un « maître de l'eau » dans l'oasis de Ghayl Bâ Wazir, prénommé Faraj. Il est suivi dans ses différentes activités. Il est présenté comme un personnage central de la vie de l'oasis. Il ne se ainsi contente pas de gérer le pompage de l'eau, l'irrigation et l'entretien des canaux, mais il fait également office de médiateur entre les agriculteurs. Ce rôle social pivot est mis en évidence tant par les images d'illustration que par les interviews de différents paysans.

Christophe Gracieux

Transcription

(Bruit)
Journaliste
Ce que vous voyez ici, c’est une citerne, parce qu’au sommet de ce rocher, il fallait récupérer l’eau de pluie pour faire vivre toute une ville. Cette maîtrise de l’eau douce, c’est le souci de tout un pays depuis la nuit des temps. D’ailleurs, 1200 ans avant Jésus Christ, on avait inventé au Yémen des systèmes d’irrigation dont les principes permettent encore aujourd’hui d’utiliser l’eau si précieuse, du moindre village à la plus grande ville du littoral.
(Musique)
Journaliste
A [Relba Ouazir], pour trouver de l’eau, les anciens devaient creuser des canaux dans la roche. Ils étaient alimentés par l’eau des pluies et surtout des cavernes souterraines, en grande quantité dans la région. Leur secret, un réseau complexe de canaux d’irrigation étroits pour limiter l’évaporation. Présente toute l’année, visible et invisible, l’eau emplissait les canaux, séparés les uns des autres par des murs de roche percés de trous qui jouent le rôle d’écluses.
Faraj
Ces canaux ont été creusés au fil du temps, de plus en plus profondément. Des ancêtres lointains ont commencé il y a huit cents ans. Ils n’avaient qu’un seul outil, la pioche.
(Musique)
Journaliste
Ce système d’irrigation témoigne que les anciens avaient déjà la maîtrise de l’eau. Les terres cultivées s’étendaient bien au-delà des limites du petit oasis de verdure. Mais la plupart de ces canaux ne sont plus en activité. Le coup de grâce est arrivé il y a une quinzaine d’années. Les autorités décident d’acheminer à grand débit l’eau de cette réserve providentielle vers le port de Mukalla, à 50 kilomètres, dont la population ne cesse d’augmenter. L’assèchement des cavernes, puis des canaux, provoque des effondrements et transforme l’oasis en termitière.
Faraj
Quand j’étais petit, l’eau remplissait toute cette caverne effondrée. On plongeait dedans, ça faisait 7 ou 9 mètres de profondeur. A partir de 1994, le niveau de l’eau n’a jamais cessé de descendre. Quand elle a disparu, il a fallu installer des forages.
(Bruit)
Journaliste
Faraj est un des maîtres de l’eau dans l’oasis.
Faraj
Je suis responsable des onze motopompes. J’arrive à huit heures le matin pour être sûr que les moteurs sont prêts à fonctionner, qu’il n’y a pas de panne. On fait le relais entre les machines qui fonctionnent de nuit et celles qui fonctionnent de jour. Elles travaillent 24 heures sur 24.
(Bruit)
Journaliste
Les pompes aspirent l’eau à une centaine de mètres en sous-sol, une eau qui se déverse dans des canaux modernes.
(Bruit)
Faraj
Ce canal fait 4 kilomètres à partir du site de pompage. Le travail de nettoyage, je le fais chaque fois à un endroit précis. Je déblaie tout ce qui peut empêcher la circulation de l’eau.
(Bruit)
Journaliste
Depuis la baisse alarmante du niveau des réservoirs naturels, depuis l’arrivée des motopompes, l’eau est au centre de toutes les préoccupations. Elle est répartie entre les agriculteurs de façon équitable. Mohamed cultive des parcelles de millet et de sorgho. C’est à son tour d’irriguer ses champs. Il ne dispose que de 2 heures pour amener l’eau dans toutes ses parcelles.
Mohamed
Avant, l’eau ne coûtait presque rien, alors qu’on pouvait arroser autant qu’on voulait. Chacun payait seulement l’entretien des canaux. Mais aujourd’hui, il faut payer le diesel des motopompes, ça coûte cher, alors qu’on a moins de récolte et en plus, on ne cultive pas ce qu’on veut.
Journaliste
Une pause dans la matinée, les agriculteurs partagent le thé et les dattes avec Faraj, leur maître de l’eau. Et ce n’est pas toujours facile de se mettre d’accord.
Inconnu 1
A quelle heure l’eau arrive chez moi ?
Faraj
En ce moment, l’eau est chez Aoud, après, ce sera à toi.
Inconnu 1
Dans combien de temps, une demi-heure, une heure, je veux savoir.
Faraj
Dans à peu près une heure et quart.
Inconnu 2
Vous voulez toujours faire du blé ? Au moment de semer, moi, je fais ce que je veux.
Faraj
Oui, mais il faut que tout le monde sème du blé, au moins pour une partie des récoltes.
Inconnu 3
Pour ça, il faut obliger tous les agriculteurs à signer un papier.
Inconnu 2
Et si je ne veux pas semer de blé ? C’est ma terre, je fais ce que je veux. Je veux semer du tabac, parce que je peux le vendre bien plus cher.
Inconnu 3
Oui, mais attends, il fait ce qu’il veut, c’est vrai, c’est sa terre.
Faraj
Ecoutez, on se met d’accord, chacun va faire au moins une partie de sa terre en blé, je ne donnerai de l’eau qu’à cette condition.
Mohamed
Le maître de l’eau doit avoir une qualité essentielle, c’est la force de caractère, parce qu’il doit résoudre beaucoup de problèmes. Il doit comprendre, observer, et avoir le courage de dire les choses clairement.
(Musique
Journaliste
Faraj a tranché, le problème c’est que le blé n’est presque plus cultivé, alors que c’est la base de l’alimentation dans la région. Aujourd’hui, le marché est libre au Yémen, mais les agriculteurs ne peuvent pas profiter de ces nouvelles perspectives. L’heure est encore à l’intérêt collectif, à la solidarité. Elle a toujours été la règle dans l’oasis.
Inconnu 4
Avant, il n’y avait pas toutes ces restrictions, on n’utilisait pas le système de rotation avec les heures, chacun prenait l’eau selon ses besoins. On connaissait très bien les besoins de la terre, on avait l’expérience. La nuit, le maître de l’eau calculait la durée d’arrosage à l’aide des étoiles, il connaissait les différentes constellations, selon les saisons. Les anciens donnaient l’heure de façon très précise avec les étoiles. Quand il y avait l’appel à la prière, ils disaient parfois que ce n’était pas encore l’heure.
(Bruit)

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

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