Un entrepreneur agricole chinois au Sénégal

08 juin 2009
04m 14s
Réf. 05245

Notice

Résumé :

Un ancien vendeur de matériel agricole chinois s'est établi au Sénégal où il produit et commercialise des graines de sésame à destination du marché chinois. Son activité crée des emplois annexes et transforme l'agriculture traditionnelle des villages environnants.

Date de diffusion :
08 juin 2009
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Contexte historique

La présence des Chinois sur le continent africain provoque beaucoup de commentaires, louangeurs et critiques. Elle est vécue comme une chance pour les uns, comme une colonisation rampante par les autres. Les pays occidentaux voient d'un mauvais œil ces concurrents asiatiques qui s'installent dans une ancienne chasse gardée. Il est vrai que le commerce chinois avec l'Afrique a beaucoup progressé : de 4,9 milliards d'euros en 2000 à 125 milliards en 2011. Mais d'autres chiffres démentent ce discours alarmiste. L'U.E en 2012 est encore le premier partenaire commercial de l'Afrique pour les importations comme pour les exportations.

Quand on regarde la liste des premiers partenaires commerciaux de la Chine sur le continent (Nigéria, Angola, Algérie, Afrique du sud, Congo) il est facile de s'apercevoir que la présence de la Chine, comme celle des Etats-Unis et de l'UE est en grand partie motivée par l'importation d'hydrocarbures et de minerais. Ce que confirme l'analyse de la structure des importations par produits. Les produits énergétiques et minéraux comptent pour plus de 80 % et les produits agricoles tournent autour de 3 %. Au total, les importations africaines en Chine ne dépassent pas 3,5 % de l'ensemble. En revanche, les exportations chinoises vers l'Afrique ont un poids supérieur qui équivaut à 13 % du PIB du continent. Le panier d'importations chinoises est composé d'appareils électriques et de communication (30 %), de textiles (18 %) et de matériel de transport (13 %). Derrière ces statistiques, se cachent les biens bon marché accessibles aux modestes consommateurs africains (téléphones, tissus, cyclomoteurs). La présence chinoise se manifeste aussi par des investissements directs dont les plus visibles sont les infrastructures routières ou ferroviaires construites par des entreprises chinoises dans les pays fournisseurs de matières premières : des voies ferrées au Nigéria, un stade au Bénin, une raffinerie et des autoroutes au Soudan. On compte environ 1600 entreprises chinoises en Afrique et probablement 1 million d'expatriés chinois sur le continent. Le dernier projet d'envergure consiste en la création de 5 zones économiques spéciales (ZES) dans lesquelles les entreprises chinoises pourront s'installer et bénéficier d'avantages tarifaires. Dans le domaine agricole, la Chine s'appuie sur les nouvelles règles de l'OMC qui ont libéralisé le secteur et contribué à faire disparaître l'aide publique aux projets de développement agricole. Comme pour les matières premières industrielles, la Chine signe des accords commerciaux d'approvisionnement. En échange, elle offre une aide technique et promet des investissements locaux. Les échanges avec le Mali, le Bénin, le Burkina Faso et le Togo ont brusquement augmenté depuis 2002 grâce au coton. Au Mali, les Chinois gèrent une usine de transformation du coton et construisent des raffineries de sucre. Les Chinois auraient acquis l'exploitation de 20 000 ha de terres agricoles répartis sur plusieurs pays.

Au sommet Sino-Africain de Beijing (2006), la République populaire s'est engagée à créer 10 centres techniques agricoles pour améliorer les techniques productives africaines. Une raffinerie béninoise peut maintenant exporter du sucre vers le marché européen. L'intérêt chinois pour l'agriculture africaine est multiple : il permet de diversifier les investissements, il garantit des approvisionnements en produits et en terres, il ouvre des marchés en Afrique mais c'est aussi un moyen détourné d'intervenir sur le marché mondial. C'est ainsi qu'il faut voir les accords signés entre la Chine et le Sénégal. Les échanges restent modestes (549 millions de $ en 2010, dont 10 % pour l'huile d'arachide) mais la Chine pénètre un nouveau marché. Les commerçants traditionnels syro-libanais et Baol Baol qui assuraient la vente de gros et de détail dans les rues de Dakar sont chassés par les Chinois importateurs de produits à très bon marché.

Claude Robinot

Éclairage média

La vidéo est extraite du magazine d'actualité de France 2 Complément d'enquête dirigé par Benoît Duquesne dont la raison d'être est de prolonger par des reportages et des avis d'experts une question qui est trop rapidement abordée par l'actualité quotidienne. Le sujet de la présence chinoise en Afrique est devenu familier aux téléspectateurs depuis le début des années 2000, avec parfois des sous-entendus qui évoquent le « péril jaune » d'antan. En l'occurrence, le commentaire commence par une formule ambiguë : « pour les Chinois le véritable enjeu de demain c'est la terre » qui laisse entendre que la présence asiatique en Afrique vise l'achat ou l'accaparement des terres.

L'exemple qui nous est détaillé ensuite montre autre chose : Riping Ouyang est un entrepreneur qui est passé de la vente de matériel agricole à la commercialisation du sésame. Sa réussite, il la doit à sa connaissance de la filière et du marché. Il fournit les semences dont on voit les sacs dans l'entrepôt à proximité de celui des machines agricoles, il contrôle la transformation et les sous-produits comme les aliments pour bétail et il maîtrise la vente des grains ou de l'huile à destination du marché chinois. Il dit pouvoir cultiver le sésame sur 35 000 hectares au Sénégal, dont il est loin d'être propriétaire. La séquence suivante nous montre une communauté villageoise où, à son instigation, le sésame a remplacé la culture traditionnelle de l'arachide. On devine les négociations qui ont dû avoir lieu sous le baobab pour convaincre les chefs de village.

Les images sont éloquentes entre la tenue soignée des notables et celle des simples paysans, entre les haillons des enfants dans les campagnes et les tenues des ouvriers dans la ville. La réussite de M. Riping Ouyang tient plus au savoir-faire d'un entrepreneur qui connaît le marché et qui vit en Afrique depuis plus de vingt ans qu'à une volonté d'accaparer des terres.

Claude Robinot

Transcription

(Musique)
Journaliste
Mais pour les chinois, le véritable enjeu de demain, c’est la terre.
(Musique)
Journaliste
20 ans d’Afrique et toujours la nostalgie du pays. Riping Ouyang, le père de Sichien, est à l’origine de ce projet sésame. A 55 ans, il est un précurseur en Afrique.
(Bruit)
Journaliste
Le premier à avoir eu l’idée de vendre du matériel agricole chinois aux Africains. Le premier aussi à oser investir dans la terre au Sénégal.
Riping Ouyang
Ça va, et le travail comment ça va ?
Journaliste
Cette année, il a produit 4000 tonnes et les ratés de la récolte ne l’ont pas découragé. La preuve, dans cet immense entrepôt.
Riping Ouyang
Vous voyez, ça c’est du sésame, c’est des semences de sésame.
Journaliste
Ça, c’est ce que vous allez planter l’année prochaine ?
Riping Ouyang
Oui.
Journaliste
En juin.
Riping Ouyang
Oui.
Journaliste
De quoi ensemencer 35000 hectares de terre sénégalaise. Le sésame, des petites graines que les chinois importent massivement. Ils en sont les plus gros consommateurs mondiaux. Ils les utilisent partout dans la cuisine ou bien comme huile, de véritables pépites.
Riping Ouyang
Comme nous, nous avons des marchés pas chers en Chine par exemple, et que ici, il y a la production. Donc si un marché tire là, on produit pour ce marché, ça c’est idéal.
Journaliste
L’an prochain, il espère envoyer vers la Chine 18000 tonnes de sésame. Il exporte les grains, seuls restent au Sénégal les écorces, les résidus dans ces sacs qu’il revend pour le bétail. Ils sont durs en affaire les chinois ?
Pate Dieng
Non, franchement, ce sont des gens, ils sont gentils.
Riping Ouyang
On se comprend bien, oui. On s’entend bien, hein ?
Pate Dieng
Oui, on s’entend très bien. Ils sont gentils en tout cas.
Riping Ouyang
Même si tu dis c’est le prix plancher, il va négocier. Ça c’est toujours, c’est leur habitude, donc il faut adapter finesse. Tu laisses, tu négocies un peu, il est content, tu as gagné.
Journaliste
Depuis 20 ans qu’il est ici, Ouyang Riping a tout compris des négociations à l’africaine. Une expérience qui lui a été bien utile quand il a fallu convaincre les paysans de travailler pour lui. Diario, à 70 km de Dakar, ici, le sésame a bien poussé. Pourtant, jusqu’à l’an dernier, les paysans ne cultivaient que l’arachide et puis Riping Ouyang est arrivé. Comme dans tous les petits villages, il lui a fallu convaincre le chef. Alassane Diop, en boubou rouge n’a pas hésité. En passant au sésame, ses paysans avaient l’assurance de vendre leur récolte 40 % plus cher.
Alassane Diop
L’année dernière, quand j’ai pris la décision d’accepter le projet sésame, j’ai réussi à convaincre une centaine de volontaires. Aujourd’hui, le projet a fait des émules et les chinois nous ont demandé plus de rendement. J’ai au moins 4 ou 500 paysans qui sont intéressés.
Journaliste
Riping Ouyang donne les semences aux villageois et s’engage à leur acheter l’intégralité de leur récolte.
Pate Dieng
Et puis voilà, c’est ici qu’est ma maison.
Journaliste
Au début, Pate Dieng était sceptique. Mais lorsqu’il a vu ses voisins s’enrichir en travaillant pour les chinois.
Pate Dieng
Voilà les grains de sésame.
Journaliste
Il s’y est mis tout seul.
Pate Dieng
Et on prend pour cultiver
Journaliste
Il est allé au marché acheter des semences, désormais, lui aussi veut travailler pour la famille Ouyang.
Pate Dieng
Ça c’est bon sésame. Voilà, le sésame a beaucoup d’avantages. D’abord, on peut le concasser nous-même et en faire de l’huile pour la cuisine. Et puis, ça rapporte de l’argent, le sésame se vend bien plus cher que l’arachide.
Journaliste
Des paysans heureux d’abandonner leur culture traditionnelle pour nourrir la lointaine Chine. Depuis sa belle villa coloniale, Riping Ouyang est devenu en moins d’un an l’un des plus grands exploitants agricoles du Sénégal.

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