Le mobilier de l'Elysée, reflet de la création française

25 novembre 1983
02m 42s
Réf. 05306

Notice

Résumé :

A l'occasion du Salon des Artistes Décorateurs au Grand Palais, les commandes présidentielles des années 1970 et 1980 en matière de mobilier sont examinées. L'industrie du design est analysée comme la rencontre provoquée entre excellence de la conception et massification de la production dans une France à la recherche d'un nouveau souffle industriel.

Date de diffusion :
25 novembre 1983
Source :
A2 (Collection: MIDI 2 )

Contexte historique

Depuis l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1751), il est question d'objets qui soient beaux car fonctionnels et engageant un fort savoir-faire. Parmi ces objets, et même s'ils ne sont pas aussi célèbres que le TGV ou le stylo BIC, les meubles sont des objets de design, à la fois objets d'art et objets utiles. Dès 1859, la chaise en bois courbé n°14 de la maison Thonet, disponible en kit, est vendue à 40 millions d'exemplaires.

Les meubles sont au XXe siècle la synthèse de l'élitisme artistique et de la massification. Ils sont développés sous forme de prototypes et souvent voués à être reproduits industriellement à destination du plus grand nombre. Mais les créateurs ne sont pas tous des partisans de la massification : l'Art nouveau en 1900 et l'Art déco dans les années 1920 assument leur élitisme. Le terme anglais design s'impose en France dans les années 1950 pour désigner un ensemble de produits qualifiés auparavant d'« art décoratif », de « métier d'art » ou de « création industrielle ». Tous ces termes ont en commun de désigner des objet prévu pour servir et trouver leur place dans l'habitat.

De nombreux architectes et décorateurs du XXe siècle se sont illustrés dans le design du mobilier : Alvar Aalto (fauteuil 41), Le Corbusier (la chaise longue « B306 » réalisée avec Charlotte Perriand), Arne Jacobsen, Ron Arad (fauteuil de tôle Big Easy, 1988), Philip Starck. Les objets de design font à la différence des œuvres d'art objet d'un brevet qui peut être acquis pour être produit en série, même après la disparition de leur concepteur : l'entreprise Cassina réédite les meubles du Corbusier des années 1930, Ron Arad autorise la diffusion de son fauteuil dans d'autres matériaux (mousse, fibre de carbone, plastique).

Ces créations sont rendues possibles par le soutien et le renouveau du mécénat industriel, à une époque où la crise économique oblige à repenser l'industrie. Les objets du design sont un reflet de l'état d'esprit et de l'état de la création dans une société. Les Etats s'intéressent à cette production de prestige et les produits du design industriel trouvent à s'exporter comme le tabouret en plastique Tamtam créé par Henri Massenet en 1968 qui s'écoule à plusieurs millions d'exemplaires et dont la production est relancée en 2010.

Ces objets sont conservés dans trois collections en France : le musée des Arts décoratifs de Paris, le Centre de création industrielle du Centre Georges-Pompidou et la section Art décoratif, création industrielle et métiers d'art du Fonds national d'art contemporain. Le caractère patrimonial du mobilier contemporain comme du meuble ancien s'affirme ainsi également.

Alexandre Boza

Éclairage média

Un objet est l'alliance d'une forme et d'un projet. La forme est du ressort de l'ingénieur (« comment » on fait l'objet), l'intention est du domaine du design (« pourquoi » on fait l'objet). Ce deuxième aspect appelle une réflexion sur la société dans laquelle l'objet s'insère. A chaque époque ses « standards », de processus industriels comme de fonctions sociales.

Le mobilier de l'Elysée et des présidents de la République n'échappe pas à cette réflexion sur l'« air du temps » qui est en même temps la vitrine de la création française auprès des invités de la présidence. Le reportage mesure les variations entre trois présidents. Georges Pompidou, élu en 1969 sur le slogan « le changement dans la continuité », est féru d'art contemporain. Il demande à ce que les salons de l'Elysée soient redécorés. Pierre Paulin (1927-2009) réalise pour lui une salle à manger faite de sièges à housses préfabriquées agrafées sur coque de bois moulée considérés comme emblématique du design pop en France. Le plafond de la salle à manger est fait d'alvéoles contenant des tubes de plexiglas qui diffusent une lumière dont ils masquent l'origine dans un style très avant-gardiste. François-Xavier Lalanne (1927-2008) installe un objet mi-meuble mi-sculpture, le bar-autruche, élément d'une série de zoophites qu'il réalise depuis 1964 avec son épouse Claude. Yaacov Agam (1928-) réalise l'antichambre de 34 mètres carrés des appartements privés du Président. L'un des murs est composé de six panneaux de plexiglas coulissants et biseauté dont les couleurs changent en fonction de la position du spectateur. Le plafond est en aluminium peint et au sol un tapis abstrait y répond. Une sculpture, le Triangle volant, complète cet ensemble d'art cinétique.

A l'inverse, si Valéry Giscard d'Estaing est le président de la « modernité », il fait le choix d'un retour aux styles Louis XV, et Régence pour son secrétaire. Le commentaire s'autorise à faire du design contemporain la « victime » de la nouvelle présidence.

François Mitterrand rompt à nouveau et revient à la promotion des créateurs contemporains exposés au Salon des Artistes Décorateurs au Grand Palais. Il s'agit d'une opération de communication de l'Elysée pour rendre visible le design et les designers français. L'interview d'Annie Tribel confirme le caractère de « vitrine » de cette opération. Elle y expose une chambre d'ami dont l'usage conditionne la forme des meubles. Il s'agit à terme d'engager une production industrielle du mobilier en direction du grand public, « chacun pouvant se donner, à peu de frais, l'impression d'habiter à l'Elysée ».

Il est autant question de formes que de matériaux dans le reportage : un secrétaire en bois de Marc Held, un autre surmonté d'un plateau de verre, des lampes d'epoxy, une chaise en acier. Philip Starck rappelle à cette occasion la vocation du design comme production d'excellence. Il permet de maintenir en France des productions exigeantes en matière de savoir-faire, puisque son siège d'aluminium est « fait par une entreprise française (Delage Aéro, sous-traitant pour Dassault Aviation) qui représente bien ce que la France a encore à vendre, c'est-à-dire que la France est un des rares pays, avec certains pays d'Asie, où on sait faire. Et on sait faire bien, on sait finalement allier la main, le savoir-faire, et en même temps une technologie très avancée ».

Alexandre Boza

Transcription

Journaliste
Cette salle à manger créée par Paulin a été commandée par Georges Pompidou dans les années 70. Comme le Bar aux Autruches de Lalanne, ce salon signé Paulin traduisait pour la première fois la volonté d’un Président d’encourager le meuble contemporain. Cet autre salon dû à Agam, a été la première victime de Valéry Giscard d’Estaing dont la préférence allait au style d’époque, Louis XV ou ici Régence. L’Elysée va accueillir de nouveau des meubles contemporains commandés par François Mitterrand. Des meubles présentés au public dans le cadre du Salon des Artistes Décorateurs. Annie Tribel a créé une chambre d’amis en matériaux traditionnels, toile et cuir pour les sièges, bois ou métal pour les pieds en forme de quille. Comme les autres mobiliers choisis, ces meubles seront bientôt proposés à Monsieur tout le monde. C’est une vitrine, l'Elysée, en l’occurrence ?
Annie Tribel
Oui, c’est une vitrine effectivement, et je crois que l’ensemble de l’opération a été vu de cette façon-là.
Journaliste
Jean-Michel Wilmotte a dessiné une table et un canapé en chêne ainsi qu’une console moins traditionnelle, le dessus est en verre, les pieds en fer oxydé ciré. Marc Held aussi a été séduit par le bois. De l’érable et de l’épicéa vernis pour ce secrétaire, du contreplaqué de bouleau pour ces fauteuils travaillés en couches contrecollées. Voilà le bouleau, arbre obscur, réhabilité. Marc Alessandri, sur le même stand, propose ce fauteuil de repos en cuir qui a beaucoup plu, paraît-il, à Danièle Mitterrand. Ronald Cecil Sportes a créé plusieurs familles de lampes orientables, classiques ou à halogènes ; leur couleur, le noir, comme celle de sa table basse en métal et en verre gravé. Philippe Starck lui aussi, privilégie le métal, ici, l’aluminium pour deux fauteuils, l’un qui sera recouvert de toile, l’autre de contreplaqué d’ébène, le voici.
Philippe Starck
Ça a été fait par une entreprise française qui représente bien ce que la France a encore à vendre. C’est-à-dire que la France est l’un des rares pays, avec certains pays d’Asie, où on sait faire. On sait faire bien et on sait finalement allier donc la main, le savoir-faire et en même temps, une technologie très avancée. Alors, la société qui a fabriqué ça, qui s’appelle Delage Aéro, qui travaille pour l’aviation, qui est un sous-traitant de Dassault, qui fabrique des turbines de Mirages, est très contente, dans une période quand même un petit peu basse, de pouvoir se diversifier. Et ils fondent de gros espoirs, par exemple, dans la fabrication d’autres fauteuils en aluminium.
Journaliste
Cette chaise d’acier et de toile de Starck sera vendue autour de 350 Francs. Chacun, demain, pourra donc, à peu de frais, se donner l’impression d’être assis à l’Elysée.

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