Christo emballe le Pont Neuf

27 juillet 1985
03m 40s
Réf. 05308

Notice

Résumé :

En 1985, l'artiste Christo emballe pendant quinze jours le Pont Neuf à Paris. Cette installation éphémère in situ nécessite d'importants moyens financiers et humains pour créer une œuvre monumentale au cœur de la ville. La performance suscite l'enthousiasme des participants pour le projet de l'artiste.

Date de diffusion :
27 juillet 1985
Source :
A2 (Collection: JA2 20H )
Personnalité(s) :

Contexte historique

Le 23 septembre 1985, Christo Javacheff, dit Christo, emballe le Pont Neuf à Paris pour quinze jours. Américain d'origine bulgare, Christo est un des plus célèbres artistes in situ avec Daniel Buren – l'un des plus controversés aussi. Il n'en est pas à son coup d'essai et a déjà réalisé des empaquetages monumentaux : à Little Bay (Australie) en 1969, il réalise Wrapped Coast sur 2,5 km de côtes et 26 m de haut avec l'aide de John Kaldor, et de plus d'une centaine de travailleurs ; en 1977, Wrapped Walk Ways est la couverture de 4,5 km de sentiers dans un parc à Kansas City (Etats-Unis) ; en 1995 il poursuit son travail avec un emballage du Reichstag à Berlin.

Il a commencé dans les années 1960 avec les Nouveaux Réalistes à empaqueter de petits objets à la manière de Man Ray quarante ans plus tôt. Il emballe également ses modèles dans le cadre de performances à grand renfort de publicité. Son installation à New York avec sa femme et collaboratrice Jeanne-Claude (Jeanne-Claude Denat de Guillebon, 1935-2009) marque son passage au land art par des interventions sur des paysages qu'ils modifient temporairement en les emballant dans du tissu. Toute l'originalité de leur travail tient dans la volonté de « révéler en cachant ».

Les projets monumentaux appellent un fort sens du contact et de la pédagogie car il faut convaincre les autorités et le public du sérieux du travail entrepris. Cela ne va pas toujours de soi comme il l'expérimente en Australie où son projet d'emballement d'une portion de côte se heurte à de fortes résistances locales. A Paris, Christo rencontre le maire Jacques Chirac qu'il convainc des retombées que son projet peut avoir sur l'image de la ville. Il lui promet de prendre en charge l'intégralité de l'emballement du Pont Neuf pour le coût gigantesque de 19 millions de francs (2,9 millions d'euros) afin d'emporter l'affaire.

La présence d'étudiants sur le site pendant toute la durée de l'installation pour aller à la rencontre du public fait partie intégrante du projet. Pour Christo, l'approche conceptuelle de l'art n'est pas essentielle. L'art est un enjeu social et le moyen d'une mise en relation des gens, d'une rencontre autour de l'oeuvre qui soulève des interrogations et des débats.

Alexandre Boza

Éclairage média

Le reportage insiste sur deux aspects de cette installation de Christo.

Le premier aspect est la pédagogie que Christo met en œuvre. Il prend le temps d'expliquer et de montrer aux journalistes. Il va à la rencontre de ceux qui participent au projet et leur explique. Les ouvriers de l'usine Walrave d'Armentière réalisent la toile polyamide « couleur pierre de Paris » qui enveloppe le pont. Afin de garder une trace, le projet est filmé et les médias largement mis à contribution car l'oeuvre éphémère et le processus créatif tiennent largement à la transmission aux publics.

Un extrait du documentaire Christo's Valley Curtain d'Albert et David Maysles est projeté et replace cet emballement parisien dans l'oeuvre de Christo. Il montre la continuité dans la recherche d'un art in situ monumental entre ce rideau qui au début des années soixante-dix barre toute une vallée du Colorado et le projet du Pont-Neuf. A chaque fois, l'enthousiasme de l'artiste et de ses nombreux travailleurs triomphe des difficultés de l'entreprise.

Les commentaires des ouvriers rendent compte de ce contact. L'un se réjouit de constater qu'on peut « penser et imaginer autre chose que ce qu'on fait habituellement... Faut être un artiste pour faire ça c'est tout » et de voir que l'artiste en fait « profiter tout le monde ». L'autre estime que « ça change vraiment tout. Habituellement on travaille sur des tentes, des choses très normales... et sur le Pont Neuf c'est vraiment quelque chose d'extraordinaire. Je peux pas vous définir mais vraiment toute l'usine y participe ». Dans tous les cas, sans qu'ils se prononcent par un jugement de valeur, la « liberté poétique totale » que revendique Christo est venue questionner leur rapport à l'art comme projet collectif.

Le reportage présente également la performance au cœur d'une œuvre « comme Paris n'en a jamais connue ». Le pont Neuf enveloppé est une œuvre in situ ayant nécessité 40 000 mètres carrés de toile ignifugée et 11 kilomètres de corde. Cette œuvre éphémère ne doit pas altérer la structure du pont ni le fonctionnement habituel des Parisiens piétons, automobilistes et touristes en bateaux-mouche, comme le soulignent Christo et Gérard Moulin, l'ingénieur en chef de l'opération. Cela appelle une compétence architecturale en plus du projet artistique. Pour la réaliser, Christo a mobilisé une importante équipe de plus de deux cents personnes, une dizaine d'entreprises et une centaine d'exécutants dirigés par douze ingénieurs. Le rôle des guides venus de Chamonix pour assurer l'empaquetage en rappel le long du pont et celui des plongeurs pour installer le bas de la structure sur laquelle la toile est fixée est souligné. Une centaine d'étudiants sont embauchés pour expliquer aux passants le projets et les intentions de Christo.

Alexandre Boza

Transcription

Présentateur
A Paris, le célèbre pont Neuf n’aura pas froid cet automne. L’artiste Christo va l’habiller. Pourquoi cette drôle d’initiative, comment s’y prendra-t-il ? Sylvie Marion et Jacques Aubertin répondent à notre curiosité.
Journaliste
Un projet fou, une œuvre d’art tout à fait inhabituelle, comme Paris n’en a jamais connue, est en train de voir le jour. Cet homme, un artiste américain d’origine bulgare, Christo, se donne pour but d’envelopper, draper dans du tissu, empaqueter le pont Neuf comme un immense cadeau offert aux parisiens fin septembre pour 15 jours. Voici le projet de Christo, il ne changera en rien la vie des parisiens, ce clochard pourra dormir comme d’habitude dans la même position sous cette arche.
Christo
Exactement dans la même position, c’est-à-dire bien sûr toute la voûte sera couverte de cette toile. La toile, elle est dessinée d’une façon très spéciale et retenue par 11 kilomètres de câbles, et aussi les voitures.
Journaliste
Les voitures pourront passer sur le pont ?
Christo
Les voitures bougent. Les piétons,
Journaliste
Tout le pont, les bateaux-mouches ?
Christo
Les piétons vont marcher sur le pont, sur les trottoirs couverts de toile, et aussi les voitures sur la voie Georges Pompidou, ils vont passer librement.
Journaliste
Si le projet monumental de Christo est fou, la réalisation, elle, est des plus sérieuse. Une dizaine d’entreprises y travaillent, douze ingénieurs dirigent une centaine d’exécutants, 200 personnes viendront sur le site. Ici, tout l’été à l’usine Walrave à Armentières, on assemble 40000 mètres carrés de toile polyamide couleur pierre de Paris.
Christo
Ça c’est dans l’eau complètement, et sera accroché par les hommes-grenouilles qui vont partir, mais ça, ce sera ouvert par les alpinistes et ça va tomber, disparaître dans l’eau.
Gérard Moulin
Nous ne ferons aucune fixation dans le pont, le pont sera entièrement maintenu dans son état et tous les risques d’accidents, de gros accidents ont été prévus je crois.
Journaliste
La projection d’un film américain réalisé sur une de ses œuvres exécutées dans les montagnes du Colorado, c’est ce que Christo a tenu à montrer aux ouvriers d’Armentières.
Christo
Il s’est ouvert. Magnifique ! Incroyable ! C’est comme mes dessins.
Inconnu 1
Félicitations.
Inconnu 2
C’est ce qui m’épate le plus, en fait d’avoir simplement pensé à faire ça, parce que je pense que c’est quand même… En fait, c’est ça le vrai problème, c’est d’avoir pensé et imaginé autre chose que ce qu’on fait habituellement. Et je pense que ça c’est, il faut être un artiste pour faire ça, c’est tout. C’est ça en fait l’idée originale, c’est de pouvoir faire profiter à tout le monde…
Christo
C’est gratuit, c’est une liberté poétique totale.
Journaliste
Vous êtes contente de travailler sur le pont Neuf ?
Inconnue 1
Oui, bien sûr, ça change vraiment tout. Habituellement on travaille sur des tentes, quelque chose de très normal et sur le pont Neuf, c’est vraiment quelque chose d’extraordinaire. Je ne peux pas vous définir mais vraiment, toute l’usine y participe.
Journaliste
Il faut savoir que Christo finance entièrement seul tous les travaux sans un sou de subvention, en vendant les dessins et collages préparatoires à son oeuvre. Avis aux collectionneurs. Si tout se déroule comme prévu, les Parisiens vivront à la fin de l’été un moment poétique collectif, sans doute unique dans l’histoire de la capitale.

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