La « planète punk », une contre-société

08 mai 1986
04m 34s
Réf. 05309

Notice

Résumé :

Le mouvement punk en France est présenté à l'occasion de l'expulsion d'un squat à Montreuil. Des punks, musiciens pour la plupart, expliquent les valeurs de ce mouvement, illustrant la radicalité de ce mode de vie alternatif et marginal.

Date de diffusion :
08 mai 1986
Source :
A2 (Collection: MIDI 2 )
Personnalité(s) :

Contexte historique

Le mouvement punk (« moche ») apparaît au début des années 1970 comme une réaction de rejet d'une partie de la jeunesse du mouvement hippie puis du disco dans un contexte de crise économique et de chômage croissant. La réaction à la pop et au mouvement peace and love est brutale. Elle s'exprime dans une musique de révolte et de provocation qui n'est plus chantée mais hurlée : le « punk-rock ». Cette musique désigne déjà dans les années 1960 des groupes amateurs et bruyants, mais d'autres comme The MC5, Iggy Pop and The Stooges ou les New-York Dolls se font connaître au début des années 1970, avant que le manager Malcolm MacLaren n'exporte le genre à Londres en lançant le groupe The Sex Pistols. L'explosion du mouvement musical essaime partout à la fin des années 1970 : Nina Hagen en Allemagne, The Ramones puis The Dead Kennedys aux Etats-Unis, Starshooter puis les Béruriers noirs en France. L'épicentre demeure en Angleterre qui connaît son apogée en 1977 avec The Damned et The Clash puis The Exploited.

Au-delà du style musical, le punk exprime une rébellion contre la société de consommation dont les punks sont les enfants et la première génération à connaître la crise économique. Leur discours prône l'anarchisme contre les institutions et la société de marché, et d'individualisme par anticonformisme. Comme les hippies avant eux ils sont opposés à la société de consommation et aux classes moyennes qui l'expriment, mais le font sans nuance. D'un profil social plus populaire, les punks proposent un changement de ton radical : les jeunes filles portent des bas résille et des minijupes de cuir à l'inverse de l'uniforme asexué des jeans pattes d'éléphant.

Dénonçant l'impasse du pacifisme et du réformisme, ils préfèrent l'affrontement avec les forces de l'ordre. Ils qualifient volontiers cet ordre de « fasciste » et s'opposent à la bienséance qu'ils jugent bourgeoise, prédisant son renversement par une jeunesse tour à tour nihiliste et révolutionnaire, toujours en marge. Dans les années 1980, le style punk est largement récupéré par les maisons de couture, les maisons de disque et les médias, poussant le cynisme du mouvement jusqu'au bout.

Alexandre Boza

Éclairage média

« Punk's not dead » ? Le reportage est réalisé en 1986, à un moment charnière du punk. Il n'est pas classé à la rubrique culture mais à la rubrique société en raison de l'affrontement entre deux cent cinquante CRS et une centaine de punks au moment de l'évacuation d'un squat à Montreuil. Cette expulsion musclée par la police est l'occasion de revenir sur un phénomène marginal qui dépasse la simple mode.

La friche industrielle qui ouvre le reportage pose les punks en parasite de la société industrielle : ils occupent illégalement des espaces abandonnés, les « squattent », pour les transformer en abris et en salles de concert. Une fois qu'ils sont évacués, les locaux inutiles sont murés. Le voisinage se réjouit de ce que les bruyants fauteurs de trouble aient été délogés. Les voisins de l'usine signalent que « la police a fait ce qu'elle avait à faire, qu'elle a très bien fait et qu'on est très contents » car ils étaient très « ennuyés » et que cela aurait dû être fait bien avant.

Les punks marquent leur prise de territoire par des graffitis, quitte dans le reportage à mélanger un tag hip-hop au « ni dieu ni maître ! » anarchiste. Les deux mouvements populaires ont en commun le refus de l'autorité, mais alors que le hip-hop investit les lieux publics par la danse, les punks espèrent surtout subvertir la société en rompant avec elle.

Pourtant, pas de coupes iroquoises multicolores, pas même de riffs saturés de guitare pour la Souris Déglinguée. Filmée dans Banlieue Rock, elle prolonge la tradition de la chanson engagée avec une caisse claire, un saxophone et deux guitares sèches. Changement de registre avec les Béruriers Noirs, autre groupe de punk français célèbre. Ceux-là sont plus proches des représentations : des masques comme dans Orange mécanique de Stanley Kubrick, du bruit et de la provocation.

Ils ne sont pas organisés, n'ont « pas de syndicat, pas de porte-parole », mais Alice, de l'association Rock à l'Usine, donne une idée de la trajectoire punk : rupture familiale, chômage et errance de squat en squat. Mais ce n'est pas un regard misérabiliste : l'usine désaffectée est un lieu de rencontre autogéré pour faire de la musique, du sport, de la sculpture et du graffiti. Un lieu de culture souligné par les images tirée de l'émission Les Enfants du rock. Alice interprète donc l'expulsion comme une manière de réduire au silence cette expérience sociale, comme l'expression de la répression.

Les punks repèrent des immeubles vides et s'y installent au gré de leurs différentes expulsions, avec un goût prononcé pour la provocation lorsqu'ils repèrent des villas en banlieue car ils ont envie de « changer d'air ». Le squat et le parasitisme sont un mode de vie comme le revendique D'Jaxhs, chanteur des Camionneurs du Suicide, car les jeunes recherchent un endroit où ils puissent se retrouver et s'exprimer.

Ils créent leurs labels de musique en marge des grands distributeurs. Ils éditent des fanzines (littéralement des « magazines de fans ») dont le mode de production artisanal convient à leur marginalité. Le reportage montre le passage du punk à une mouvance alternative plus politisée, qui se perçoit comme un mode de vie et un mode de contestation de la société de consommation. Ce mouvement se caractérise par sa liberté : « Je me disais que si j'ai les cheveux comme ça, je travaillerai jamais à la mairie, mais je veux dire c'est une chose que j'ai voulue, et je me fous que machin me dise : “ah ! De quelle catégorie sociale t'es ?” et patin-couffin. Tant que je m'amuse comme ça, je reste comme ça. Le jour où ça ne m'amusera plus, peut-être que je changerai, j'en sais rien ». Contre la politique instituée en partis et les idéologies d'autonomie héritées de mai 68, les punks font le pari de la « sauvagerie » et « d'être unique » pour trouver sa place, « faire son trou » dans la société qu'ils héritent de leurs parents. Les punks de ce reportage sont loin de l'opposition frontale avec la société, comme le chante le groupe sur scène, « l'avenir c'est pas la violence, c'est la solidarité ».

Alexandre Boza

Transcription

Présentateur
Le mouvement punk, c’est un phénomène de mode, peut-être, mais c’est un phénomène qui dure. En France, les punks, vous savez ce sont ces jeunes qui ont des cheveux en l’air avec des crêtes vertes ou rouges, par exemple. Et bien, en France ces punks sont beaucoup moins nombreux qu’en Grande-Bretagne, par exemple. Mais c’est un mouvement de jeunes qui reflète sûrement une certaine réalité. Il y a moins d’un mois, une centaine de jeunes punks se heurtaient aux forces de police en banlieue parisienne, on venait de les expulser d’une usine désaffectée où ils organisaient des concerts. Alors qui sont-ils ces jeunes punks ? Et bien, le reportage d’Agnès Poirier et d’Anne Loustalot.
Journaliste
Du béton contre la musique, du béton contre les punks. Depuis 6 mois, tous les samedis soirs, ils étaient 500, parfois plus, dans cette usine désaffectée à Montreuil. L’usine squattée, occupée illégalement, était devenue une salle de concert. Il y a quelques jours, un arrêté du Tribunal exige l’expulsion. 250 CRS encerclent l’usine, c’est l’affrontement. Pas de syndicat pour défendre les punks, pas de porte-parole, juste des graffitis et des chansons.
(Musique)
Riveraine
La police a fait ce qu’elle avait à faire, elle a très bien fait.
Riverain
Très bien fait.
Riveraine
On est très contents.
Journaliste
Vous étiez ennuyés beaucoup ?
Riveraine
Enormément.
Interviewé
Non, presque pas.
Journaliste
Pourquoi, vous étiez ennuyés par quoi ?
Riverain
Parce qu’on ne pouvait pas dormir, c’est impossible.
Riveraine
Il fallait de s’occuper de ça avant, ce n’est pas après.
Riverain
Maintenant c’est fini, on n’entend plus rien, mais avant, c’était intenable le samedi.
(Musique)
Journaliste
L'Usine, pour la plupart des habitués, une étape sur un chemin déjà assommé de squats.
Alice
J’ai pratiquement squatté pendant, depuis que je suis partie de chez mes parents quoi. Parce que il n’y a pas moyen, je ne trouve pas de boulot, je suis obligée de squatter quoi. Je ne trouve pas de logement. Ils demandent tout de suite je ne sais pas combien pour avoir un loyer ; et l’Usine c’était un lieu où on pouvait se retrouver, où on pouvait vraiment faire ce qu’on voulait quoi. Il y en avait qui répétaient en musique, il y en avaient qui faisait du sport, sculpture, graffitis. Mais ça, ça gênait justement, ça gênait un maximum qu’on puisse avoir des initiatives et créer notre, nos propres trucs quoi.
Journaliste
Le mouvement punk a changé. Il est né il y a 10 ans, destructeur et négatif. Aujourd’hui, les punks font les disques sur des labels qu’ils ont eux-mêmes créés, ils s’expriment dans des revues, confidentielles et photocopiées, les fanzines. Faute de terme, on continue de les appeler punks, ils se veulent avant tout rebelles.
Inconnu 2
Je me disais que si j’ai les cheveux comme ça, je ne travaillerai jamais à la mairie. Je veux dire, c’est une chose que j’ai voulu, puis je me fous que machin, il fasse ça, ben alors, tu es de quelle catégorie sociale, tu es, patin-couffin… Ben, je veux dire, tant que je m’amuse comme ça, je veux dire, je reste comme ça, le jour où ça ne m’amusera plus, peut être que je changerai, je n’en sais rien.
Inconnu 3
C’est aussi un refus de ce qu’il y avait eu avant, c’est-à-dire que, comme rien n'a marché, aussi bien l’utopie soixante-huitarde que le côté genre rock and roll rebelle, les gens reviennent à la limite, bon, à une certaine sauvagerie, une volonté d’être unique, de faire son trou aussi.
Journaliste
Tous, différents, éparpillés, en commun, la haine pour tous ceux, avec ou sans uniforme, qui les regardent de travers. Etudiants, chômeurs, musiciens, ils se débrouillent pour conquérir leur territoire. D’Jah X et ses amis, occupent en toute illégalité un appartement à Paris.
Inconnu 4
Comme on est près d’être expulsés ici, on va aller voir des endroits qu’on a repéré, qui sont vides, un immeuble notamment. Et puis on ira voir après en banlieue aussi, des petites villas parce qu’on a envie de changer un peu d’air aussi. La banlieue ça fait un peu campagne.
Inconnu 5
Je ne sais pas, peut être qu’on ira bouffer au foyer Africain.
Inconnu 4
Et on parlera de nos soirées à venir.
Inconnu 5
Ouais.
Inconnu 4
Qu’est-ce qu’on fait ce soir ?
Inconnu 5
Ben ce soir, on va voir les Endimanchés.
Journaliste
Les Endimanchés, les Béruriers Noirs, la Souris Déglinguée, les groupes punks en France se comptent par centaines. Tous ici sont musiciens, et rock rime avec galère quand il leur faut trouver un local pour répéter, un endroit à eux pour jouer.
D’Jah X
C’est toujours un besoin de ces gens-là, pour ce public-là, ces groupes-là d’avoir une salle, d’avoir un endroit où ils puissent s’exprimer, où ils puissent se rencontrer.
Journaliste
Un désir impossible à emmurer, le désir de vivre sa jeunesse librement.
(Musique)
Présentateur
Un reportage d’Anne Loustalot et Agnès Poirier, avec aussi des séquences musicales qui seront prochainement diffusées dans les Enfants du Rock sur Antenne 2, une émission qui parlera des punks.

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