Le marché de l'art et la FIAC

28 octobre 1992
02m 52s
Réf. 05313

Notice

Résumé :

La FIAC 1992 est l'expression d'une crise. Grisé par les investissements des années 1980, le marché de l'art n'a pas vu venir le retournement économique. Les choix de son comité de sélection sont mis en doute par des galeristes et des artistes.

Date de diffusion :
28 octobre 1992
Source :

Contexte historique

La FIAC (Foire Internationale d'Art Contemporain) se tient au Grand Palais. Elle symbolise l'insertion de la France dans le marché mondial de l'art. En 1999, sur un volume mondial de ventes d'œuvres d'art de près de 8 milliards d'euros, près de 2 milliards d'euros sont faits par les États-Unis, 1,3 milliard par le Royaume-Uni et seulement 0,5 milliard d'euros pour la France. La part de marché des ventes publiques s'élevait à 50 % du total mondial pour les États-Unis, 30 % pour le Royaume-Uni et près de 6 % pour la France, car les principaux commissaires priseurs (Sotheby's, Christies) sont anglo-saxons.

Le marché de l'art est très internationalisé, ce dont rend compte la multiplication des foires d'art contemporain. La plus ancienne est celle de Cologne (Art Cologne, 1966) et la plus prestigieuse celle de Bâle (Art Basel, 1970). Créée en 1974, la FIAC a contribué à la reconnaissance de l'art contemporain en France, suivie par la Biennale de Lyon. D'autres pays développent des foires internationales dans les années 1980 (Chicago, Madrid, Bruxelles et Londres) et 1990 (New York, Miami).

La marché de l'art se segmente en deux grandes tendances : le marché des œuvres pour les œuvres patrimoniales et le marché pour la création contemporaine. Les deux marchés sont évalués selon le même étalon qu'est l'excellence et la rareté (une œuvre unique à caractère patrimonial). Or la rareté ne rend les œuvres exceptionnelles accessibles qu'à une infime quantité d'acheteurs internationaux qui en ont les moyens. Les Etats eux-mêmes sont des acheteurs importants via les institutions culturelles, mais en France par exemple, l'Etat n'est acheteur que de 10 % de la production artistique et apparaît moins important au niveau mondial qu'un collectionneur comme l'allemand Peter Ludwig.

Pour les œuvres contemporaines existent un grand nombre d'intermédiaires, les galeristes, dont chacun fait le pari d'un accroissement de la valeur des artistes qu'il expose. Face à l'incertitude des prix, les acteurs du marché de l'art ont tendance à parier sur les œuvres les plus originales ou « choquantes », porteuses de l'art du XXIe siècle comme les avant-gardes du XIXe siècle étaient porteuses du souffle de l'art moderne. Mais par définition, le consensus n'est pas possible a priori.

La FIAC est l'un des lieux où les nouvelles tendances sont déterminées. Dans cette ambiance où esthétique rime avec revenus, l'avant-garde devient une nouvelle forme de conformisme. Une querelle, pas toujours pertinente, oppose les anciens tenant de la belle manière aux modernes partisans de la provocation du public.

Alexandre Boza

Éclairage média

« Les temps sont durs pour le marché de l'art » : cette amorce donne le ton d'un reportage critique sur le marché de l'art qui a tendance à confondre le beau et le cher.

Le marché de l'art connaît en 1991 une crise importante : les prix chutent de 30 % et de nombreuses œuvres ne trouvent pas preneur, même parmi les plus célèbres comme Twelve Jackies d'Andy Warhol, estimé à quatorze millions de francs (plus de deux millions d'euros). Le marché de l'art a connu une forte vague spéculative dans la deuxième moitié des années 1980, mais les investisseurs sont déçus par la rentabilité de ce marché à court terme. Les collectionneurs reviennent sur le marché avec des exigences beaucoup plus fortes, et se méfient des œuvres dont les prix de réserve (le prix de base à partir duquel une œuvre se négocie) sont trop élevés. Dans ces conditions, les galeries qui sont les premiers intermédiaires et qui avaient profité de la spéculation sur l'art, ont du mal à « joindre les deux bouts ».

La FIAC 1992 devient une « foire d'empoigne pour les cent soixante-deux galeries » (il en existe 376 à Paris en 1999) et « un supermarché de l'art où l'on parle beaucoup d'argent ». Le galeriste (« galiériste » dans le reportage) Daniel Templon, fondateur de la revue Art Press, spécialisé dans les avant-garde pop américaine avec Warhol et Basquiat rappelle que le stand est la « vitrine de la galerie ». Une image qui la suit toute l'année. Cette vitrine a un coût élevé : cent mille francs (plus de 15 000 euros) en moyenne le ticket d'entrée à la FIAC. Templon est réputé en crise au moment de la FIAC, mais il bénéficie d'une forte visibilité sur le marché français de l'art.

L'autorisation de participer à la FIAC vient d'un comité de sélection composé de onze marchands. Pierre Nahon, de la galerie Beaubourg et membre du comité, justifie cette pratique par la volonté de garantir la diversité et de faire des choix audacieux. Mais ce choix est évidemment contesté par d'autres galeristes.

Une affiche de la galerie Alain Blondel, écartée « après quatorze ans de présence » proclame qu'elle est « réputée n'être pas dans la ligne » car Alain Blondel revendique de ne pas proposer des avant-gardistes, mais des peintres « de métier ». Dans le milieu de l'art la situation est tendue, comme pour le peintre Lazar. Il vit de sa peinture mais critique la tendance qui consiste à vendre de l'art contestataire, paradoxe d'un art qui refuse d'être dans les clous mais s'enseigne, se vend très bien et se retrouve dans les musées.

Alexandre Boza

Transcription

Présentatrice
Les temps sont durs pour le marché de l’art, on peut une nouvelle fois le constater avec la FIAC, la grande foire de l’art contemporain qui se tient au Grand Palais jusqu’au premier novembre. Les galeries qui exposent ont, pour certaines, du mal à joindre les deux bouts après pourtant des années bien florissantes. La FIAC reste avant tout un supermarché de l’art où l’on parle beaucoup d’argent mais la poule aux oeufs d’or a-t-elle vécu ? Regardez.
Journaliste
La FIAC est au marchand d’art contemporain ce que le Trône est au forain, une vaste foire. Une foire d’empoigne pour les 162 galeries présentes sous la grande verrière en dépit d’un marché très secoué.
Daniel Templon
Ce stand en tout cas, c’est la vitrine de la galerie. Si on a su donner une bonne image à son stand pendant cette FIAC, cette image vous suit toute l’année. C’est pour ça que j’ai toujours fait de gros efforts pour avoir des stands exceptionnels de qualité.
Journaliste
100000 Francs en moyenne pour figurer ici, cher même pour Templon, le poids lourd de la place de Paris, la rumeur ces derniers jours faisait état d’un dépôt de bilan de son affaire. Les valeurs de son portefeuille, l’avant-gardisme vieillissant, tel Warhol, Basquiat ou Shapiro le maintiennent, tout comme la bienveillance du Comité de Sélection, 11 marchands, gardiens d’un temple voué à la spéculation.
Pierre Nahon
Dans n’importe quelle société, dès l’instant où il faut accepter ou refuser des participations, il y a un jugement. Alors, il n’est pas arbitraire dans la mesure où c’est un comité et où c’est un certain nombre de professionnels qui votent et qui décident.
Journaliste
Détournement de dictature, l’art s’achète à la tonne, l’alliage médiocre peut se transformer en or.
Pierre Nahon
On n’a pas reculé devant le risque de choquer un peu. C’est ce qu’il faut faire à la FIAC, il me semble.
Journaliste
Marchands de tous les profits, unissez-vous ou démettez-vous, le dogme fait des victimes comme Alain Blondel, écarté après 14 ans de présence à contre-courant.
Alain Blondel
Je montre dans ces galeries un type de peinture qui n’est pas l’avant-garde. Je pense qu’il y a un métier nécessaire pour exprimer les intentions et je montre des peintres qui savent peindre, qui ont un métier. Ça n’est pas tout à fait dans l’esprit du jour.
Journaliste
Un sentiment qui se répand dans le milieu où la révolte gronde jusqu’au fond des ateliers comme chez Lazar, l’un des rares peintres français à bien vivre de sa peinture.
Claude Lazar
L’art officiel qu’on voit actuellement, qui se veut contestataire mais finalement, il n’est plus contestataire puisqu’il est enseigné dans les écoles d’art, il est acheté par l’Etat, représenté dans les musées. On se retrouve devant le même problème que le siècle dernier et bizarrement, ironie de l’histoire, on se retrouve à peu près à la même époque 1892, 1992.
Journaliste
Communément établie, c’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes, la recette FIAC 92 reste pourtant bien indigeste, à vouloir trop charger la barque.