L'atelier de Jean Arp, lieu de création

06 septembre 1959
02m 47s
Réf. 05343

Notice

Résumé :

Jean-Marie Drot filme Jean Arp dans son atelier à Meudon, entouré de ses oeuvres. Il parle de son travail, de la sculpture, et décrit ses choix artistiques dans le cadre du travail collectif et de dada.

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Date de diffusion :
06 septembre 1959
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Contexte historique

Hans Arp (1896-1966) est poète, peintre et sculpteur. Il est une figure de l'art du premier XXe siècle qu'il traverse sous les étiquettes successives du mouvement Dada, du surréalisme et de l'abstraction. Né à Strasbourg - alors ville allemande - d'un père allemand et d'une mère alsacienne, il étudie les arts décoratifs à Strasbourg, Paris et Weimar. Il tire de cette double appartenance une souplesse culturelle dont il se sert pour mettre les styles et les écoles au service de ses projets sans s'enchaîner.

Jusqu'à la Première Guerre mondiale, il est au contact de Kandinsky et du groupe expressionniste Blaue Reiter (le « cavalier bleu ») à Munich. Il expose des poèmes et des dessins, mais quitte l'Allemagne pour échapper à la mobilisation en 1914.

Il rencontre Sophie Taeuber (1889-1943) à Zurich en 1915 et l'épouse en 1922. Arp travaille alors la technique du collage de papiers découpés symétriques au massicot et sous l'influence de sa femme se tourne vers l'abstraction et la recherche de l'absolu. Il se rapproche également de Tristan Tzara pour fonder en 1916 le Cabaret Voltaire puis le groupe Dada. Ces groupes recherchent le « sans sens, ce qui ne signifie pas le non sens. dada est sans sens comme la nature. dada est pour la nature et contre l'«art». Dada est direct comme la nature et cherche à donner à chaque chose sa place essentielle » [Hans Arp, Jours effeuillés, 1931]. Dada refuse l'académisme artistique, expression de la société bourgeoise et des valeurs établies.

Arp évolue ensuite vers des collages plus libres, en « suivant les lois du hasard », puis passe au bois polychrome pour introduire le relief et l'épaisseur, inaugurant une approche plus organique et moins rationnelle. Il veut « produire comme une plante produit un fruit » et passe de l'art abstrait à ce qu'il nomme « art concret ». Arp cesse les papiers découpés pour travailler des papiers déchirés et produire des reliefs à partir de déchets organiques. Sa radicalité opère une grande différence avec Marcel Duchamp qui penche de son côté vers la production industrielle d'oeuvres.

Lorsque Dada entre dans le surréalisme en 1925, Arp est de l'aventure. Il s'intéresse moins au projet littéraire qu'à l'intérêt pour la magie et à l'attrait pour les formes simples et primitives. Il s'installe avec Sophie Taeuber à Meudon-Clamart en 1929, en même temps qu'ils adoptent la nationalité française et que Hans Arp devient définitivement Jean Arp. L'artiste élabore des motifs à partir d'objets simples - horloge, moustache, fourchette, cravate - et met en place une grammaire des formes, « l'encyclopédie arpadienne ». Il fait varier la représentation de ces formes dans des « rencontres fortuites » et les combine dans ses œuvres. Dans un premier temps il réalise des bois découpés en relief explicites comme Fruits-main (1930). Il passe ensuite à la ronde-bosse, puis à la sculpture, achevant son évolution de deux vers trois dimensions.

L'atelier est le prolongement de l'esprit qui animait Dada pendant la Première Guerre mondiale et qu'Arp résume par le terme « antiguerre ». C'est un lieu de rencontres pour un « art anonyme et collectif ». Jean Arp y côtoie des collectionneurs ainsi que de nombreux artistes et écrivains : Max Ernst, Joan Miro, Marcel Duchamp, Francis et Gabrielle Picabia, James Joyce, André Breton, Philippe Soupault, Paul Eluard, René Char, Maurice Ravel. L'atelier est le lieu du bouillonnement intellectuel et de l'échange d'idées nécessaires à maintenir l'exigence de création, une création « en communauté » comme le signale Arp à propos de sa collaboration avec Sophie Taeuber, Sonia Delaunay. C'est enfin de là que partent des initiatives comme la création de la revue Plastique en 1937.

Jusqu'à la fin de sa vie, Arp s'attache à la simplicité de formes abstraites et le respect de la nature et du hasard. Ses séries de papiers déchirés puis de sculptures (Concrétions, Constellations, Seuils, Ptolémée) partent d'inspirations variées qui ont en commun son goût des mythes, de l'intemporel.

Alexandre Boza

Éclairage média

De longs plans permettent d'apprécier sous différents angles la place prise par les sculptures dans le jardin de l'atelier de Clamart. Sur des socles comme posés à même le sol, les plâtres blancs aux formes organiques s'intègrent dans la verdure. Un plan plus large montre la diversité des œuvres dans le matériau (pierre, bronze, plâtre) et la variété des formes, tout en laissant l'impression d'une unité et d'une harmonie de l'ensemble. Ils illustrent une phrase du commentaire qui suit : « nous aimerions comprendre, alors qu'il s'agit de bien voir ».

Jean Arp est montré au travail, entouré de ses assistants alors qu'il prépare une étude en plâtre. L'artiste gratte consciencieusement la matière pour lui donner son caractère lisse et la pureté de sa courbe. On les retrouve dans le plan suivant de la sculpture blanche qui tourne sur elle-même. Arp se déplace dans son atelier dont les murs blancs et la rigueur des formes (angles durs et pierre apparente) contrastent fortement avec le caractère organique des œuvres qui y sont exposées.

Jean Arp et Sophie Taeuber s'installent au 21 rue des Châtaigniers en 1929 dans une maison-atelier dessinée et construite par Sophie Taeuber. Elle est décédée dans un accident d'automobile en 1943 alors qu'elle-même et Jean Arp avaient trouvé refuge à Zurich en Suisse pendant la guerre. Mais sa personnalité et son œuvre influencent durablement Arp qui revient dans cet atelier dès 1945. Il y vit avec Marguerite Hagenbach, collectionneuse qu'il a épousée en 1959.

La modestie de l'atelier dans la banlieue parisienne contraste avec la carrière internationale de Jean Arp. Il a hésité à s'installer à New-York pour se faire connaître davantage. Des commandes lui sont passées depuis la France, la Suisse, l'Allemagne, les Pays-Bas ou les Etats-Unis, souvent pour des œuvres monumentales. En 1979, cette maison-atelier devient la fondation Arp.

Arp donne l'impression de faire visiter son musée au documentariste Jean-Marie Drot. En échange, le documentariste rend compte de la sensibilité de Jean Arp. Dans ce numéro de L'art et les hommes de juin 1959, Loleh Bellon donne au commentaire une forme très saccadée. Elle rappelle Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour, film daté de la même année. Cette diction met à distance et donne de l'étrangeté au documentaire, en décalage avec son contenu qui évoque le sentiment de familiarité qui procure l'oeuvre à la « forme fascinante ».

La sculpture laisse libre court à l'imagination, depuis l'image de maternité « remplacée par la poitrine de pierre des grandes amazones, par tout ce que vous voudrez, à partir du moment que cette sculpture, ou une autre, a déclenché dans votre tête l'éclosion des images imprévues ». C'est l'application du programme surréaliste tourné vers l'intériorité. La sculpture n'est plus refermée sur elle-même par un sens déterminé a priori par l'artiste, elle ne projette plus ses sentiments. Elle permet donc à chacun d'y projeter les siens propres et d'être touché par l'oeuvre. Ce n'est pas l'imitation du réel, à laquelle Arp s'oppose. Ce n'est pas plus de la psychologie car l'oeuvre ne guide pas l'interprétation, mais laisse chacun libre de faire une expérience sensible.

Alexandre Boza

Transcription

(Musique)
Loleh Bellon
Nous avons vu ces formes, si neuves que parfois, notre œil rusait avec elles. Et ce n’est pas tout. Notre tête française est ainsi éprise de clarté que parfois nous posons les questions les plus saugrenues. Nous aimerions comprendre, alors qu’il s’agit de bien voir. Souvent, l’art d’aujourd’hui n’est-il pas la victime d’une confusion aussi fondamentale ? Et pourtant, cet art, il faudra bien l’admettre un jour ou l’autre, n’est-il pas le fruit, comme vous dites, n’est-il pas tout d’abord le fruit de la sensibilité plus aiguë et plus mystérieuse de quelques uns ?
(Musique)
Loleh Bellon
Pour commencer, disons que cette forme est fascinante. En nous, quelque part, elle suscite des souvenirs, quelque chose de maternel, vite effacé et remplacé par la poitrine de pierre des grandes amazones, par tout ce que vous voudrez, à partir du moment que cette sculpture ou une autre a déclenché dans votre tête l’éclosion des images imprévues.
(Musique)
Loleh Bellon
Hier, la sculpture représentait quelque chose de précis, donc quelque chose refermé sur soi. Nous allions y rechercher surtout la marque des sentiments, force, tristesse, gloire même. Aujourd’hui, la sculpture n’est plus au service de la psychologie, elle est forme avant tout.
(Musique)