Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely évoquent leur travail commun

26 mars 1967
06m
Réf. 05345

Notice

Résumé :

Les sculpteurs Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle vont être exposés au pavillon français de l'exposition internationale de Montréal . A cette occasion une rencontre est organisée dans leurs ateliers respectifs pour qu'il y expliquent leurs démarches personnelles et leurs projets communs.

Type de média :
Date de diffusion :
26 mars 1967
Source :

Contexte historique

Issue d'une famille de la bourgeoisie de Neuilly, Niki de Saint Phalle (1930-2002) ne se destine pas à une carrière artistique. Mais elle se rebelle contre son milieu, pose comme mannequin et fait la couverture de Life Magazine, Vogue et Harper's Bazaar. Proche des milieux artistiques, Saint Phalle commence une carrière de manière autodidacte.

Elle travaille avec les encouragement de Jean Tinguely (1925-1991) qu'elle a rencontré en 1955. Lui a été formé à l'Ecole des Beaux-Arts de Bâle. Dans la lignée des constructivistes, il se passionne pour les relations entre l'art et les machines. Il a déjà produit des tableaux en relief animant des mécanismes (Méta-Malévitch, 1954) et rapidement abandonné le support du cadre pour des machineries.

Niki de Saint-Phalle cherche son style. Sous l'influence de Dubuffet puis de l'abstraction et du pop-art américain, elle réalise des tableaux-assemblages comme Portrait of my Lover (1961) : une chemise est surmontée d'une cible sur laquelle les spectateurs sont invités à jeter des fléchettes. Elle conçoit ensuite une série d'installations, les Tirs à la carabine (1961-1963) où le spectateur est cette fois-ci invité à tirer sur des ballons remplis de peinture qui maculent des reliefs en plâtre ou des objets de récupération. Le geste créateur de l'artiste est au centre du questionnement du mouvement des Nouveaux Réalistes en 1960 à Nice qui rassemble, autour de Pierre Restany, Yves Klein, Ben, Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely.

A partir de 1965, Saint-Phalle questionne le bon goût et provoque dans une série de sculptures de plâtre représentant des mariés, des accouchements et des prostituées. En collaboration avec Tinguely, elle réalise en 1966 pour le Moderna Museet de Stockholm une immense sculpture de vingt-huit mètres de haut et de six tonnes, Elle (Hon).

Elle propose également des séries de femmes allègres et obèses, les Nanas ou les Vénus, en plâtre ou en tissu tendu sur une grille, peintes dans des assemblages de couleurs vives. Le caractère décoratif de ces œuvres, au-delà de la provocation, en assure le succès international.

Tinguely de son côté, toujours hostile à la fixité de l'oeuvre d'art, développe tout un dispositif de machineries auto-destructives faites de ferrailles diverses (Hommage à New-York, 1960). Le happening est son mode privilégié d'intervention artistique.

Saint Phalle et Tinguely collaborent régulièrement. Le Cyclop est une vaste machinerie de Tinguely et de Luginbühl réalisée à Milly la Forêt (Essone) entre 1969 et 1994, mais la paroi en miroirs brisés et l'œil unique ainsi que l'aspect monstrueux viennent de l'univers de Niki. Ils réalisent également de nombreuses Fontaines-Spectacles, notamment la Fontaine Stravinsky (1983) près du Centre Georges-Pompidou : Tinguely construit des machineries tournantes, sifflantes et tapantes tandis que Niki apporte la couleur et la lumière avec ses mosaïques en miroir. Elle développe le même discours plastique liant le magique et l'imaginaire de la Renaissance en Toscane dans le Jardin des tarots (1978-1998). En 1991, à la mort de Tinguely, Niki de Saint Phalle fait la synthèse des deux œuvres en composant sa première sculpture cinétique, le Méta-Tinguely, qui marque le début des « Tableaux éclatés », tableaux-sculptures animés par des moteurs.

Un espace commun leur est consacré à Fribourg, même si Niki de Saint-Phalle reste très attachée à Nice dont le Musée d'Art Moderne et Contemporain dispose d'une grande donation ; Jean Tinguely a son musée à Bâle.

Alexandre Boza

Éclairage média

L'extrait s'ouvre sur la cour de l'atelier de Jean Tinguely à Soisy-sur-Ecole (« Tinguerly » dans le commentaire) et les œuvres mécaniques qui ont été choisies avec celles de Niki de Saint-Phalle pour la terrasse supérieure du pavillon suisse de l'Exposition Internationale de Montréal en 1967.

Les deux « jeunes artistes » nous sont présentés au travail : Tinguely soude dans la cour de son atelier et Saint-Phalle peint des plâtres monumentaux dans le sien, à Paris, « où travaille toute une équipe ».

Niki de Saint-Phalle explique à la demande d'Adam Saulnier que les sculptures sont taillées dans le polystyrène au fil chaud. Le polystyrène expansé étant composé de billes et résultant de la chimie des hydrocarbures, il réagit comme le plastique au chauffage et peut ainsi être moulé et découpé aisément. Il remplace en cela les matériaux plus nobles que sont la pierre, le fer et le bois en offrant une légèreté et une malléabilité très grandes. Les sculptures sont ensuite recouvertes de polyester et de laine de verre pour les solidifier et les rendre « aussi dures que des rochers ».

Le reportage alterne au montage les images des deux ateliers, soulignant la communauté de vue au-delà de la distance géographique qui sépare les deux artistes. La transition posée par le reportage est intéressante : les nanas sont des rocs et les machines de Tinguely sont « beaucoup moins solides ». Cette lecture est plus stimulante que l'évidence qui consiste à signaler le mouvement des machines de Tinguely par rapport à l'immobilité des sculptures monumentales de Saint-Phalle.

L'opposition entre statisme des œuvres de l'une et dynamisme des œuvres de l'autre est d'ailleurs nuancé par Tinguely qui voit dans la nana un moyen de « se brancher à un courant d'ambiance dans l'opinion publique ». Les images révèlent par ailleurs une des sculpture de Saint-Phalle mobile sur son socle, dans une position de danse dont la légèreté tranche avec la massivité de son volume.

Niki de Saint-Phalle présente avec « un grand enthousiasme » les oppositions (ou les complémentarités) qui structurent la relation entre les œuvres de Tinguely et les siennes. « C'est une collaboration que je trouve très loin pour nous deux dans le sens qu'il est pas seulement une chose pour nous, mais qu'il va au-delà de ça. C'est une rencontre dans laquelle la collectivité pourra retrouver ses propres rêves. Pour moi, mes sculptures représentent le monde de la femme, amplifié. La folie des grandeurs des femmes. La femme dans le monde d'aujourd'hui, la femme au pouvoir. En face des sculptures il y aura les machines agressives, menaçantes de Tinguely qui représentent le monde de l'homme. Le monde des femmes, nous sommes presque colonisées par ces machines, cest notre problème parce que nous vivons dans un monde dans lequel nous avons inventé aucun de ces choses. Ca représente aussi la nuit contre le jour. Ca représente les éléments mythologiques, les rêves, les aspirations de l'homme contre les machines agressives qui nous fait continuer nos découvertes, qui continuent le monde ». L'idée de reconstruire le monde se trouve dans cet ensemble : les rondeurs des nanas viennent opposer leur monde sensuel aux machines métalliques de Tinguely, comme ces lames qui tournent sur elles-mêmes.

De son côté, Tinguely explicite sa proposition plastique : « comment en quelque sorte reclasser l'oeuvre d'art dans le contexte peut-être très complexe de notre époque industrielle, automatique ? Comment faire fonctionner une œuvre d'art psychologiquement de nouveau avec des moyens simples face à un public qui lui est très gâté, soit par le fait que l'image est devenue une image animée, l'image n'est plus simplement une photo, c'est la télévision, c'est le cinéma, c'est le mouvement du public lui-même qui se déplace en nombre, en bagnole, qui est véhiculé, qui travaille avec des machines. Alors ses intérêts, ses sensations sont plus les mêmes que les sensations d'un public d'il y a, disons, cinquante ans. Ca s'est transformé, nous vivons autrement. Alors il était peut-être intelligent de réfléchir un peu à comment faire fonctionner les œuvres d'art dans cette époque tellement dynamique ». Il en fournit un exemple avec son œuvre Requiem pour une feuille morte. Présentée en 1967, cette "métamachine" associe courroies et poulies pour au final agiter une petite feuille, une absurdité qui questionne l'obsession depuis le début du XXe siècle pour le mouvement et la vitesse.

En toile de fond des œuvres se posent chez les deux artistes des questions sur la modernité qui peuvent expliquer leur succès. Pour Tinguely encore, la nana « n'est pas seulement une sculpture, c'est déjà un mythe comme idée ».

Cela éclaire également le choix de la France de les proposer à l'Exposition Universelle, miroir des questions humaines et reflet des progrès humains. Le thème retenu pour l'exposition de 1967 à Montréal est « Terre des hommes » (Man in his World) et elle doit célébrer le « génie humain ». La collaboration entre Saint-Phalle et Tinguely en est une illustration, car elle les « amène tous les deux à faire mieux, à faire nouveau avec des matériaux nouveaux. On gagne, on en sort vainqueur chacun pour soi. [...] Il y a confrontation et cette confrontation nous aplatit pas, au contraire nous rehausse, nous amène à [...] une marche de l'escalier plus haut ».

Alexandre Boza

Transcription

(Musique)
Adam Saulnier
Dans le déroulement de l’histoire de l’évolution des formes, il convient de faire une place à part à certains aspects de la création artistique contemporaine. Telle a été la pensée de la commission qui a présidé au choix des œuvres qui, au Pavillon Français de l’Exposition Internationale de Montréal, occuperont la terrasse supérieure. Ces œuvres sont signées de deux jeunes artistes Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely. Nous sommes dans l’atelier parisien de Niki de Saint Phalle où travaille toute une équipe.
(Silence)
Adam Saulnier
Et puis, nous voici chez Jean Tinguely.
(Silence)
Adam Saulnier
Ici et là, on s’affaire afin d’être prêt à temps.
Niki (de) Saint-Phalle
J’éprouve un grand enthousiasme. Je suis totalement dans le bain. Je suis ce que je suis en train de faire en ce moment. Et en même temps, c’est une collaboration, que je trouve, va très loin pour nous deux dans le sens qu’il n’est pas seulement une chose pour nous mais qui va au-delà de ça. C’est une rencontre dans laquelle la collectivité pourra retrouver ses propres rêves. Pour moi, mes sculptures représentent le monde de la femme amplifié, la folie des grandeurs des femmes, la femme dans le monde d’aujourd’hui, la femme au pouvoir. Et en face de mes sculptures, il y aurait les machines agressives, menaçantes, de Tinguely qui représentent le monde de l’homme. Et le monde des femmes, nous, nous sommes presque colonisées par ces machines. C’est notre problème parce que nous vivons dans un monde dans lequel nous n’avons inventé aucune de ces choses. Ça représente aussi la nuit contre le jour. Ça représente les éléments mythologiques, les rêves, les aspirations de l’homme contre les machines agressives qui nous fait continuer nos découvertes, qui continuent le monde.
Adam Saulnier
Niki de Saint Phalle, vous êtes dans un atelier parisien au milieu de vos immenses sculptures multicolores. Ces sculptures vont partir pour Montréal. Avant, nous voudrions savoir en quoi sont ces sculptures ?
Niki (de) Saint-Phalle
Ces sculptures sont faites d’abord en polystyrène qui est une matière de plastique très molle, qui ont été taillée dedans avec des fils chauffants, à l’électricité. Après, ils ont été recouverts de polyester et de laine de verre qui les ont rendus solides comme des rochers.
Adam Saulnier
Solides comme des rochers. Et puis voici des machines, beaucoup moins solides, beaucoup plus étonnantes encore parce qu’elles bougent. Elles sont de Jean Tinguely qui les exécute près de Paris dans le village de Soisy-sur-Ecole.
Jean Tinguely
Il y avait évidemment un problème comment, en quelque sorte, replacer l'œuvre d’art dans le contexte peut-être très complexe de notre époque industrielle, automatique. Comment faire fonctionner une œuvre d’art psychologiquement, de nouveau avec des moyens simples, face à un public qui, lui, est très gâté, soit par le fait que l’image est devenue une image animée. L’image n’est plus simplement une photo, c’est la télévision, c’est le cinéma, c’est le mouvement du public lui-même qui se déplace en grand nombre en bagnole, qui est véhiculé, qui travaille avec des machines. Alors, ses intérêts, ses sensations ne sont plus les mêmes que les sensations d’un public d’il y a, disons, 50 ans. Ça s’est transformé, nous vivons autrement. Alors, il était peut-être intelligent de réfléchir un peu comment faire fonctionner les œuvres d’art dans cette époque tellement dynamique.
Adam Saulnier
Deux vies, deux arts se sont conjugués, la vôtre et celle de Niki de Saint Phalle. Et l’ensemble de ses sculptures, justement, très statiques, s’opposait au dynamisme de vos sculptures.
Jean Tinguely
Oui, et en même temps, je vous demande pardon, en même temps, cette apparente staticité des œuvres de Niki était quand même une augmentation, était quand même une dimension nouvelle aussi car il y avait un côté spectacle. Il y avait une recherche de se brancher sur, disons, un courant d’ambiance dans l’opinion publique. Je veux dire, la nana correspond, je crois, à quelque chose de, qui va un peu plus loin que simplement une, ce n’est pas simplement une sculpture. C’est aussi déjà un mythe comme idée.
Adam Saulnier
C’est la première fois que Niki de Saint Phalle et vous, Jean Tinguely, allez exposer ensemble d’une manière très spectaculaire, c’est-à-dire que vous allez avoir tout le toit du Pavillon Français de Montréal.
Jean Tinguely
Oui, non, ce n’est pas la première fois mais c’est, on a déjà fait des expériences ensemble. Pour nous, la collaboration, elle représente l’intérêt suivant : elle nous amène tous les deux à faire mieux, à faire nouveau avec des matériaux nouveaux. On gagne, vous voyez, on en sort vainqueur, chacun pour soi. L’essentiel avantage pour nous deux, c’est qu’il y a confrontation et que cette confrontation ne nous aplatit pas, au contraire, nous rehausse, nous amène à un escalier plus haut, à une marche de l’escalier plus haut.
Adam Saulnier
Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle, vedettes du Pavillon Français de la prochaine exposition de Montréal.
(Silence)

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

Se connecter:

eduthèque