Jean Dubuffet : le Coucou Bazar et le monde de l'Hourloupe

13 novembre 1977
07m 35s
Réf. 05348

Notice

Résumé :

En 1977, Jean Dubuffet fait le point de plus de dix ans de création du monde de l'Hourloupe. Au départ œuvre graphique, le cycle de l'Hourloupe devient avec Coucou Bazar un spectacle puis une œuvre monumentale et architecturale originale. L'artiste confirme sa place de plasticien de premier plan et de théoricien de l'art contemporain.

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Date de diffusion :
13 novembre 1977
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Contexte historique

Connu comme le pionnier de « l'art brut » à partir de 1948, Jean Dubuffet (1901-1985) a connu plusieurs périodes dans une œuvre foisonnante à la recherche d'un art ancré dans le banal et le populaire.

Il affirme sa liberté artistique en s'affranchissant de la culture dominante, des techniques et des écoles et en expérimentant sans cesse, quitte à rester marginal jusque dans les années 1940. Il crée avec André Breton la Compagnie de l'art brut en 1948 et affirme l'idée de « mouvance », de changement permanent du regard sur les choses. Dubuffet définit alors l'art brut comme « des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, a peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d'écritures, etc) de leur propre fond et non pas des poncifs de l'art classique ou de l'art à la mode. Nous y assistons à l'opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l'entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l'art donc où se manifeste la seule fonction de l'invention, et non celles, constantes dans l'art culturel, du caméléon et du singe. » (Jean Dubuffet, L'Art brut préféré aux arts culturels). Il s'intéresse aux ailleurs, aux cultures extra-européennes et en collectionne les tableaux de « marginaux ».

Dubuffet met en œuvre ses principes dans les séries les Hautes Pâtes en 1945-1946 et Corps de dames en 1950-1951. Il y fait le choix de laisser les traces matérielles de son travail. Il expérimente des matériaux nouveaux (sable, ficelle, verre), des enduits et des vernis qui modifient la texture des tableaux. La matière, les volumes et les symétries deviennent l'objet du travail d'un Dubuffet « matiériste ». Il assemble des objets divers, des éponges, du charbon de bois, puis des feuilles et des fruits. Ce cycle s'achève avec deux séries : les Texturologies (1957-1959) dans lesquelles des gouttelettes de peinture et de sable sont projetées sur la toile étendue à terre ; les Matériologies (1959-1960) en papier mâché sont recouvertes de cirage noir ou en papier d'argent chiffonné.

Ses premières créations lui valent de sévères critiques lors d'expositions à New-York et à Paris. Pour y répondre, Dubuffet précise son projet et sa critique de la culture occidentale. Il développe une réflexion théorique. Sa ténacité lui apporte la consécration : un catalogue raisonné de ses œuvres est réalisé à partir des années 1960 et de premières commandes monumentales lui sont passées.

La période de L'Hourloupe (1962-1974) est une intense période de déconstruction-reconstruction du monde. Fidèle à son idée initiale de décentrement, Dubuffet cherche à créer une nouvelle réalité à l'image de son univers mental. Il utilise du polystyrène expansé à partir de 1966 pour créer un monde de cellules de couleurs rouge, bleu, jaune et blanche qui une fois assemblées produisent des objets et des individus. Ce matériau lui permet aussi de produire des œuvres monumentales, des décors. Dubuffet réalise des ensembles comme le Groupe de quatre arbres à la Chase Manhattan Bank à New York, la Closerie Falbala à Périgny-sur-Yerres dans le Val-de-Marne, ou Bel Costumé au jardin des Tuileries.

La fin du cycle de L'Hourloupe est marqué par la création d'une fondation pour conserver et valoriser son œuvre et la multiplication des expériences plastiques plus subjectives et abstraites. Les séries de Mires (1983-1984) déclinent des Mires Kowloon pour les tracés rouges et bleus sur fond jaune et des Mires Boléro pour ceux qui se détachent sur fond blanc. Les personnages ont disparu, les lieux sont indéterminés dans ces œuvres abstraites de grand format (le Cours des choses mesure plus de 2,5 sur 8).

Alexandre Boza

Éclairage média

La légende retient que Jean Dubuffet commence l'Hourloupe alors qu'il téléphone. Il dessine des arabesques à l'aide de deux stylos rouge et bleu, et cherche ensuite à systématiser ce geste. Le document fait le lien entre le monde de l'Hourloupe et la période brute de Dubuffet. Les arabesques sont à rapprocher de son « très grand intérêt pour la sève, pour ce qu'on peut appeler la sève, la verdeur, voire même dans certains cas la brutalité, la sauvagerie. Et pour cette raison, c'est chez les gens du commun, les petites gens d'instruction très sommaire que je me tourne pour trouver ces phénomènes de sève, beaucoup plus que chez les intellectuels où ces phénomènes là me semblent absents ». Dubuffet établit un lien étroit – et discutable – entre brutalité et instruction, expliquant rétrospectivement que l'art brut qu'il développe en 1948 se rapproche des dessins d'enfants ou de l'art asilaire.

Dans les décors délirant de l'Hourloupe, les propos de Jean Dubuffet sont eux-mêmes étonnants. Il signale par exemple que « c'est précisément cette crainte de me confiner comme le font les intellectuels dans une espèce d'îlot stérilisé qui a fait que j'ai abandonné à plusieurs reprises l'activité de production d'art » mais souffre en réalité au début de sa carrière d'un déficit de reconnaissance. Il devient à la fin des années 1940 le créateur régulier d'oeuvres fonctionnant en séries.

Tout concours à l'originalité du personnage. Pour se « brancher sur la vie immédiate en enjambant tout mécanisme culturel », il montre dans son atelier les éléments de l'Hourloupe qui constituent le Coucou Bazar. Les locaux monumentaux, à l'image de ses projets, lui sont prêtés de 1971 à 1979 par le Centre national d'Art contemporain (CNAC), chargé d'organiser une exposition de l'Hourloupe à Paris. C'est un grand bâtiment désaffecté situé dans l'ancienne Cartoucherie du Parc Floral de Paris, à Vincennes, dans lequel Dubuffet circule en voiturette.

Entre 1971 et 1973, Dubuffet réalise une série de dessins pour la construction de découpes de bois recouvertes de résine, peintes et mobiles, les Praticables. Puis il dessine une vingtaine de costumes de théâtre pour le spectacle « Coucou Bazar ». L'entrepôt lui est initialement prêté pour en préparer les répétitions. Le spectacle est un « tableau expansé et doué de mouvement » sur une musique qui est en même temps bruit de la modernité : « le monde alors est évoqué comme un continuum ininterrompu et indifférencié où la vie est susceptible d'apparaître en tous les points d'une façon fugace, comme les vagues à la surface de l'océan, et d'une façon potentielle ».

Coucou Bazar ne fait l'objet que de trois représentations : deux en 1973 (à New-York au musée Guggenheim et à Paris au Grand Palais) et une en 1978 à la FIAC de Turin, à chaque fois à l'occasion d'une rétrospective des œuvres de Dubuffet. La rareté de la performance donne une grande valeur aux images, aussi étrange que puisse paraître ce « spectacle proprement philosophique » qui met en cause la « permanence de l'identité des choses ».

Jean Dubuffet présente plus largement ses travaux en cours dans les années 1960 et 1970, et le monde de l'Hourloupe. Les dessins, « représentations très transposées d'objets, de sites, des espèces de reconstructions tout à fait mentales », puis les objets en trois dimensions et architectures comme la maquette de la Closerie Falbala ou le boqueteau de la Chase Manhattan, des châteaux et des villes. Ces œuvres donnent à ses représentations mentales « une existence accrue ». L'ensemble Coucou Bazar et la Closerie Falbala sont classés monuments historiques en novembre 1998.

Alexandre Boza

Transcription

Jean Dubuffet
J’éprouve une très grande inclination pour la sève, pour ce qu’on peut appeler la sève, la verdeur, voire même dans certains cas la brutalité, la sauvagerie. Et pour cette raison, c’est chez les gens du commun, les petites gens d’instruction très sommaire, que je me tourne pour trouver ces phénomènes de sève, beaucoup plus que chez les intellectuels où ces phénomènes là me semblent absents. Et c’est précisément cette crainte de me confiner, comme le font les intellectuels, dans une espèce d’îlot stérilisé qui a fait que j’ai abandonné à plusieurs reprises l’activité de production d’art. En réalité, j’ai eu beaucoup de peine à me trouver un moyen de m’exprimer qui me donne le sentiment que j’étais branché directement sur la vie immédiate, en enjambant tout mécanisme culturel. Et c’est seulement très tardivement que j’y suis parvenu.
(Bruit)
(Musique)
Jean Dubuffet
J’ai donné le nom de Coucou Bazar à ce spectacle. Il a été constitué, il m’a occupé pendant deux années et il a été donné pour la première fois à New York en 1973, au musée Guggenheim, puis la même année en automne à Paris au Grand Palais, animé par une troupe de danseurs américains. Il faut le regarder comme un tableau, comme un très grand tableau expansé et doué de mouvement. Le monde alors est évoqué comme un continuum ininterrompu et indifférencié où la vie est susceptible d’apparaître en tous les points d’une façon fugace comme les vagues à la surface de l’océan et d’une façon potentielle.
(Bruit)
Jean Dubuffet
Ce qui est nié ici, ce qui est mis en cause, c’est la permanence de l’identité des choses. C’est un spectacle proprement philosophique. Le cycle de travaux auquel j'ai donné le nom de L’Hourloupe , m’a occupé pendant 12 ans, de 1962 à 1974. Il a commencé avec des dessins et des peintures sur toile qui offraient des représentations très transposées d’objets ou de sites, des espèces de reconstructions tout à fait mentales, des sortes de doubles manteaux aberrants des objets. Ensuite, il m’est venu un désir de donner à ces représentations mentales une existence accrue par le moyen de les ériger en trois dimensions dans l’espace.
(Silence)
Jean Dubuffet
J’ai été donc amené à faire après un arbre, un groupe d’arbres, un boqueteau, puis un petit bois, puis des sites avec des lointains, avec naturellement des représentations mentales de lointains, des châteaux, des villes.