Histoire et cinéma : Claude Chabrol à propos de L'Oeil de Vichy

06 mars 1993
03m 52s
Réf. 05356

Notice

Résumé :

Claude Chabrol présente le film documentaire qu'il a réalisé avec la collaboration des historiens Robert Paxton et Jean-Pierre Azéma, L'Oeil de Vichy, en 1993. Il en décrit les intentions et le projet, en commente les images avec Jean-Pierre Elkabbach, insistant sur le rôle des actualités dans la propagande du régime de Vichy.

Type de média :
Date de diffusion :
06 mars 1993
Source :
FR3 (Collection: REPERES )

Contexte historique

Fantastique attelage que celui constitué par le réalisateur français Claude Chabrol (1930-2010) et l'historien américain Robert Paxton (né en 1932). Chacun d'eux est dans son domaine un franc-tireur.

Claude Chabrol appartient aux cinéastes de la Nouvelle Vague dont il pose le jalon inaugural avec Le beau Serge et Les cousins en 1959. Il obtient pour le premier le prix du festival de Locarno et pour le second l'Ours d'or au festival de Berlin. Il exerce dans la revue Les Cahiers du Cinéma une critique acide et pleine d'humour. Dès ses premiers films, il se fait le critique acerbe de la bourgeoisie, dont il met en scène la médiocrité et la bêtise. Il réalise plus d'une quarantaine de films, alternant polars et films de mœurs. Quelques réalisations lui assurent une grande notoriété : Landru (1963), Que la bête meure (1969), Le Boucher (1970), Violette Nozière (1978), Une affaire de femmes (1989), Madame Bovary (1991), La Cérémonie (1995).

Robert Paxton s'est fait connaître en 1973 pour son étude sur La France de Vichy. L'ouvrage fait date : il est le premier à mettre en lumière la collaboration active du régime de Vichy à la déportation des juifs de France. L'historien montre comment l'Etat Français anticipe les demandes de l'occupant, les accompagne et les met en œuvre. Pour faire cette démonstration, l'historien a été confronté à la mauvaise volonté des pouvoirs publics, qui lui refusent les autorisations pour accéder à certaines archives. Il doit à de nombreuses reprises utiliser des sources de seconde main. Mais Robert Paxton jette un pavé dans la mare de l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale en France et la renouvelle par son étude rigoureuse et documentée.

L'Oeil de Vichy est un documentaire réalisé en 1993 par Claude Chabrol, sur un “scénario” des historiens Jean-Pierre Azéma et Robert Paxton. Le film rassemble et présente des images d'archives tirées des actualités officielles entre 1940 et 1944. Il peint ainsi le tableau de cette époque, de son fonctionnement et de ses obsessions. Les images sont montées chronologiquement et ne sont pas commentées car le film « n'en a pas besoin ». Seule la voix de Michel Bouquet vient à intervalle régulier rétablir la vérité sur des images mensongères ou apporter des précisions sur le contexte.

A sa sortie, le documentaire déclenche la polémique. Lors de la présentation du film en 1993, Claude Chabrol dit que « ce film ne montre pas la France telle que je la vois mais telle que Pétain et les vichystes ont voulu qu'on la voie. Il ne fait aucun doute que le régime de Vichy se soit trompé. Mais le but de ce film est de faire comprendre aux spectateurs que ce régime a trompé. Et les actualités cinématographiques dont je me suis servi tendent à un Etat menteur un piège épouvantable : les images justement. L'Oeil de Vichy est donc un étalage de mensonges, d'altérations de la vérité, de mauvaise foi. Il ne porte à aucun moment une accusation quelconque, car il n'en a pas besoin. » Mais comment le public peut-il appréhender les images, ne pas se retrouver piégé par le dispositif de propagande de l'époque quand le film fait le choix de lui donner peu, voire pas de contrepoint ?

L'intervention des cinéastes dans le champ des historiens de la Seconde Guerre mondiale, et inversement, n'est pas nouvelle. Alain Resnais avec Nuit et brouillard en 1955, Marcel Ophuls avec Le Chagrin et la pitié en 1969 ont ouvert la voie à une nouvelle approche documentaire de l'histoire. A côté des fresques brossées par les documentaires montant des images d'archives, dont De Nuremberg à Nuremberg (1988) est le plus puissant exemple, à côté du recueil des mémoires en train de s'éteindre comme Shoah de Claude Lanzmann (1985), les cinéastes proposent un regard cinématographique sur l'histoire.

Claude Chabrol utilise les images d'archives pour un propos qui nourrit la réflexion sur le statut des images et leur réception. Cette posture est risquée car prise au piège de la mémoire du spectateur, mais elle invite à regarder les images comme des sources que le spectateur doit passer au crible de la critique... pour peu qu'il en soit capable. Près de 200 000 personnes sont allées voir le film en salle.

Alexandre Boza

Éclairage média

L'extrait s'ouvre sur des images d'archives des actualités cinématographiques où des gens, peut-être des lycéens dans la cour de leur établissement, se sont répartis dans l'espace de telle sorte que la phrase « vive Pétain » apparaisse. La voix de Jean-Pierre Elkabbach prend le relais des images pour demander à ses invités, Claude Chabrol et Robert Paxton, « comment Vichy met en valeur les réalisations du Troisième Reich, met en valeur le régime nazi et le cite en exemple ».

Ils s'appuient sur des images de 1941 vantant les mérites du travail en Allemagne, qui permet aux chômeurs « d'aller gagner leur vie et celle de leur famille outre-Rhin ». Dans ce cadre « 50 000 ouvriers français travaillent momentanément en Allemagne, gagnant ainsi un salaire élevé pour leur catégorie ». 300 000 ouvriers volontaires partent jusqu'en 1942 pour l'Allemagne, avant que 650 000 autres ne partent sous la contrainte dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO).

On devine en fond du document une deuxième voix, couverte par la musique et le commentaire. Est-ce la version pour la France du journal allemand de l'UFA Deutsche-Wochenchau ? Rien ne permet de l'affirmer mais cela rentre bien dans la question soulevée initialement par Jean-Pierre Elkkabach.

Tout l'argumentaire de la propagande de Vichy est déroulé dans les Actualités mondiales. Le départ volontaire « permet non seulement d'alléger sensiblement les crédits de secours accordés par l'Etat français, mais aussi de donner aux ouvriers l'occasion d'apprécier la valeur des institutions nationales-socialistes allemandes ». C'est la mise en place d'une nouvelle Europe à l'heure allemande, marquée par les cris de joie du départ et les visages souriants des femmes qui partent. Au retour, dans cette nouvelle Europe, resterait le « souvenir tant du standard de vie que des bonnes conditions de travail, et enfin de l'accueil amical et de vraie camaraderie que leur réservèrent les ouvriers allemands ».

Ces images de propagande sont « beaucoup vues à l'époque », quand les Français les découvrent sur grand écran au moment où le cinéma est « en pleine gloire ». Claude Chabrol évalue le nombre de spectateurs à 200 millions par an en 1938, à 300 millions en 1942 et 400 millions en 1943. La croissance de la fréquentation depuis le milieu des années 1930 s'est progressivement stabilisée autour de 400 millions de spectateurs. Les années 1940, 1942 et 1944 connaissent une relative contraction qui peut s'expliquer par les épisodes militaires de guerre sur le territoire national. Dans la période 1940-1944, 220 films sont produits qui attirent le public. Les Actualités qui précèdent le long métrage sont « chahutées », avec des protestations « dans quelques villes » (Montpellier, Angoulême, Perpignan). Les actualités étaient alors projetées avec la lumière allumée, « pour voir les siffleurs . C'était quand même une époque de grande délation ».

Claude Chabrol explique la singularité de sa démarche : ce n'est pas « la vérité de l'époque » qui intéresse le plus Chabrol mais « la vérité des mensonges [...] ce que eux voulaient montrer. Ils voulaient décrire la France d'une certaine manière. [...] on a une vision de la France et des Français qui est celle que Vichy souhaitait. »

Il y a des « évolutions dans la propagande, mais pas dans le but » qui est de présenter la France « d'une certaine manière ». L'évolution notable est faite dans la présentation des Juifs. Il y a une diminution paradoxale de l'antisémitisme affiché par l'actualité au fur et à mesure des lois antisémites, car « le résultat de la propagande était l'inverse de ce qu'ils attendaient. Les gens commençaient à aider les Juifs et à les protéger ».

Alexandre Boza

Transcription

Jean-Pierre Elkabbach
Alors, ce qui apparaît dans le film de Claude Chabrol, et vous allez me dire comment vous l’avez fait, Claude Chabrol, c’est comment Vichy met en valeur les réalisations du Troisième Reich, met en valeur le régime Nazi et le cite en exemple. On le voit à travers des images de l’époque.
(Musique)
Commentateur
Ceux qui cherchent du travail en trouveront en Allemagne, peut-on lire sur les murs des villes françaises. Des ouvriers spécialisés, actuellement en chômage, se font inscrire auprès des services officiels afin d’aller gagner leur vie et celle de leur famille outre-Rhin. Actuellement, environ 50000 ouvriers français travaillent momentanément en Allemagne et touchent ainsi un salaire élevé pour leur catégorie. Ceci permet, non seulement, d’alléger sensiblement les crédits de secours accordés par l’Etat Français, mais aussi, de donner aux ouvriers l’occasion d’apprécier la valeur des institutions nationales socialistes allemandes.
(Bruit)
Commentateur
Le train roule vers l’Allemagne. Dans la première gare allemande, distribution de nourriture.
(Musique)
Commentateur
Pourvue de tous les perfectionnements sanitaires, voici l’usine.
(Musique)
Commentateur
Quand ces ouvriers reviendront en France, ils garderont de leur voyage en Allemagne le souvenir, tant du standard de vie que des bonnes conditions de travail, et enfin, de l’accueil amical et de vraie camaraderie que leur réservent les ouvriers allemands.
Jean-Pierre Elkabbach
Ces images étaient beaucoup vues à l’époque ?
Claude Chabrol
Ah oui, c’est au moment où le cinéma était en pleine gloire. Ecoutez, en 38, il y avait environ 200 millions de spectateurs par an. En 42, il y en avait plus près de, il y avait 300 millions et 400 millions en 43.
Jean-Pierre Elkabbach
Alors, le film, vous l’avez fait à partir des actualités de l’époque et de documents ou d’archives ?
Claude Chabrol
C’est ça.
Jean-Pierre Elkabbach
Mais vous croyez qu’on peut arriver à faire comprendre la vérité d’une époque à travers les mensonges officiels de l’époque ?
Claude Chabrol
C’est-à-dire, je n’ai pas tellement cherché à faire comprendre la vérité de l’époque que la vérité des mensonges qu’ils voulaient… Enfin, ce que j’essayais de montrer, c’est ce que eux voulaient montrer. C’est-à-dire, ils voulaient décrire la France d’une certaine manière, et c’était la manière qu’ils présentaient dans les actualités. C’est-à-dire que on a, à travers ces actualités, une vision de la France et des français qui est celle que Vichy souhaitait. Le Maréchal Pétain,
Jean-Pierre Elkabbach
Entre 40 et 44, avec des évolutions.
Claude Chabrol
Avec des évolutions dans la propagande, mais pas dans le but. Dans la propagande, il y a eu deux grosses évolutions. La première, ça a été vis-à-vis des juifs et de l’antisémitisme, ils ont été très antisémites. Il y avait tout un tas de petits documents antisémites, qui souvent, venaient d’Allemagne et étaient remontés. Des films qui s’appelaient Les Corrupteurs , par exemple, des choses comme ça, qui étaient antisémites aussi. Et à partir de fin 42, mois d’août 42, c’est-à-dire au moment de la rafle du Val d’Hiver, après la rafle de la zone libre, finalement, les autorités de Vichy se sont aperçues que le résultat de la propagande était l’inverse de ce qu’ils attendaient. C’est que les gens commençaient à aider les juifs et à les protéger. Donc, ils ont arrêté les frais.
Jean-Pierre Elkabbach
Oui, et quelquefois, chahutaient, d’après ce que j’ai compris, les films qui étaient présentés dans les salles de cinéma.
Claude Chabrol
Bien entendu, oui, oui, il y avait des protestations.
Jean-Pierre Elkabbach
Dans quelques villes.
Claude Chabrol
Dans quelques villes, quand il y avait… Montpellier a été…
Jean-Pierre Elkabbach
Angoulême, Perpignan.
Claude Chabrol
Angoulême, c’est ça. Et alors là, les préfets demandaient que les actualités soient projetées avec la lumière allumée, pour voir les siffleurs. C’était quand même une époque de grande délation, hein !

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