Danser avec l'évolution, une autre manière de penser la science par l'art

02 juillet 2006
01m 39s
Réf. 05359

Notice

Résumé :

Le spectacle Danser avec l'évolution, associant le chorégraphe Michel Hallet Eghayan et le paléoanthropologue Pascal Picq, est un franc succès. Ils mettent en scène les transformations de la mobilité des singes puis des hominidés. L'expression des corps permet de comprendre l'évolution.

Date de diffusion :
02 juillet 2006
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Contexte historique

Les spectacles de danse se sont considérablement renouvelés dans leur forme et dans leur ambition depuis les années 1960.

Maurice Béjart change l'approche scénique en utilisant un espace circulaire qu'il installe en plein air (Le Sacre du printemps, 1960). Jeux de lumières, projections et bruitages émaillent les chorégraphies de Carolyn Carson. La danse devient indépendante de la musique par l'introduction de la musique concrète (Symphonie pour un homme seul de Maurice Béjart). Les objets du quotidien entrent dans la danse, comme les chaises du Café Müller de Pina Bausch (création en 1978). Merce Cunningham va plus loin en s'associant à la musique de John Cage qui n'a ni commencement ni fin. La chorégraphie se déploie dans un espace qui n'a pas de centre ; le hasard et l'improvisation s'y développent (Un jour ou deux, 1973).

Ces œuvres contemporaines ont radicalement remis en question la danse, interrogeant ce qu'elle peut exprimer. Cet art, mise en scène d'éléments spirituels, devient de plus en plus connaissance du corps, de ses limites et de ses possibilités. La danse rejoint l'expression corporelle.

Michel Hallet Eghayan, directeur de compagnie à Lyon formé à l'école de Merce Cunningham, rencontre Pascal Picq, paléoanthropologue, en 2004 lors d'une conférence Art-Sciences de l'association lyonnaise Confluence des savoirs : « Pascal Picq est arrivé avec toutes ses connaissances et ses préoccupations sur l'origine de l'homme et de la vie ; quant à moi, je venais d'achever un travail chorégraphique sur Gilgamesh, donc sur l'origine de la culture ».

C'est la naissance d'une double trilogie, Arborescences, en hommage à Michel Serres. Le premier volet comprend trois parties : Which Side Story ?, raconte la naissance de la vie, des bactéries ; Danser avec l'évolution est une « conférence dansée » qui décrit l'évolution du corps de l'homo sapiens ; Seul l'arbre... met en scène la danse chez l'homo sapiens à travers les cultures du monde. « Les grandes histoires sur l'évolution de l'homme ont oublié le corps. Notre espèce s'est autoproclamée homo sapiens, vénérant en cela la domination de l'esprit sur le corps. Il s'agit là d'une étroitesse d'esprit propre à la pensée occidentale. Cependant l'histoire de l'Occident n'est pas celle de l'humanité. D'autres cultures ont associé le corps et l'esprit, comme celles d'Orient, d'ailleurs, de jadis. Une histoire universelle du corps et de l'esprit est-elle possible ? Certainement, à condition de prendre assez de recul, d'aller vers des temps qui dépassent l'échelle de l'homme et qui embrassent tous les hommes au-delà de l'histoire. Notre corps, nos comportements et nos émotions ne nous sont pas uniques. [...] L'évolution, dans son inconscience créatrice, a livré aux arts un corps élancé et curieusement fiché au-dessus de deux jambes. Notre corps se déplace sur deux jambes et toujours à deux temps, que ce soit pour marcher, courir ou danser. Simplification surprenante de notre évolution qui nous laisse les bras ballants. Simplification mais pas réduction car de ce corps et de cette tête haut perchés vont se déployer toutes les danses des mondes d'hier, d'aujourd'hui et de demain. » [tiré de l'ouvrage édité en 2007 qui reprend le texte de la conférence-dansée].

Le spectacle est réalisé en parallèle à la conférence. Ensemble, ils mettent l'expression corporelle en perspective, de façon à expliquer pédagogiquement l'évolution. L'homo sapiens ne s'est pas brutalement redressé dans la savane. Le travail de chorégraphie rend compte des différentes formes et étapes de la bipédie. Il s'agit de montrer par la danse ce que la science ne parvient pas toujours à expliquer simplement.

Alexandre Boza

Éclairage média

« Au commencement était l'eau, les cellules et les bactéries », ainsi qu'un documentaire sur nos ancêtres les grands singes. Par superposition d'images le spectateur passe progressivement, dans un raccord mouvement, de ces grands singes aux danseurs. Six danseurs dans un « décors minimaliste » rejouent les positions simiennes et retrouvent « les gestes ancestraux ».

Etonnante inversion des rôles dans le reportage. Le chorégraphe Michel Hallet Eghayan évoque le projet de Danse avec l'évolution comme enjeu scientifique : « le corps possède des mémoires extraordinaires. L'hypothèse est que le corps des danseurs possède ces mémoires, et que nous allons, grâce au travail de Pascal [Picq], et grâce au travail de la danse aller à la recherche, à la quête de ces mémoires qui font cent mille ou cent cinquante mille ans d'histoire ».

De son côté, Pascal Picq, pieds nus, montre et explique aux danseurs comment et pourquoi adopter telle ou telle position, réaliser tel ou tel mouvement. L'accompagnement musical composé par Gilles Colliard et Jean-Christophe Désert, les choeurs et la partition de la soliste et soprano Isabelle Eschenbrenner viennent rehausser le discours, accompagner les mouvements. Pour la journaliste, « allier les deux disciplines est pour [Pascal Picq] une évidence, car seule la souplesse d'un danseur pouvait expliquer comment le singe s'est levé un jour pour marcher. »

Le paléoanthropologue explique à son tour sa démarche. « On a le texte, l'explicite scientifique avec le support chorégraphié. Vous mettez les deux ensemble, je vous assure vous avez une compréhension bien sûr explicite mais également une impression dans votre corps. » Les images alternent mouvements gauches des hominidés et grâce des pas chassés, les uns dans la continuité des autres. Le commentaire lu par Pascal Picq éclaire et oriente la compréhension de ce qui se déroule sur la scène.

Pour les danseurs, « c'est émouvant », et techniquement, « c'est très difficile, surtout pour les cuisses [...] c'est des choses qu'on a complètement oubliées ». Réaliser ce spectacle est une souffrance physique pour les danseurs car les hommes n'ont plus l'habitude de vivre et se déplacer dans cette position accroupie. Les douleurs articulaires sont nombreuses, de même que les courbatures des quadriceps.

Alexandre Boza

Transcription

Journaliste
Un spectacle étrange pour une très longue histoire, la nôtre bien sûr. Dans un décor minimaliste, six danseurs, à force de travail, ont su retrouver les gestes ancestraux.
Michel Hallet-Eghayan
Le corps possède des mémoires extraordinaires. L’hypothèse, c’est que les danseurs possèdent ces mémoires et que nous allons, grâce au travail de Pascal et grâce au travail de la danse, aller à la recherche, à la quête de ces mémoires qui font 100000 ou 150000 ans d’histoire.
Journaliste
Pascal, c’est lui, paléoanthropologue et passionné de danse. Pour lui, allier les deux disciplines était une évidence, car seule la souplesse d’un danseur pouvait raconter comment le singe, un jour, s’est levé pour marcher.
(Musique)
Comédien
Nous sommes à Laetoli au nord de la Tanzanie, il y a 3 600 000 ans.
Pascal Picq
On a le texte, l’explicite scientifique, avec le support chorégraphié. Vous mettez les deux ensemble, je vous assure, vous avez une compréhension bien sûr explicite mais également une impression dans votre corps.
(Bruit)
Harry Albert
C’est émouvant.
Journaliste
Et techniquement parlant, est-ce que c’était difficile ?
Harry Albert
C’est très difficile, surtout pour les cuisses, très très difficile, c’est des choses qu’on a complètement oubliées.
Michel Hallet-Eghayan
Homo sapiens conquiert toute la terre.
(Musique)
Michel Hallet-Eghayan
Mais une fois arrivé là, planté sur ses pieds, le regard sur l’horizon, il ne peut s’échapper que par la pensée.
Journaliste
Et à force de penser, l’homme a depuis fort longtemps oublié ses premiers pas sur la terre. Les lui rappeler, c’est à la fois un cours d’histoire et une leçon d’humilité.