L'inauguration du Centquatre à Paris, un établissement de culture au cœur d'un quartier défavorisé

11 octobre 2008
05m 54s
Réf. 05360

Notice

Résumé :

A l'occasion de l'ouverture du Centquatre dans le 19e arrondissement à Paris, le reportage fait le point sur le projet. Dans un premier temps, le journaliste va à la rencontre des publics dans leur diversité. Un entretien avec Robert Cantarella, le co-directeur de l'établissement permet ensuite de mettre le projet en perspective.

Date de diffusion :
11 octobre 2008
Source :

Contexte historique

Le 104 se présente comme un « espace de programmation et de création, d'expériences et d'innovations, perméable aux vibrations du monde contemporain ». C'est le projet culturel phare du maire de Paris Bertrand Delanoë. Restauré par les architectes de l'Atelier Novembre, il est inauguré le 11 octobre 2008 dans les 40 000 mètres carrés de l'ancien site des pompes funèbres du 19e arrondissement de Paris. Il aurait coûté autour de « 100 millions » d'euros (104 disent les mauvais esprits) selon le cabinet de Christophe Girard, adjoint à la culture à la mairie de Paris. C'est un signe fort dans un contexte de réduction des dépenses publiques, singulièrement pour un établissement culturel.

La direction en est confiée aux metteurs en scène Frédéric Fisbach et Robert Cantarella avec un double objectif : offrir un lieu de travail à des artistes en créant des résidences d'une durée d'un mois à un an ; démocratiser l'art sous toutes ses formes via des visites d'ateliers quotidiennes, gratuites l'après-midi et payantes le soir. De jeunes artistes deviennent les médiateurs de la culture vers les publics d'un quartier dont la population est éloignée de la culture. Le public est convié à voir « l'art en train de se faire ».

Le 104 est installé au cœur d'un quartier défavorisé, entre le 104 de la rue d'Aubervilliers et le 5 rue Curial, à deux pas des tours des Orgues de Flandres et de la Cité Curial où le chômage avoisine les 20 % de la population active. Une vingtaine des agents d'accueil sont issus d'un parcours d'insertion et les associations culturelles de pratique amateur sont accueillies dans un lieu attenant au 104, le Cinq.

Le projet d'aménagement est ambitieux pour les artistes en manque chronique de place : dix-neuf ateliers d'au moins cent mètres carrés pour accueillir toutes les disciplines (théâtre, danse, musique, vidéo, arts plastiques, arts de la rue). Les compagnies peuvent répéter dans l'une des deux salles de spectacle. L'équipe du 104 se compose d'une soixantaine de personnes pour accueillir trente-cinq équipes artistiques chaque année. Leurs travaux sont présentées en juin lors d'un grand festival, « Traversée ». C'est le nom donné à la longue allée centrale qui relie la rue Curial à la rue d'Aubervilliers, et qui a vocation à devenir un passage public : pour Fisbach et Cantarella, « L'art, c'est le chemin » (Paul Klee).

Le 104 est un projet expérimental adossé à des commerces (café, restaurant, librairie) pour valoriser le quartier. Mais dès la fin de la première année d'exploitation, le projet prend l'eau. Il ne parvient pas à créer une demande dans le quartier et n'attire pas assez le public extérieur. L'établissement accuse un déficit de 600 000 euros ; les commerces tardent à s'installer. L'établissement coûte chaque année huit millions d'euros de fonctionnement mais ce n'est pas suffisant pour être ambitieux. L'idée de faire du 104 une Université de tous les arts n'aboutit pas. Cantarella et Fisbach démissionnent et la ville de Paris est critiquée pour n'avoir pas su préparer le développement du lieu.

La ville cherche alors un nouveau directeur. Le 9 juin 2010, José-Manuel Gonçalvès est nommé au poste après avoir réussi à faire de la Ferme du Buisson, à Marne-la-Vallée (Seine-et-Marne) un haut lieu de culture. Sa première décision consiste à ouvrir le bâtiment sur le 5 de la rue Curial, pour le retourner et aller à la rencontre des habitants. La diversité des pratiques est encore accrue, entre ateliers de « pratiques spontanées » et programmation d'événements pointus ou décalés (le Mondial du tatouage). Gonçalvès veut une rupture dans le sens de plus de liberté : « il fallait arrêter de regarder ce lieu comme un monument. Quand je suis arrivé, on ne pouvait rien accrocher, rien déplacer, tout avait été verrouillé » [entretien accordé au journal Le Monde, 25 août 2013].

Alexandre Boza

Éclairage média

Le Centquatre, « lieu le plus branché de la capitale au cœur d'un quartier populaire ? ». C'est ce que le reportage propose d'illustrer en allant à la rencontre des visiteurs venus pour l'inauguration de l'établissement. Ce n'est pas le lieu de culture que l'on vient d'abord voir, mais l'opération de réhabilitation des pompes funèbres parisiennes en lieu de vie et de création. C'est le cas des anciens employés car « maintenant c'est autre chose. C'est les vivants qui sont maintenant ici ».

La place des artistes est centrale et le contrat repose sur un échange : de jeunes artistes méconnus et en devenir disposent d'un lieu pour travailler en résidence. En échange, ils doivent montrer leur travail au public. De manière symbolique, le performeur Nicolas Simarik propose une installation interactive : les visiteurs ont une clef du 104, c'est à eux de choisir de s'en servir pour participer au projet. Les personnes interrogées sont les parfaits exemples des intentions défendues : la dame qui va venir car elle habite « juste à côté », la jeune fille qui attend du lieu « la culture, plus de culture dans le 19e parce qu'on n'avait pas grand-chose », l'artiste qui regrette la pénurie de lieux accueillant des artistes à Paris et se porterait volontiers candidat à une résidence. Le comité de sélection des projets de la « ruche des arts » à reçu plus de trois mille deux cents propositions avant l'ouverture, confirmant ce besoin. Pour Robert Cantarella, co-directeur du Centquatre, « il y a beaucoup de lieux déjà à Paris qui sont des lieux de diffusion, [...] ce que l'on veut donner au Cent-Quatre c'est ce chaînon manquant entre l'artiste tout seul chez lui et qui attend de se montrer, de se faire voir, et le lieu de représentation ; il faut un lieu de travail ».

Pour l'inauguration, « les branchés du monde artistique côtoyait la population locale, pas forcément connaisseuse ». Le reportage pose la question qui fâche : les habitants du quartier auront-ils envie de revenir dans ce lieu d'élitisme culturel, proposant des projections, mais également des lectures, des concerts, du théâtre ? Le contraste entre les artistes réalisant leur performance et le public bigarré est lisible dans les images. Selon Robert Cantarella, « on s'est plaint il y a quelques années que des artistes français n'étaient plus en vogue. En fait c'est absurde, il y a toujours de très grands artistes en France. Simplement il faut leur donner de bonnes conditions de travail. Mais c'est aussi, et c'est la particularité du Cent-Quatre, un lieu pour le public [...], c'est un passage, c'est ouvert de 11 heures à 23 heures, c'est gratuit. Les ateliers seront aussi ouverts régulièrement pour que l'on puisse découvrir des arts que l'on ne connaît pas, ou alors qu'on connaît bien, mais qu'on a envie de connaître autrement. »

Les bobos sont dubitatifs : « c'est pas parce qu'on va mettre un centre d'art au milieu d'une banlieue que tout... enfin voilà. C'est pour les gens qui s'intéressent, c'est tout c'est comme ça. [...] Après ils vont voir un truc, ça peut faire des crossover, mais ça ne sera pas non plus la folie totale ». Le journaliste semble avoir décidé de se « payer » ce public en choisissant une caricature de « cultureux ». Le témoignage est un peu court sur le fond, mais révélateur des enjeux du projet. Le Centquatre s'insère dans une périphérie urbaine qui ressemble à la banlieue, lieu de relégation par excellence. Il faudrait que les gens n'y viennent pas « en curieux », mais par goût.

L'entretien qui suit le reportage est porteur de tous ces espoirs et de toutes ces attentes. Le metteur en scène Robert Cantarella défend avec dynamisme et élégance ce lieu ouvert, tourné « vers les publics du quartier ». Il est également très ambitieux lorsqu'il dit vouloir que les touristes « viennent ici comme on va au Grand Palais, comme on va à la Tour Eiffel. On dira : "on passe par le Centquatre", c'est aussi un bâtiment historique magnifique ».

Alexandre Boza

Transcription

Présentateur
L’évènement culturel du week-end, c’est l’ouverture du 104. C’est à ce même numéro de la rue d’Aubervilliers, dans le 19ème arrondissement. Cette ruche promet d’être le lieu le plus branché de la capitale, au cœur d’un quartier populaire. Dès le début de l’après-midi, après l’inauguration qui a eu lieu ce matin, les visiteurs se sont bousculés pour prendre possession des lieux. Le 104 sera ouvert tous les jours en accès libre, ambiance avec Daïc Audouit et Nadia Dendoune.
Journaliste
Parmi les premiers visiteurs, il y a d’abord ceux qui ont travaillé dans ce bâtiment du temps où il abritait les Pompes Funèbres de la capitale.
Inconnu 1
Je viens visiter, ça me fait plaisir de revoir où j’étais avant.
Inconnue 1
Mon père avait un appartement de fonction, et moi tous les dimanches, tout cet espace-là, ça m’appartenait.
Inconnu 2
Ça me plaît, oui, maintenant, c’est autre chose. C’est les vivants qui sont maintenant ici.
Inconnu 3
ben il vaut mieux, hein.
Inconnu 2
Et les bons vivants, en plus !
Journaliste
Et les vivants, ce sont les artistes qui seront en résidence au 104. Des ateliers leur sont prêtés, en échange, ils doivent montrer leur travail au public.
Nicolas Simarik
Vous nous donnez au comptoir là-bas les clés que vous avez ramenées,
Inconnue 2
Voilà,
Nicolas Simarik
On vous donne en échange la clé du 104 qui est comme ça,
Inconnue 2
D’accord !
Nicolas Simarik
Voilà, qui vous donne accès aux performances du projet, où il y aura tous les gens qui auront participé,
Journaliste
Vous allez l’utiliser, votre clé ?
Inconnue 3
Ben oui, pourquoi pas ? Je vais me renseigner, puis je vais voir !
Journaliste
Vous ne viendrez pas qu’aujourd’hui ?
Inconnue 3
Non, mais j’habite à côté.
Inconnu 4
Je suis artiste, oui. Et c’est vrai que bon, sur Paris, il y a un peu pénurie de lieux...
Journaliste
Vous seriez candidat pour être ici ?
Inconnu 4
Ouais, pourquoi pas, oui.
Journaliste
Qu’est-ce que vous attendez d’un lieu comme ça ?
Inconnue 4
Je ne sais pas, moi, ce que ça, la culture, plus de culture peut-être dans le 19ème, puisqu’on n’avait pas grand-chose !
Journaliste
Le 104 est en effet situé tout près de la cité Curial, quartier difficile. Cet après-midi, les branchés du monde artistiques côtoyaient la population locale, pas forcément connaisseuse, mais aura-t-elle envie de revenir ?
Inconnu 5
Ce n’est pas parce qu’on va mettre un centre d’art au milieu d’une banlieue que tout, enfin voilà. C’est pour les gens qui s’y intéressent, c’est tout. C’est comme ça que…
Journaliste
Vous ne pensez pas que les gens du voisinage viendront quand même ?
Inconnu 5
Si, bien sûr, ouais, ils vont venir en curieux, mais voilà. Après, ils vont voir un truc, oui, je ne sais pas. Ça peut toujours faire des, oui, des crossover, mais ce ne sera pas non plus la folie totale, enfin !
Journaliste
Il y aura aussi des spectacles et des concerts. Au programme bientôt, Lou Reed, ex-chanteur d'un Velvet que le Directeur du 104 espère pas aussi underground que cela.
Présentateur
Et nous allons directement au 104 de la rue d’Aubervilliers, retrouver l’un des deux directeurs de ce lieu de culture, Robert Cantarella, bonsoir,
Robert Cantarella
Bonsoir !
Présentateur
Alors, cette symbolique des clés, elle est très forte. On l’a vu dans ce reportage, ce lieu est d’abord dirigé, en tout cas, autant pour les artistes que pour les habitants du quartier, c’est important que les habitants du quartier prennent possession de l’endroit ?
Robert Cantarella
Bien sûr, bien évidemment, vous l’imaginez. On l’a entendu d’ailleurs dans ce reportage, les anciens des Pompes Funèbres disent que ça va devenir un lieu pour les bons vivants, alors pour nous, c’est fondamental. A la fois, un lieu pour les artistes, bien sûr, mais aussi, pour les publics. Alors, quand vous dites les publics du quartier, bien sûr que c’est important. Mais c’est aussi les publics de Paris et les publics de partout. Le lieu est magnifique, on le devine peut-être derrière, là, et on l’a vu dans votre reportage, on veut que les touristes qui viennent à Paris viennent ici, comme on va au Grand Palais, comme on va à la Tour Eiffel. On dira, on passera par le 104 ! C’était aussi un bâtiment historique magnifique.
Présentateur
C’est un lieu ouvert en permanence, pratiquement. A Paris, c’était important d’avoir un lieu aussi grand, aussi vaste pour les artistes qui, on le sait, manquent de place souvent.
Robert Cantarella
Très souvent, vous savez, les artistes se plaignent la plupart du temps de ne pas avoir d’espace, de ne pas avoir le temps de faire leurs recherches. On s’est plaint, il y a quelques années, du fait que des artistes français n’étaient plus en vogue. En fait, c’est absurde, il y a toujours de très grands artistes en France. Simplement, il faut leur donner de bonnes conditions de travail. Mais c’est aussi, et c’est la particularité du 104, un lieu pour le public. Vous l’avez dit, c’est un passage, c’est ouvert de 11 heures à 23 heures, c’est gratuit ; et les ateliers seront aussi ouverts régulièrement pour qu’on puisse découvrir des arts que l’on ne connaît pas. Ou alors, qu’on connaît bien mais que l’on a envie de connaître autrement.
Présentateur
Robert Cantarella, quand on parle du 104, on parle déjà de Villa Médicis en plein Paris, ou de Ruche, donc ça fait référence déjà à des lieux qui ont existé ou qui existent encore. Est-ce que c’est cette ambition que vous voulez donner au 104 ?
Robert Cantarella
Ben, ce qu’on voudrait donner au 104, en fait, c’est l’idée que il y a beaucoup de lieux déjà à Paris. Beaucoup de lieux qui sont des lieux de diffusion, cinéma, des théâtres. Il n’y en a jamais assez mais il y a beaucoup de lieux de diffusion. Ici, ce que l’on veut donner au 104, c’est ce lieu qui manquait, ce chaînon manquant entre l’artiste tout seul chez lui et qui attend de se montrer, de se faire voir, et le lieu de représentation. Il faut un lieu de travail, ce sera le 104. C’est un lieu de passage, mais avant tout, artistes et publics.
Présentateur
Alors, pour terminer, donnez-nous, pour nous donner envie, une journée type du 104. Ça peut ressembler à quoi l’emploi du temps d’une journée ?
Robert Cantarella
A 11 heures du matin, on peut venir, on peut aller d’abord soit au café, soit au restaurant, qui sera ouvert dans quelques mois. Il y a une librairie, il y a un jardin qui va changer chaque année. Parce qu’il y a des paysagistes qui, chaque année, vont changer un jardin, et ça devient un jardin public. On peut ensuite, si on le veut, choisir un atelier. Il y a un endroit où on connaîtra, on dira : Tiens, je ne connais rien à la bande dessinée, je ne connais rien à la musique ou à la peinture. On peut aller dans un atelier et un artiste va nous accueillir, nous faire découvrir son travail et nous expliquer comment le travail de l’artiste n’est pas fait d’inspiration mais est fait de plein de détails, de sensualité et de découvertes. Et le soir, il y a des programmations, comme vous l’avez dit, un film, un concert, une lecture, du théâtre, et aussi, d’autres rendez-vous donnés à d’autres artistes.
Présentateur
Merci beaucoup, Robert Cantarella, d’avoir été l’invité du 19-20, en direct depuis le 104 de la rue d’Aubervilliers. Vous l’aurez compris, c’est là qu’il faut être, si l’on veut être branché.

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