Les Perses d'Eschyle

15 novembre 1993
02m 32s
Réf. 05404

Notice

Résumé :

Reportage des actualités régionales sur l'adaptation des Perses d'Eschyle par Peter Sellars au théâtre de Bobigny en 1993.

Date de diffusion :
15 novembre 1993
Personnalité(s) :

Contexte historique

Né vers 525 à Eleusis près d'Athènes, Eschyle est membre d'une grande famille aristocratique et se met tôt à écrire. Poète et soldat, il prend part à la bataille de Marathon en 490 et dix ans plus tard à celle de Salamine, qui lui inspire Les Perses. Treize fois vainqueur du concours tragique, Eschyle aurait composé pas moins de vingt drames satyriques et quatre-vingt dix tragédies, dont seules sept nous sont parvenues : Les Perses, Les Sept contre Thèbes (voir notice La guerre, selon Eschyle et Olivier Py), Les Suppliantes, Prométhée enchaîné, la trilogie de L'Orestie. C'est un homme de spectacle complet : il invente le deuxième acteur, le costume flottant, le masque à fond blanc et fixe les règles de la mise en scène. Avant la création du troisième acteur, il joue le rôle écrasant du protagoniste : il incarne, en changeant de masque, les deux héros principaux de chaque tragédie de ses trilogies. Eclipsé à la fin de sa vie par la gloire montante de Sophocle, il meurt en Sicile en 456.

Au Ve siècle avant notre ère, Eschyle, puis Sophocle et Euripide développent les fondements de la tragédie, lors des fêtes données à Athènes en l'honneur de Dionysos. La fonction religieuse du théâtre se double d'une fonction politique. Tous les citoyens se retrouvent au théâtre pour « communier » autour de sujets mythologiques connus, le plus souvent puisés chez Homère, et partager ainsi une culture commune et le sentiment d'appartenir à la cité. À côté du genre de la comédie représenté par Aristophane, la tragédie, que théorise Aristote au IVe siècle dans sa Poétique, contribue à l'éducation morale du citoyen. S'il adhère en effet à ce qu'il voit, la scène, les masques ou le chœur, en créant une distance, lui rappellent sans cesse qu'il assiste à une fiction. Purgé de ses passions grâce à la catharsis, qui déclenche en lui la crainte du tyran et la pitié pour la victime, il peut mener dans la cité une existence exemplaire.

Si Les Perses n'est pas inspirée par Homère, la tragédie la plus ancienne de toutes les pièces antiques conservées mobilise un événement retentissant de l'histoire grecque. En 480, lors de la fameuse bataille de Salamine, les Hellènes triomphent des Perses menés par le roi Xerxès. Eschyle se saisit de ce fait récent et écrit en 472 une pièce patriotique, qui, au sein d'une tétralogie aujourd'hui disparue, remporte le concours tragique. Pour célébrer sans tapage la victoire de son peuple, il prend le parti original de se placer du côté des vaincus, incarnés par le chœur des vieillards perses. Diminué par Sophocle et surtout Euripide, le chœur chez Eschyle joue un rôle absolument essentiel. Il est le principal personnage de la tragédie.

Posant déjà les grands principes tragiques, la pièce montre que le destin ne dépend pas des hommes, mais des dieux : Xerxès, qui l'a oublié, est sanctionné par une défaite militaire. L'œuvre condamne donc la présomption et la démesure (ou hybris) qui met en danger l'ordre de la cité, et invite à méditer sur la vanité des grandes entreprises humaines. Conformément à toute l'œuvre d'Eschyle, c'est bien « la tragédie de la justice divine » qui nous est donnée à voir, pour reprendre les mots de l'helléniste Jacqueline de Romilly.

Johanna Pernot

Éclairage média

Les actualités régionales d'Île-de-France du 15 novembre 1993 consacrent leur page culture aux Perses, le nouveau spectacle de Peter Sellars monté en anglais à la MC93 de Bobigny après avoir été joué au festival d'Edimbourg. En quelques mots, la présentatrice brosse un portrait du metteur en scène américain aux adaptations très contemporaines, souvent spectaculaires et controversées. De la piscine du campus d'Harvard, où, étudiant, il a fait jouer Antoine et Cléopâtre au quartier new-yorkais d'Harlem, où a il récemment monté le Don Giovanni de Mozart, Peter Sellars a souvent choisi pour ses spectacles des espaces originaux. Célèbre pour son goût pour l'opéra, ses prises de risques et ses audaces, il aime ancrer son travail dans l'actualité politique et sociale. Son adaptation des Perses d'Eschyle suit parfaitement cette logique. Elle s'inscrit en réponse à la guerre du Golfe de 1990-1991 qui oppose à l'Irak de Saddam Hussein une coalition internationale menée, sous le drapeau de l'ONU, par les Etats-Unis de George Bush.

Le reportage de France 3 propose un entretien de Peter Sellars et des extraits des répétitions. Dans un décor vide au sol clair qui peut évoquer le désert, on aperçoit les comédiens en costumes traditionnels, sur fond de musique orientale et d'encens. L'éclairage faible par moments peut évoquer la nuit clandestine dans laquelle est plongé le peuple en guerre. Mais, comme le souligne Peter Sellars, le spectacle sublime le réel : aux vidéos du conflit diffusées à l'époque par la CNN se substitue l'humanité « [d]es danseurs, [d]es musiciens, [d]es poètes. »

Comme Eschyle, le metteur en scène américain reprend donc le point de vue des vaincus, mais cette fois pour critiquer la politique de son pays. Comme il le confie dans un autre entretien avec Michel Field, c'est un miroir qu'il tend aux Américains pour les forcer à se regarder et leur offrir une image différente de celle diffusée par la propagande. Pour Peter Sellars, faire entendre la voix du camp adverse est un moyen d'instaurer un dialogue pour rompre le cercle de la violence et éviter la diabolisation de l'ennemi.

On pourra opposer cette mise en scène intimiste et contemporaine à la célèbre adaptation de Jean Prat, qui, trente-deux ans plus tôt, compose pour des millions de téléspectateurs un spectacle cérémonial et grandiose.

(pour une étude comparative, voir la noticeLes Perses d'Eschyle, consacrée à l'adaptation pour la télévision de Jean Prat en 1961)

Johanna Pernot

Transcription

Présentatrice
Le retour au théâtre de l’américain Peter Sellars à Bobigny. On se souvient de ses deux spectacles décoiffants il y a 4 ans. Il avait détourné le Don Giovanni de Mozart à Harlem et les Noces de Figaro à Manhattan dans la 5ème avenue. Alors aujourd’hui, Peter Sellars s’attaque aux Perses d’Eschyle, version Guerre du Golfe et côté irakien. Surprenant et audacieux comme l’ont constaté Marie-Claire Gautier et Guy Nevers.
Peter Sellars
Si on dit que l’histoire, c’est écrit par les vainqueurs, là, on a l’histoire des gens qui ont perdu.
Journaliste
Vous êtes à Bobigny-sur-Perse, là où le magicien Sellars, celui qui s’empare de la dramaturgie pour la restituer sous un nouveau regard, vient après Mozart, après Messiaen, de re-concevoir Les Perses d’Eschyle à sa façon. Les Perses aujourd’hui, c’est la guerre du Golfe côté perdant sous l’œil de la CNN.
Peter Sellars
Eschyle lui-même, il a lutté dans la guerre. Il a été un général pour les grecs et pour les vainqueurs. Et 15 ans plus tard, pour un public grec, il a créé un spectacle qui présentait la guerre persane exclusivement du point de vue persan, du point de vue des gens qui ont perdu tout.
(Musique)
(Bruit)
Peter Sellars
Ce n’est pas Robocop, ce n’est pas Rambo, mais nous sommes de vrais êtres humains et on a besoin des danseurs.
(Bruit)
Peter Sellars
Ce qui est très intéressant dans ce spectacle, c’est qu’on n’utilise pas les vidéos des atrocités de guerre. On utilise les danseurs, les musiciens et les poètes.
(Musique)
Peter Sellars
Si on évite les crises, si on ignore ce qui n’est pas bien dans nos vies, ça devient pire, ça devient un désastre. Ça devient, ça s’explose après un certain temps. Si on essaie d’éviter les questions difficiles, on ne devient pas plus simple.