Didier Daeninckx contre la raison d'Etat

16 janvier 1997
03m 19s
Réf. 05405

Notice

Résumé :

A l'occasion de la projection de Lumière noire, film tiré de son roman, Didier Daeninckx revient sur l'événement à l'origine de cet écrit, puis rappelle la place que la lutte contre la raison d'Etat prend dans l'ensemble de son oeuvre.

Date de diffusion :
16 janvier 1997
Source :
Lieux :

Contexte historique

Didier Daeninckx est né en 1949, en Seine Saint-Denis. C'est à l'âge de 11 ans, au cours d'une expérience traumatisante liée à des émeutes dans son quartier, que l'écriture s'impose à lui comme une nécessité. Après une scolarité difficile à Aubervilliers, il trouve par hasard un métier d'imprimeur, devient ensuite animateur culturel, puis journaliste. C'est au cours d'une période de chômage qu'il écrit son premier roman, Mort au premier tour (1982), où l'on voit apparaître un personnage qui se fait récurrent dans son oeuvre : l'inspecteur Cadin. La publication de Meurtres pour mémoire en 1984, qui évoque la dérive sanglante de la manifestation FLN du 17 octobre 1961, lui ouvre les portes de la notoriété. Il se spécialise alors dans le roman noir. Dans La mort n'oublie personne (1988), il raconte l'histoire tragique d'un jeune résistant condamné pour meurtre après la guerre. Avec Cannibale, publié en 1998, il revient sur les «zoos humains» de l'Exposition Coloniale de 1931, pendant laquelle des Kanaks avaient été donnés à voir comme des animaux. Auteur prolifique, Daeninckx compose aussi nouvelles, essais, bandes-dessinées et scénarios pour la télévision, le cinéma et la radio. Persuadé qu'on est amené à revivre le passé si on ne l'affronte pas, l'écrivain puise son inspiration dans les périodes troubles de l'histoire, les événements que l'on cherche à étouffer, les faits divers. Son oeuvre est résolument orientée vers une critique sociale et politique.

C'est en 1987 que Daeninckx publie Lumière noire, roman policier qui prend pour toile de fond la première expulsion massive d'étrangers décidée par l'Etat. En 1986, sous la direction de Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, la politique migratoire connaît un tournant majeur : la plupart des ressortissants des pays pauvres sont obligés d'avoir un visa. Le 19 octobre 1986, une centaine de Maliens sont emmenés de force dans un charter affrété par le ministère, renvoyés manu militari vers Bamako. Si l'événement a bien évidemment marqué et troublé l'écrivain, c'est surtout « le vol d'un mot» qui est à l'origine de l'écriture de son roman : « J'ai la volonté de donner à voir par le roman. Il permet de montrer des choses qui sont là, mais qui ont besoin d'être soulignées. Mon boulot, c'est les mots [...]. En 1986, par exemple, on m'a volé un mot. C'est un mot qui veut dire liberté, rencontre des peuples, changement d'horizon : le mot charter. Pour ma génération, 20 ans en 1968, charter, ça voulait dire : voyager pas cher à l'autre bout du monde, faire la fête, rencontrer des potes, etc. En 1986, il y a eu le charter pour le Mali et désormais, ça veut dire le contraire de la liberté. D'un seul coup, je me suis dit : «Tiens, le père Pasqua, il m'a volé un mot», et j'ai écrit Lumière noire » (Daeninckx par Daeninckx, Thierry Maricourt).

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

A l'occasion de la projection du film tiré de son roman Lumière noire dans le campus de l'Université Picardie-Jules Verne, Didier Daeninckx est l'invité du journal télévisé de FR3 Picardie, le 16 janvier 1997. L'entretien, malgré sa brièveté, est assez complet. Il aborde divers points : la rédaction du roman, la production et la diffusion du film qui en est issu, le caractère engagé de l'oeuvre de l'écrivain. La dernière question posée par Laïd Berritane, comparant deux versions du roman, montre que le présentateur a pris le temps de s'immerger un tant soit peu dans les écrits de Daeninckx. C'est toutefois la projection du film qui est à l'origine de l'invitation de l'auteur sur le plateau. Publié en 1987, le roman est adapté en 1994 par Med Hondo au cinéma. L'écrivain souligne les difficultés que le réalisateur a rencontrées pour produire ce film. Seule une chaîne de production anglaise a donné des financements, aucun producteur français n'ayant souhaité se lancer dans l'aventure. Si la présence de Daeninckx sur le petit écran et les propos tenus par l'écrivain sont la marque de l'indépendance que les journaux télévisés ont acquise par rapport aux pouvoirs politiques, force est de constater que le caractère confidentiel de cet entretien (l'information - concernant la projection du film sur le campus d'une université de province - est diffusée sur la page régionale du JT) nous invite à penser que les propos de Daeninckx gardent un aspect dérangeant. Le présentateur l'incite d'ailleurs à revenir sur l'engagement qui fonde son écriture : il y a toujours quelqu'un, explique le romancier, qui s'insurge contre la raison d'Etat. Ainsi, bien avant le procès Papon, son ouvrage Meurtres pour mémoire interrogeait le rôle trouble de cet homme politique dans l'histoire.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Présentateur
Invité de notre journal, Didier Daeninckx, bonjour.
Didier Daeninckx
Bonjour.
Présentateur
Alors, vous êtes à Amiens à double titre, d’une part pour nous parler de votre livre, Lumière Noire, et du film de Med Hondo adapté de votre livre justement, et qui sera présenté ce soir sur le campus de l’Université de Picardie Jules Verne, voilà un peu pour le décor. Alors, Lumière Noire pour résumer, c’est un peu une affaire criminelle et politique à la fois, avec un contexte politique certain.
Didier Daeninckx
Contexte politique certain, c’est un livre écrit il y a une dizaine d’années maintenant, en 86, et je m’étais servi de ce qu’on avait appelé le charter pour les maliens, les 101 maliens. Et j’ai mis une histoire policière qui était une bavure policière qui se déroulait sur l’aéroport Roissy Charles de Gaulle et où un des maliens aurait été le seul témoin de cette bavure et posséderait la vérité. Ce qui fait qu’il y a toute une enquête qui va être entre Roissy Charles de Gaulle, le département de la Seine-Saint-Denis où j’habite et l’Afrique, Bamako. Et donc, il y a des allers et retours comme ça, et cette histoire tisse un petit peu les liens entre l’Afrique et puis aussi les ressentiments qu’il peut y avoir entre les pays.
Présentateur
Justement, dans votre, pour revenir au roman précédent, je pense à Meurtres pour mémoire ou La mort n’oublie personne . Là également, l’Etat ou du moins les hommes qui dirigent ne trouvent pas beaucoup de grâce à vos yeux.
Didier Daeninckx
C’est-à-dire que je mets en scène…
Présentateur
Dans tous les cas, il y a toujours des suspicions.
Didier Daeninckx
Il y a toujours des suspicions, c’est-à-dire, j’essaie toujours de mélanger l’histoire individuelle des individus et l’histoire collective. Et par exemple, Meurtres pour mémoire , c’est d’une certaine manière très inspiré par le personnage de Maurice Papon qui a eu un rôle assez sinistre dans les années 40 et…
Présentateur
Dont l’actualité rebondit aujourd’hui.
Didier Daeninckx
Et aujourd’hui, ça rebondit. C’est-à-dire, je n’arrête pas de voir un petit ce qui a inspiré mon livre depuis… celui là, il a été écrit il y a une quinzaine d’années. Et aussi, c’est ça, son rôle pendant la guerre d’Algérie puisqu’il était Préfet de police de Paris et IGAME aussi dans la région de Constantine et il n’a pas laissé de bons souvenirs dans ces endroits-là. Donc, mes livres sont toujours là, c’est-à-dire, il y a toujours quelqu’un qui s’insurge contre la raison d’Etat. C’est-à-dire que l’Etat essaie de faire en sorte que les choses ne se voient pas, un petit peu tout ce qui est caché dans les placards.
Présentateur
On va dire un mot également du film de Med Hondo. Justement, il a été tourné et réalisé il y a 2 ans maintenant ?
Didier Daeninckx
Il y a 2 ans, oui, oui.
Présentateur
Est-ce que ça a été facile pour lui de faire ce film ?
Didier Daeninckx
Non, c’était, parler du charter pour le Mali, ça été une très grande difficulté. C’est-à-dire qu’il n’a pas trouvé de producteur, il a trouvé uniquement un producteur, c’est une chaîne de télévision anglaise qui s’appelle Channel 4 et ça a été projeté sur les écrans en Angleterre ; et en France, bizarrement, cette histoire-là n’a pas trouvé sa place encore. Donc, on est un petit peu les commis-voyageurs du film et on le promène à travers toute la France, partout où on est invité. Donc là, c’est l’université qui nous invite, donc, depuis 2 ans, on fait couple comme ça à travers la France pour présenter ce film et en discuter.
Présentateur
Une dernière question. Justement, Didier Daeninckx, alors, ôtez-moi juste un doute. Dans l’édition originale, il y a une citation de Charles Pasqua qui dit "La démocratie commence là où s’arrête la raison d’Etat" ; mais dans la nouvelle édition, ce n’est plus Charles Pasqua, c’est Victor Hugo.
Didier Daeninckx
Tout simplement parce que en tournant le film, j’ai lu des livres de Victor Hugo et j’ai lu tous les articles parus après sa mort en 1885 et je me suis aperçu que j’avais appelé ce livre Lumière Noire ; et les dernières paroles de Victor Hugo c’est : "C’est ici le combat du jour et de la nuit, je vois de la lumière noire". Et Victor Hugo est mort sur les mots de lumière noire. Donc, j’ai enlevé la citation de Charles Pasqua qui était ironique et j’ai remis celle-ci en hommage à Victor Hugo.
Présentateur
Donc, vous avez apporté la réponse à ma question. Alors donc, ce soir, ce film donc sur le campus Picardie Jules Verne, merci Didier Daeninckx.
Didier Daeninckx
Merci à vous.