Madame Bovary, de Gustave Flaubert

10 octobre 1953
04m 15s
Réf. 05406

Notice

Résumé :

Adaptation du roman Madame Bovary de Gustave Flaubert par Claude Barma en 1953. Les deux amours d'Emma.

Type de média :
Date de diffusion :
10 octobre 1953
Source :
ORTF (Collection: Madame Bovary )
Lieux :

Contexte historique

Né à Rouen en 1821, Gustave Flaubert est le fils du chirurgien en chef à l'Hôtel-Dieu – la critique n'a d'ailleurs pas manqué d'établir un lien entre la profession du père et le regard médical d'un romancier qui dissèque les passions et les âmes. Très jeune, Flaubert se consacre à l'écriture en s'intéressant déjà à un de ses sujets favoris : la bêtise, qu'il dénoncera par le sarcasme et l'ironie, à travers notamment les personnages de Bouvard et Pécuchet ou encore celui du pharmacien Homais. Après le baccalauréat, il commence des études de droit. Sa longue passion impossible pour une femme mariée, qui le fait osciller entre exaltation et désespoir, lui inspire l'idéalisme aigri de son œuvre et favorise sa neurasthénie. En 1844, sa maladie nerveuse le fait renoncer à ses études et à toute activité sociale. Grâce à l'héritage paternel, il se retire à Croisset, près de Rouen. À l'exception de séjours réguliers à Paris où il retrouve sa maîtresse, Louise Colet, et de deux grands voyages en Orient et à Carthage, qui nourrissent l'atmosphère de Salammbô (1862), il vit reclus comme un ermite et se dédie entièrement à son œuvre. Aux antipodes de son grand roman sensuel et sanglant Salammbô, L'Education sentimentale de 1867 conte les illusions perdues de Frédéric Moreau, un jeune homme velléitaire, amoureux passif d'une femme mariée qu'il ne conquerra jamais. À travers l'histoire de son anti-héros qui n'est pas sans rappeler son amour de jeunesse, Flaubert fait « le portrait moral d'une génération » sans idéal : l'enthousiasme lyrique de la jeunesse se perd dans les compromis et la médiocrité bourgeoise ; les révolutionnaires de 1848, mesquins et vulgaires, sont caricaturés. Flaubert, usé par la dépression et les soucis financiers, évolue vers un pessimisme radical. Il raille jusqu'au savoir humain dans son roman Bouvard et Pécuchet, qu'il laisse inachevé en 1880, à la suite d'une hémorragie cérébrale.

Avec Madame Bovary, son œuvre sans doute la plus célèbre, Flaubert tourne le dos à ses grandes aspirations lyriques et exotiques et s'impose délibérément comme sujet la médiocrité du quotidien. Inspiré d'un fait divers, le roman coûte à l'ascète de Croisset cinq années d'efforts stylistiques intenses, où les périodes de découragement alternent avec les élans d'enthousiasme. Quand il paraît en revue, en 1857, le roman fait scandale. Poursuivi pour atteinte aux bonnes mœurs, Flaubert est finalement acquitté. L'œuvre connaît alors un succès immédiat.

Comme le suggère le sous-titre « Mœurs de province », elle s'inscrit dans la tradition balzacienne de l'étude sociale. La cupidité (du père Rouault, de Lheureux l'usurier), la mesquinerie et la bêtise de la petite bourgeoisie, Homais en tête, sont montrées sans commentaire. Quant à la scandaleuse Emma, à laquelle Flaubert s'est en partie identifié selon sa célèbre formule « Madame Bovary, c'est moi ! », elle incarne l'aspiration romantique à un idéal dont l'auteur se distancie par l'ironie et la peinture réaliste de la banalité.

Johanna Pernot

Éclairage média

Claude Barma, un des pionniers de la télévision française, adapte Madame Bovary pour le petit écran en 1953. Amateur lui-même de rêve et d'un romantisme parfois grandiloquent, il peint une héroïne fidèle à son modèle, une jeune femme à la fois attachante et pathétique, qui se berce d'illusions sur elle-même.

L'extrait choisi fait la part belle aux ellipses, que Barma affectionne et qu'il accentue. Il condense les souvenirs des promenades avec Léon, que se remémore Emma, au début du chapitre 7 de la deuxième partie, et la balade à cheval du chapitre 9 avec Rodolphe. La célèbre scène des comices (chapitre 8), où le bellâtre se rapproche d'Emma, a été placée ultérieurement dans le film. Tout en accumulant les clichés romantiques, ce procédé dramatise le récit : il accentue le bovarysme et le caractère indécis d'Emma, qui semble passer directement du jeune clerc de notaire aux bras du gentilhomme fermier.

Les deux scènes, reliées par un fondu au noir, forment le diptyque des amours adultères d'Emma. L'utilisation similaire de longs travellings qui se resserrent sur les protagonistes, la promenade dans la nature où Léon puis Rodolphe emboîtent le pas à Emma, créent un effet de symétrie presque cocasse. La simplicité de la relation avec le jeune clerc est suggérée par la fluidité du plan-séquence et, à la fin du flash-back, par leur position, assise sur l'herbe d'une clairière. À l'inverse, l'utilisation de plusieurs (longs) plans, la promenade à cheval avec le gentilhomme et la conversation, cette fois sur un tronc d'arbre, confèrent à cette relation plus de sérieux et d'élégance.

Emma va d'ailleurs plus loin avec Rodolphe qu'elle ne se l'est permis avec Léon : après le baiser où l'on devine le couple glisser à terre, le mouvement panoramique de la caméra suggère pudiquement l'étreinte amoureuse. Comme souvent chez Barma, les acteurs une fois hors champ, le décor devient un personnage lyrique à lui seul. La beauté des sous-bois, les jeux d'ombre et de lumière créent une atmosphère mystérieuse et romantique. Accompagné par la musique du générique, le mouvement panoramique reproduit le vertige amoureux d'Emma, voire rappelle les valses enivrantes du bal de la Vaubyessard.

Il se conclut sur les deux amants, qu'on retrouve à demi-allongés dans l'herbe, à quelque distance l'un de l'autre, dans une bienséance pour le coup ironique, ironie que renforce encore l'occupation triviale de Rodolphe – juste après l'amour, il répare la bride de son cheval.

Johanna Pernot

Transcription

Bernard Hubrenne
Il était donc parti le seul charme de sa vie, le seul espoir possible de félicité. De ce fait, il lui paraissait plus beau, plus grand, plus suave. Elle ne pouvait s’empêcher de penser aux promenades qu’ils avaient faites, au murmure des ondes sur les cailloux couverts de mousse. Quel bon soleil ils avaient eu. Comment n’avait-elle pas saisi ce bonheur-là quant il se présentait ? Pourquoi ne pas l’avoir retenu quand il voulait s’enfuir ? Et elle se maudit ne pas avoir aimé Léon.
(Musique)
Bernard Hubrenne
Six semaines s’écoulèrent. On était aux premiers jours d’octobre, il y avait du brouillard sur la campagne. Les vapeurs s’allongeaient à l’horizon entre le contour des collines et d’autres se déchirant montaient et se perdaient. Une lumière brune circulait dans l’atmosphère tiède. Souvent, on entendait dans les buissons glisser un petit battement d’ailes ou bien le cri rauque et doux des corbeaux qui s’envolaient dans les chênes. Ils descendirent et Rodolphe attacha les chevaux.
(Musique)
Bernard Hubrenne
Marchant derrière elle, il contemplait entre le drap et la bottine la délicatesse de son bas blanc qui lui semblait quelque chose de sa nudité. Ils arrivèrent à un endroit plus large où on avait abattu des baliveaux, ils s’assirent sur un tronc d’arbre et Rodolphe se mit à lui parler de son amour. Il ne l’effraya point d’abord par des compliments, il fut calme, sérieux, mélancolique. Emma l’écoutait la tête basse. Mais à cette phrase :
Yves Vincent
Est-ce que nos destinées, maintenant, ne sont pas communes ?
Luce Feyrer
Non, vous savez bien que c’est impossible.
Bernard Hubrenne
Elle se leva pour partir. Alors souriant d’un sourire étrange, la prunelle fixe et les dents serrées, il s’avança vers elle.
Yves Vincent
Qu’avez-vous Emma ? Vous vous méprenez sur mes sentiments. Vous êtes dans mon âme comme une madone sur son piédestal. Et j’ai besoin de vous pour vivre, de vos cheveux, de vos yeux, de votre voix. Soyez mon amie, ma sœur, mon ange.
Luce Feyrer
J’ai tort, j’ai tort, je suis folle de vous écouter.
Yves Vincent
Mais pourquoi ? Emma, Emma.
Luce Feyrer
Oh, Rodolphe.
Bernard Hubrenne
Le drap de sa robe s’accrochait au velours de l’habit. Elle renversa son cou blanc qui se gonflait d’un soupir et défaillante, toute en pleurs, elle s’abandonna. Le silence était partout. Quelque chose de doux semblait sortir des arbres, elle sentait son cœur dont les battements recommençaient et le sang circulait dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin au-delà des bois, un cri sauvage et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassées.