On purge bébé, de Feydeau

04 mars 1961
05m 59s
Réf. 05412

Notice

Résumé :

Adaptation de la pièce On purge bébé, de Feydeau, par Marcel Bluwal en 1961 : Les Hébrides (scènes 1 et 2, extrait).

Type de média :
Date de diffusion :
04 mars 1961
Source :
Lieux :

Contexte historique

Né en 1862, Georges Feydeau écrit dès son enfance des saynètes et des monologues. Monsieur chasse, Champignol malgré lui et Le Système Ribadier sont ses premières pièces. Il remet le vaudeville au goût du jour, maniant avec adresse les recettes qui avaient, avant lui, assuré le triomphe d'Eugène Labiche : rebondissements, confusions et péripéties font le succès d'Un fil à la patte (1894), du Dindon (1896) et de La Puce à l'oreille (1907). Si la vraisemblance n'est pas le souci de l'auteur, sa dramaturgie, elle, est d'une logique implacable. Feydeau abandonne par la suite ce genre, pour se concentrer sur la peinture au vitriol des caractères. Il réunit alors toute une série de pièces en un acte sous le titre, symptomatique de sa vision pessimiste des rapports conjugaux : Du mariage au divorce. Il s'agit de Feu la mère de Madame (1908), On purge bébé (1910), Mais n'te promène donc pas toute nue (1911), et Léonie est en avance (1911). Le comique de mots se double d'une satire de la vie domestique et de la médiocrité bourgeoise, particulièrement virulente. Mais la Première Guerre mondiale marque la fin de la carrière du dramaturge. Il est interné en 1919 pour troubles psychiques graves et meurt en 1921.

Quelques années après le vote de la loi sur le divorce, Feydeau écrit On purge bébé. Il est alors lui-même en pleine crise conjugale et quitte sa femme après 20 ans de vie commune. Ses dernières pièces portent la trace de ce vécu douloureux : le couple petit-bourgeois y est profondément malmené. On purge bébé plonge le spectateur dans l'intimité du ménage Follavoine, avec leur servante Rose et leur fils de sept ans, Toto. Follavoine, fabricant de porcelaines, attend avec anxiété la visite d'un invité important : Chouilloux, qui pourrait lui ouvrir le marché des pots de chambre de l'armée française. C'est sans compter l'inquiétude de Julie Follavoine devant le refus obstiné de son fils de se purger...

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Marcel Bluwal a adapté à la télévision bon nombre de textes majeurs de notre patrimoine littéraire. Si Dom Juan, La Double Inconstance ou Les Misérables ont frappé les esprits par la lecture personnelle et innovante que le réalisateur proposait de ces oeuvres, force est de constater que certaines dramatiques ont été moins marquantes. On purge bébé, réalisé en 1961, est symptomatique de la fabrique de l'école des Buttes-Chaumont. Tournée en studio, l'adaptation de Bluwal est ici extrêmement fidèle au texte de Feydeau. Elle se déploie dans un décor bourgeois (le cabinet de travail de Follavoine), richement orné, saturé de meubles et de bibelots. Ce que l'espace gagne en réalisme, les corps des comédiens le perdent en lisibilité de mouvement. Par ailleurs, les contraintes techniques de la réalisation (la dramatique est tournée en direct) limitent l'expressivité de la caméra. C'est davantage le jeu des comédiens qui dynamise la scène que les choix de lumière ou de cadrage.

On assiste ici à une confrontation comique entre Follavoine (interprété par Jean Poiret) et sa femme, Julie (Jacqueline Maillan). Alors que le premier recherche désespérément les Iles Hébrides dans le dictionnaire, la seconde fait une entrée intempestive, posant son seau de toilette au milieu du cabinet de travail de son époux. L'irruption de la corporalité dans le cadre lisse et policé du salon bourgeois provoque une altercation entre la femme et le mari, rendue par un champ/contre-champ un peu mécanique. Les conditions de tournage ne permettent pas au réalisateur une grande fluidité dans le maniement de la caméra. Aussi les plans, généralement fixes, oscillent entre plans moyens, gros plans et plans d'ensemble ; mais les acteurs passent avec une grande maîtrise de l'exaspération à l'excitation. Par une interprétation juste et subtile, ils donnent vie à la scène de ménage et en garantissent la force comique.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Jean Poiret
Et voyons, Zhébrides, Zhébrides, Zhébrides. Oh ça, c’est extraordinaire alors. Je trouve zèbre, zébrer, zébrure, zébu, mais de Zhébrides, pas plus que dans mon œil ! Bon, si ça y était, ce serait entre zébré et zébrure. On ne trouve rien dans ce dictionnaire !
(Bruit)
Jacqueline Maillan
Alors, quoi, tu ne peux pas te déranger, non ?
Jean Poiret
Ah, je t’en prie, n’entre donc pas toujours comme une bombe, ah !
Jacqueline Maillan
Oh, tu ne peux pas te déranger, non ?
Jean Poiret
Eh bien, et toi, pourquoi faut-il que ce soit moi qui me dérange plutôt que toi ?
Jacqueline Maillan
C’est juste, c’est juste, nous sommes mariés, alors…
Jean Poiret
Quoi, quoi, quel rapport ?
Jacqueline Maillan
Ah, je serais seulement la femme d’un autre, il est probable que…
Jean Poiret
Ah, laisse-moi donc tranquille, je suis occupé, v’là tout !
Jacqueline Maillan
Ah ah, Monsieur est occupé, c’est admirable !
Jean Poiret
Oui, occupé !
Jacqueline Maillan
Ah, quoi ?
Jean Poiret
Ah ça, tu es folle, tu m’apportes ton seau de toilette ici, à présent ?
Jacqueline Maillan
Quoi, mon seau, où ça, mon seau ?
Jean Poiret
Ça !
Jacqueline Maillan
Ah, là, c’est rien, c’est mes eaux sales.
Jean Poiret
Pourquoi me les apportes-tu ?
Jacqueline Maillan
C’est pas pour toi, c’est pour les vider
Jean Poiret
Ici ?
Jacqueline Maillan
Non, pas ici, je n’ai pas l’habitude de vider mes eaux dans ton cabinet de travail, j’ai du tact, non ?
Jean Poiret
Alors, pourquoi me les apportes-tu ?
Jacqueline Maillan
Mais pour rien, enfin, j’avais le seau en main quand Rose est venue m’apporter ta charmante réponse, alors, pour ne pas faire attendre…
Jean Poiret
Oui, d’accord, bon, alors, tu ne pouvais pas le laisser à la porte ?
Jacqueline Maillan
Ah, et puis tu m’embêtes avec mon seau ! Si ça te gêne tant, tu n’avais qu’à te déranger quand je t’ai demandé de venir, mais non, mais non, Monsieur est occupé, à quoi, je te le demande.
Jean Poiret
A des choses, probable !
Jacqueline Maillan
Quelles ?
Jean Poiret
Eh bien, des choses, je cherchais les Iles Zhébrides dans le dictionnaire.
Jacqueline Maillan
Iles Hébrides, tu es fou ? Tu as l’intention d’y aller ?
Jean Poiret
Non, non, je n’ai pas l’intention !
Jacqueline Maillan
Alors, qu’est-ce que ça peut te faire, en quoi ça peut-il intéresser un fabricant de porcelaine de savoir où sont les Hébrides ?
Jean Poiret
Si tu crois que ça m’intéresse ! Ah bien, je te jure que si c’était pour moi, mais c’est pour Bébé, figure-toi. Ben oui, ben oui quoi ! Il vous a de ces questions ! Les enfants s’imaginent, ma parole, que les parents savent tout ! Papa, Papa, où c’est les Zhébrides ? Quoi ? Où c’est les Zhébrides, Papa ? Oh, j’avais bien entendu, j’avais fait répéter à tout hasard… Où c’est, les Zhébrides, où c’est les Zhébrides, est-ce que je sais, moi ! Tu sais où c’est, toi ?
Jacqueline Maillan
Oh, ben les Hébrides, allons, allons les Hébrides, là, sur… Je ne me rappelle plus où.
Jean Poiret
Ah ben oui, ben oui, comme ça, moi aussi, c’est facile. Mais je ne pouvais pas lui répondre ça, à cet enfant, qu’est-ce qu’il aurait pensé ! Alors, j’ai essayé de m’en tirer par la tangente, je lui ai dit : Chut, allez, allez, ça ne te regarde pas ! Les Zhébrides, c’est pas pour les enfants !
Jacqueline Maillan
En voilà une idée, c’est idiot.
Jean Poiret
Ah oui, ah oui, c’était pas heureux, c’était précisément dans les questions de géographie que lui avait laissées Mademoiselle, alors, ça ne peut pas…
Jacqueline Maillan
Alors, ce petit, tu ne l’as pas aidé, tu l’as laissé dans le pétrin ?
Jean Poiret
Ben, dame, comment veux-tu ? C’est-à-dire que j’ai pris un air profond, renseigné, celui du Monsieur qui pourrait répondre mais qui ne veut pas parler, et je lui ai dit : Mon enfant, si c’est moi qui te montre, tu n’as pas le mérite de l’effort, essaie de trouver. Et si tu n’y arrives pas, alors, je t’indiquerai.
Jacqueline Maillan
Oui, vas-y voir !
Jean Poiret
Oui, alors je suis sorti de sa chambre d’un air détaché. Et aussitôt la porte refermée, je me suis précipitée sur ce dictionnaire, persuadé que j’allais trouver, et bien oui ! Je t’en fiche, nibe !
Jacqueline Maillan
Nibe ?
Jean Poiret
Nibe, enfin, rien quoi !
Jacqueline Maillan
Dans le dictionnaire ?
Jean Poiret
Ah oui !
Jacqueline Maillan
Allons, allons, voyons !
Jean Poiret
Oh, tu peux regarder. Non, vraiment, tu devrais bien dire à Mademoiselle de ne pas farcir la cervelle de ce petit avec des choses que les grandes personnes elles-mêmes ignorent, et qu’on ne trouve seulement pas dans le dictionnaire.
Jacqueline Maillan
C’est dans les Z que tu as cherché ça ?
Jean Poiret
Hein, mais oui.
Jacqueline Maillan
Iles Hébrides, dans les Z, ça ne m’étonne pas que tu n’aies pas trouvé !
Jean Poiret
C’est pas dans les Z ?
Jacqueline Maillan
Il demande si c’est dans les Z !
Jean Poiret
Ben, c’est dans quoi, alors ?
Jacqueline Maillan
Porcelainier, va !
Jean Poiret
Oui, mais c’est dans quoi ?
Jacqueline Maillan
C’est dans les E, allons !
Jean Poiret
C’est dans les E ?
Jacqueline Maillan
Ah ben tiens, toi alors, voyons. Eb, Ebriété, hum, comment ça se fait, ça ?
Jean Poiret
Quoi donc ?
Jacqueline Maillan
Ça n’y est pas !
Jean Poiret
Ah ah, Je ne suis pas fâché, toi qui veux toujours en savoir plus que les autres, hein ?
Jacqueline Maillan
Ça devrait être entre ébriété…
Jean Poiret
Ça devrait être, ça devrait être, mais quand je te dis qu’on ne trouve rien dans ce dictionnaire ! Tu peux chercher les mots par une lettre ou par une autre, c’est le même prix, on ne trouve que des mots dont on n’a pas besoin !
Jacqueline Maillan
C’est curieux, ça !
Jean Poiret
C’est curieux, tout de même, je vois que la porcelainière peut aller de pair avec le porcelainier.
Jacqueline Maillan
En tous cas, j’ai cherché dans les E, c’est plus logique que dans les Z.
Jean Poiret
Ah là, là, plus logique dans les E, pourquoi pas aussi dans les H ?
Jacqueline Maillan
Pourquoi pas dans les H, ça veut dire, pourquoi dans les H ! Et alors, pourquoi pas dans les H ! Pourquoi pas dans les H ! Mais c’est vrai, il me semble bien, oh ! Mais oui, oh mon Dieu, c’est dans les H !
Jean Poiret
Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a ?
Jacqueline Maillan
Dans les H, hach hach hach hach hach !
Jean Poiret
Quoi, hach, hach, hach, quoi, quoi ? Mais quoi ?
Jacqueline Maillan
Oh, oh, oh, oh, hé, hé, hé !
(Bruit)
Jean Poiret
Tu l’as trouvé ?
Jacqueline Maillan
En plein, attends mais tu me fais mal là, Hébrides, îles qui bordent l’Ecosse au nord.
Jean Poiret
Eh bien, voilà !
Jacqueline Maillan
Attends, c’est pas tout. Nouvelles Hébrides, îles de la Mélanésie.
Jean Poiret
La Mélanésie, voilà, voilà, c’est bien ça ! Tu vois, tout à l’heure nous n’avions pas d’Hébrides du tout, et, maintenant nous en avons trop, voilà ! Ça, c’est l’éternelle histoire, c’est la vie, ça !
Jacqueline Maillan
Mais enfin, lesquelles lui faut-il, maintenant, à ce petit ?
Jean Poiret
Oh, alors ça, ça m’est égal, il choisira celles qu’il voudra ! On avait besoin d’Hébrides, on en a, c’est l’essentiel ! S’il y en a trop, on en laissera, ce n’est pas grave, ça !
Jacqueline Maillan
Quand je pense qu’on cherchait dans les E et dans les Z !
Jean Poiret
Ah oui, ah ça, on aurait pu chercher longtemps !
(Bruit)
Jacqueline Maillan
Alors que c’était dans les H !
Jean Poiret
Qu’est-ce que je disais !
Jacqueline Maillan
Comment, qu’est-ce que tu disais !
Jean Poiret
Eh ben, oui, quoi, c’est peut-être pas moi qui ai dit pourquoi pas dans les H ?
Jacqueline Maillan
Pardon, tu l’as dit, tu l’as dit ironiquement !
Jean Poiret
Ironiquement ? En quoi ça, ironiquement ?
Jacqueline Maillan
Absolument, tu dis pour te moquer de moi, tu dis comme ça : Ah, pourquoi pas aussi dans les H, ah !
Jean Poiret
Ah, tu sais !
Jacqueline Maillan
C’est moi, c’est moi qui, subitement, ai eu comme la vision du mot.

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

Se connecter:

eduthèque