Candide, Voltaire

12 juin 1962
02m 33s
Réf. 05414

Notice

Résumé :

Adaptation pour la télévision du conte philosophique Candide de Voltaire, par Pierre Cardinal en 1962 : La guerre (chapitre 3).

Type de média :
Date de diffusion :
12 juin 1962
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Contexte historique

François Marie Arouet, dit Voltaire, est une figure emblématique du XVIIIe, le Siècle des Lumières. Ecrivain «multiforme» selon d'Alembert, il est à la fois poète, essayiste, dramaturge et historien. Par delà la diversité des genres littéraires qu'il explore, il assigne à sa plume une mission : éclairer la raison, défendre la liberté et la tolérance.

Né à Paris en 1694, Voltaire fait ses études à Louis-le-Grand, chez les jésuites. Il en retire une culture classique, un goût de la repartie, une passion pour le théâtre. Très jeune, Arouet brille dans les salons où il séduit par son esprit insolent. Ses pamphlets contre le Régent lui valent cependant d'être embastillé. Il triomphe au théâtre avec son Oedipe, puis dénonce, dans La Henriade, le fanatisme des Guerres de Religion. Suite à une dispute avec le chevalier de Rohan, il est de nouveau emprisonné, puis exilé en Angleterre. Il y découvre la monarchie parlementaire, la tolérance religieuse et l'esprit d'entreprise. De retour en France, il se lie avec Emilie du Châtelet, chez qui il se réfugie à Cirey lorsqu'il est menacé d'être arrêté pour la publication de ses Lettres philosophiques en 1734. Cette retraite est en réalité studieuse et heureuse. Voltaire se passionne pour les sciences et l'histoire, publie en 1736 le poème satirique Le Mondain, et devient l'historiographe du roi Louis XV. Mais en 1748, il se retrouve en disgrâce à la cour de France et part pour Berlin, cédant aux appels de Frédéric II, avec qui il entretenait une abondante correspondance.

L'amitié qui unit le roi de Prusse et Voltaire symbolise l'alliance éclairée du pouvoir et de l'esprit, mais rapidement des dissensions surgissent entre les deux hommes. Le penseur des Lumières quitte la Prusse pour Genève. En 1755, Voltaire, bouleversé par la nouvelle du séisme meurtrier qui sévit à Lisbonne, s'engage dans une profonde réflexion sur la Providence et écrit son Poème sur le désastre de Lisbonne. Il défend L'Encyclopédie, condamnée au feu par le Parlement en 1759 et publie la même année Candide. En 1760, il s'installe dans son domaine de Ferney, sans se retirer du monde pour autant. Usant de sa notoriété pour dénoncer certaines erreurs judiciaires, le philosophe obtient la révision de quelques procès comme Calas (voir le document Voltaire : l'affaire Calas). Ses écrits, tels que son Traité sur la tolérance ou son Dictionnaire philosophique portatif, diffusent les valeurs du Siècle. De retour en France en 1778, il connaît un triomphe, même s'il n'est pas reçu à la Cour. Il meurt le 30 mai de la même année en laissant derrière lui ce testament : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition ».

C'est en 1759 que Voltaire publie Candide ou l'optimisme, son plus célèbre conte philosophique. Ce genre littéraire, emblématique du Siècle des Lumières, cherche à toucher un large public par son côté divertissant, tout en amenant le lecteur à réfléchir à d'ambitieuses questions, politiques ou métaphysiques. Cet ouvrage est révélateur de la tentation pessimiste de l'auteur. Loin de l'optimisme qui sous-tendait Le Mondain, l'écrivain porte un regard sombre sur les maux de son époque. Après le Poème sur le désastre de Lisbonne, l'Essai sur les moeurs et l'esprit des nations est le signe de ce revirement philosophique, mais Candide en est sans doute l'expression la plus frappante. Le conte prend pour cible l'optimisme de Leibniz, selon lequel Dieu, être suprême et parfait, a nécessairement forgé «le meilleur des mondes possibles». Pour Voltaire, ce postulat ne résiste pas à l'épreuve des faits. C'est pourquoi son ouvrage ne cesse de confronter son héros, Candide, à toutes les formes du mal. Après avoir été exclu du château du Baron de Thunder-ten-tronckh, le jeune homme se voit enrôlé dans l'armée pour participer à une guerre terrible et absurde, très nettement inspirée par la Guerre de Sept Ans, qui, à partir de 1756, opposa l'Angleterre et la France à la Prusse et l'Autriche.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Né à Alger en 1924, et mort en 1998, Pierre Cardinal tourne deux longs métrages au cinéma, avant de rejoindre la télévision pour laquelle il réalise des portraits, des documentaires et des jeux populaires. C'est surtout dans le domaine de la dramatique que sa contribution reste la plus marquante, car il assigne au petit écran un rôle majeur dans la diffusion de la littérature. En effet, selon Pierre Cardinal, la télévision se distingue fondamentalement du cinéma : alors que celui-ci met en scène une action, celle-ci donne à voir un texte. «Parce que son écran a les dimensions d'une grille de confessionnal, la télévision est d'abord un outil psychologique» affirme le réalisateur. En 1961, il adapte Le Rouge et le Noir de Stendhal, ouvrant ainsi l'émission L'Esprit et la lettre, à travers laquelle il souhaitait entreprendre toute une série d'adaptations des grands textes de la littérature française, tout en recherchant un langage propre à la télévision. En 1962, il adapte le célèbre conte philosophique de Voltaire : Candide.

Cet extrait, tiré du chapitre 3 de l'oeuvre, est symptomatique de l'ambition de la collection imaginée par Pierre Cardinal. Avec L'Esprit et la lettre, il s'agit de révéler l'esprit d'une oeuvre littéraire célèbre, ainsi que l'âme de ses héros. De fait, le passage respecte scrupuleusement le texte original, même si l'adaptation télévisuelle nécessite quelques coupes. Conformément aux autres dramatiques de l'émission, le téléaste filme seul et de face chacun des principaux personnages du roman. Le passage commence par le rappel du titre du chapitre. La dramatique, tournée en studio, affiche une réelle économie de moyens. Les décors, imaginés par Madeleine Monnier, sont en effet très sommaires : une toile peinte en arrière-plan, ici et là, quelques colonnes de carton-pâte brisées, quelques monticules de sable pour figurer les désastres occasionnés par le combat. La guerre n'est pas directement figurée : elle est racontée par le présentateur, esquissée par des bruitages (coups de canons, cris de douleur), en off. Loin d'être une limite de la dramatique de Cardinal, cette économie de moyens en est une force, car elle sert magistralement le propos de Voltaire. En effet, le philosophe des Lumières brosse ses personnages comme des pantins ridicules. La sobriété affichée du décor en toile va dans le sens de la déshumanisation des personnages. Candide, interprété par Claude Nicot, est muet dans toute la scène. Il apparaît comme une marionnette ridicule et lâche qui enjambe les corps et les ruines. Par la suite, le même décor figure tour à tour le village abare, puis le village bulgare. L'image ne fait que donner à voir l'esprit du texte qui dénonce la barbarie du combat guerrier et l'horreur absurde des exactions commises par les deux camps en présence. Quant au présentateur (Bernard Dhéran), c'est lui qui mène la narration. Cadré en plan moyen, il prend la posture du conteur enjoué, singeant la discussion légère des salons d'antan. Son regard, face caméra, prend à parti le téléspectateur comme Voltaire prenait à parti le lecteur dans son texte. Le raffinement des costumes (conçus par Monique Dunan), le sourire et l'interprétation ravie de Bernard Dhéran contrastent avec l'horreur racontée, dans le plus grand respect de l'oeuvre voltairienne, fondamentalement ironique et sarcastique.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Bernard Dhéran
Quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.
(Musique)
Bernard Dhéran
Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer.
(Musique)
(Bruit)
Bernard Dhéran
Les canons renversèrent d’abord à peu près 6000 hommes de chaque côté.
(Bruit)
Bernard Dhéran
Ensuite, la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ 9 à 10000 coquins qui en infectaient la surface.
(Bruit)
Bernard Dhéran
La baïonnette fût aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes.
(Bruit)
Bernard Dhéran
Le tout, pouvait bien se montrer à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
(Musique)
Bernard Dhéran
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, Candide prit le parti d’aller raisonner ailleurs, des effets et les causes.
(Musique)
Bernard Dhéran
Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants et gagna d’abord un village voisin. Il était en cendre. C’était un village Abare que les Bulgares avaient brûlé selon les lois du droit public. Ici, les vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui collaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes. Là, des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs. D’autres à demi brûlées, criaient qu’on acheva de leur donner la mort. Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village. Il appartenait à des Bulgares et les héros Abares l’avaient traité de même.
(Musique)
Bernard Dhéran
Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, rencontra un épouvantable gueux.
(Musique)