La Vie de Galilée, de Bertolt Brecht, mise en scène par Georges Wilson

03 février 1963
05m 33s
Réf. 05415

Notice

Résumé :

Extrait de l'émission « Le théâtre », consacrée à la mise en scène de La Vie de Galilée de Brecht par Georges Wilson au Théâtre National Populaire en 1963.

Type de média :
Date de diffusion :
03 février 1963
Source :
ORTF (Collection: Le théâtre )

Contexte historique

Né à Augsbourg (Bavière) en 1898, Bertolt Brecht est un metteur en scène, critique de théâtre et poète allemand. Fils d'un père catholique, il naît dans une famille bourgeoise et s'adonne très précocement à l'écriture. Mobilisé lors de la Première Guerre mondiale, il est, à l'instar des surréalistes, profondément marqué par les horreurs du combat. Il rédige des poèmes pacifistes qu'il chante dans des caves et cabarets accompagné de sa guitare. Sa première pièce, Baal (1918), est empreinte d'un style lyrique qu'il délaisse par la suite. L'auteur est alors fortement influencé par Erwin Piscator et Max Reinhardt, dont il rejoint le théâtre en 1924. En 1928, le dramaturge s'attend, avec L'Opéra de quat'sous (musique de Kurt Weil) à un énorme scandale. C'est un véritable triomphe. A partir de là, l'auteur adopte le théâtre épique, distancé, qu'il oppose au théâtre dramatique. Il s'agit de raconter plus que d'incarner, afin que le spectateur ne s'identifie plus au personnage et qu'il garde son esprit critique. A partir des années 1930, Brecht doit subir l'opposition, de plus en plus violente, des nationaux socialistes. Il devient marxiste, et épouse l'actrice Hélène Weigel. En 1933, le couple est contraint de quitter l'Allemagne. L'oeuvre de Brecht est interdite et brûlée lors d'un autodafé. Déchu de sa nationalité allemande par le régime nazi, il part en exil et continue à écrire pour le théâtre : Mère Courage et ses enfants (1941), La Résistible Ascension d'Arturo Ui (1941), La Vie de Galilée (1943), Le Cercle de craie caucasien (1945)... Il rédige également le scénario d'un film antinazi, Les bourreaux meurent aussi, réalisé par Fritz Lang en 1943. De retour en Allemagne après la guerre, il s'installe à Berlin-Est, où il fonde, avec sa femme, le Berliner Ensemble, qui devient le fleuron culturel de la République Démocratique d'Allemagne. Il précise sa pensée du théâtre épique (héritée de Piscator) et de l'effet de distanciation. En 1954 et 1955, le Berliner Ensemble participe aux deux premiers Festivals internationaux du Théâtre de Paris. Les principaux «hommes de théâtre» français (comme Bernard Dort, Roland Barthes, voir le document Roland Barthes : Théâtre populaire et Brecht) y assistent, fascinés. Le directeur du Berliner met en scène ses propres pièces, mais aussi des oeuvres classiques (comme le Dom Juan de Molière), qu'il relit à la lueur de sa conception de l'art dramatique. En 1955, il obtient le prix Staline international pour la paix. Il meurt, un an plus tard, d'un infarctus.

Brecht écrit La Vie de Galilée (Leben des Galilei) entre 1938 et 1939, lors de son exil au Danemark, mais il reprend la pièce et la traduit en anglais entre 1945 et 1947, lorsqu'elle est créée au Los Angeles Coronet Theater. Elle est alors mise en scène par Joseph Losey et Brecht, avec Charles Laughton dans le rôle titre. Cette biographie théâtrale de Galilée raconte le combat de la science contre le pouvoir de l'Eglise. Défendant la thèse copernicienne selon laquelle la Terre tourne autour du Soleil, le scientifique s'oppose au géocentrisme prôné par les autorités religieuses. Sous la menace du bûcher, il finit par se rétracter publiquement pour rester en conformité avec la doctrine de l'Eglise. On ne peut manquer de dresser un parallèle entre cette situation et le vécu de l'auteur : dans les années 1930, l'Allemagne nazie imposait sa doctrine officielle, ne souffrant aucune opposition. C'est peut-être ce qui explique la place privilégiée que la pièce tient dans l'oeuvre de Brecht. En effet, l'auteur n'a cessé de la remanier jusqu'en 1955.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

L'émission «Le théâtre» est un magazine de Paul-Louis Mignon sur l'actualité de la création dramatique. L'édition du 3 février 1963 est consacrée à La Vie de Galilée de Brecht que Georges Wilson met en scène au Théâtre National Populaire. Le reportage propose un entretien avec le metteur en scène, suivi d'un extrait de la pièce qui donne à voir un face à face entre Sagredo (Etienne Bierry) et Galilée (Georges Wilson).

En 1963, Georges Wilson (1921-2010) succède à Jean Vilar à la tête du TNP, mais ce metteur en scène et directeur de théâtre est avant tout un acteur, qui a interprété plus de 200 personnages. Repéré par Pierre Renoir (le fils du peintre), à l'école de la Rue Blanche, il travaille avec Louis Jouvet et Charles Dullin, avant d'être engagé par Jean Vilar en 1952 pour jouer au TNP et au Festival d'Avignon. Il accède alors aux grands rôles du répertoire, et incarne Ubu, Arnolphe, Danton, Créon... Au TNP, il monte Gorki, Brecht, Corneille, mais aussi Dürrenmatt, Tankred Dorst, Pinter et Bond. Il continue cette politique au Théâtre de l'Oeuvre dont il assure la direction de 1978 à 1995. Lorsqu'en 1963, il choisit de monter La Vie de Galilée, il s'intéresse à une oeuvre encore rarement mise en scène, car'elle compte une quarantaine de personnages et qu'elle dure plus de quatre heures lorsqu'elle est jouée dans son intégralité. L'enjeu majeur de la pièce consiste dans la lutte entre la vérité et l'obscurantisme ; il nous y est effectivement rappelé que « celui qui ne connaît pas la vérité, celui-là n'est qu'un imbécile. Mais celui qui la connaît et la qualifie de mensonge, celui-là n'est qu'un criminel ». Dans l'interview, Georges Wilson rappelle l'écho particulier que la dernière version du texte brechtien eut à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. En effet, après Hiroshima, la question de la responsabilité des scientifiques se posait avec une acuité toute particulière. Les questions de Paul-Louis Mignon orientent davantage l'entretien sur le contexte historique de l'écriture et sur la personne-même de Galilée. Georges Wilson s'exprime ici davantage comme comédien (c'est lui qui interprète le rôle titre) que comme metteur en scène, dans la mesure où il ne révèle rien de ses partis pris de création.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Georges Wilson
Ayant écrit la pièce en Amérique, juste au moment de l’éclatement de la bombe atomique à Hiroshima, il est parti sur un grand thème qui est le thème de la responsabilité des hommes de sciences par rapport à leurs découvertes et par rapport à l’humanité en général.
Journaliste
Mais s’il a abordé ce thème d’actualité, est-il resté toutefois assez fidèle à la réalité historique du personnage ?
Georges Wilson
Oui, bien sûr, bien sûr, l’image qu’il a découverte d’un personnage aussi important que Galilée qui était, qui est flou dans notre mémoire. Galilée a tout de même fait bouger une chose énorme par rapport à la science et à son époque, et on en a très peu parlé, à vrai dire. En 1610, pour nous, c’est l’année de l’assassinat d’Henri IV, c’est tout de même l’année où il a dit, en effet la Terre tourne. Et le personnage l’a accroché, a accroché Brecht, parce que c’était tout de même une découverte importante et il s’est intéressé certainement, s’est documenté ; et il s’est aperçu que Galilée, contrairement à l’image qu’on se fait d’un savant, était un homme très fort, très truculent, très, très jouisseur, très sensuel ; ayant le génie du bricolage dans la découverte enfin, étant un homme qui s’intéressait aux arts, qui s’intéressait à la littérature, qui avait une vie débordant d’activité, une espèce de surhomme. Et je crois que Brecht a été accroché par l’éclairage qu’on pouvait amener sur ce personnage. Et les découvertes de Galilée sont des découvertes toutes simples, et ce qui fait la beauté des scènes de la pièce, c’est que bien sûr, logiquement, nous sommes tous en mesure de faire des découvertes journalières comme Galilée en a faites, avec deux petites lentilles par rapport aux astres, par rapport… Il a découvert, il a confirmé les découvertes de Copernic. Il a vu, lui, ce que Copernic avait simplement pressenti.
Etienne Bierry
Le bord intérieur du croissant est totalement irrégulier, dentelé, plein d’aspérité. Dans la partie sombre, à proximité du bord intérieur, il y a les points de lumière. Ils apparaissent l’un après l’autre. A partir de ces points, la lumière se diffuse, elle s’étale sur des surfaces de plus en plus vastes où elle rejoint la grande surface lumineuse.
Georges Wilson
Comment t’expliques-tu ces points de lumière ?
Etienne Bierry
Cela ne peut pas être.
Georges Wilson
Si, justement, ce sont des montagnes.
Etienne Bierry
Des montagnes sur une étoile.
Georges Wilson
Des montagnes gigantesques, dont la pointe est dorée par le soleil levant, tandis que tout autour, la nuit reste encore dans les pentes. Ce que tu vois Sagredo, c’est la lumière qui, des plus hautes cimes, descend jusqu’au fond des vallées.
Etienne Bierry
C’est en contradiction avec 20 siècles d’astronomie.
Georges Wilson
Oui, ce que tu vois là, personne encore ne l’a vu à part moi, tu es le second.
Etienne Bierry
Mais il est impossible que la lune soit une terre, avec des montagnes, des vallées.
Georges Wilson
Il est possible que la lune soit une terre, avec des montagnes et des vallées, possible que la terre soit une étoile, un corps céleste et rien de plus parmi des milliers d’autres.
Etienne Bierry
Ainsi, il n’y aurait aucune différence entre la lune et la terre.
Georges Wilson
Aucune apparemment.
Etienne Bierry
Mais alors, où est Dieu ?
Georges Wilson
Que veux-tu dire ?
Etienne Bierry
Le Dieu, où est Dieu ?
Georges Wilson
Pas là-haut en tout cas. Nous ne le trouverons pas plus là haut que les gens de là-haut le trouveraient ici.
Etienne Bierry
Et dans ce cas, où est Dieu ?
Georges Wilson
Est-ce que je suis théologien moi ? Je suis mathématicien.
Etienne Bierry
Tout d’abord, tu es un homme, et je te demande où est Dieu dans ton système.
Georges Wilson
En nous ou nulle part.
Etienne Bierry
Comme disait Giordano Bruno, celui qu’on a brûlé.
Georges Wilson
Comme disait celui qu’on a brûlé.
Etienne Bierry
C’est pour cela qu’on l’a brûlé, il n’y pas encore tout à fait dix ans.
Georges Wilson
Parce qu’il n’avait pas de preuve, il supposait seulement. Tu vois, moi, Sagredo, j’ai confiance en l’homme, cela veut dire que j’ai confiance en sa raison. Sans cette confiance, mais je n’aurais pas la force de me lever le matin de mon lit.
Etienne Bierry
Et bien moi, je vais te le dire, je n’ai pas confiance. 40 années passées parmi les hommes m'ont toujours fait constater qu’ils ne sont pas accessibles à la raison. Montre-leur la queue rouge d’une comète, donne-leur une sourde angoisse, ils sauteront par la fenêtre et se fracasseront les jambes. Mais dis-leur quelque chose de raisonnable, fournis-leur 36 preuves et ils te riront au nez.
Georges Wilson
C’est une erreur complète et une calomnie. Je ne comprends pas comment, croyant une chose pareille, tu peux aimer la science. Il n’y a que les morts que les arguments ne fassent pas bouger.

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