Interview de Marcel Bluwal sur son adaptation de Dom Juan

30 octobre 1965
10m 31s
Réf. 05418

Notice

Résumé :

Dans l'émission « Micros et caméras » du 30 octobre 1965 Marcel Bluwal s'exprime sur son adaptation du Dom Juan de Molière qu'il est en train de tourner.

Type de média :
Date de diffusion :
30 octobre 1965
Source :

Contexte historique

Né à Paris en 1925, Marcel Bluwal est un des grands téléastes français. S'il découvre la mise en scène au théâtre, c'est en tant qu'opérateur qu'il fait ses classes, à l'Ecole technique de la photo et du cinéma de la rue de Vaugirard. Il rejoint la télévision en 1949, et commence par tourner des émissions pour enfants. Il rêve ensuite de réaliser des dramatiques, qu'il voit alors comme une étape vers le cinéma. De 1954 à 1960, il en tourne six par an, acquérant ainsi une véritable technique, tout en confirmant ses talents de metteur en scène et de directeur d'acteurs.

C'est dans les années 1960 qu'il s'achemine vers la grande littérature. En 1961, il adapte Le Mariage de Figaro ; en 1965, Dom Juan, puis La Double Inconstance en 1967. Mû par une haute idée du service public, il voit dans la télévision un moyen efficace pour diffuser au plus grand nombre une culture de qualité : « nous avions la volonté de mettre le répertoire à la disposition de tout le monde [...], on était les hussards noirs de la culture mise à la disposition du plus grand nombre, dans la plus grande volonté élitaire en même temps » (Marcel Bluwal, Dossiers de l'audiovisuel n°49, INA, 1993).

Son adaptation de Dom Juan, diffusée en 1965, est un véritable événement. Alors que la pièce était rarement montée depuis son interdiction en 1665, la dramatique de Bluwal touche, en un soir, 12 millions de téléspectateurs. En centrant son film sur l'élan suicidaire de son protagoniste, le réalisateur propose en outre une lecture personnelle et peu conventionnelle de la pièce de Molière.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Dans les années 1960, la télévision tend à s'auto-observer, s'auto-analyser. Ainsi, avec Micros et caméras (1965-1972) Jacques Lorquin propose une émission didactique, consacrée à la réalisation de ses programmes et à ses premiers artisans. L'émission du 30 octobre 1965, intitulée «La parole est à M. Bluwal à propos de Don Juan », invite le réalisateur à s'exprimer sur son adaptation de la pièce de Molière.

Après une première question assez générale posée à Marcel Bluwal, celui-ci discourt de manière ininterrompue. Le dispositif est simple : un plan fixe sur le réalisateur au sein duquel sont insérés quelques extraits muets du film. C'est en effet la parole du téléaste qui assure la continuité de l'émission. Celui-ci expose ses partis pris de mise en scène : sa volonté de proposer une lecture atemporelle de la pièce, son désir de tourner dans des décors naturels pour retrouver, dans le cadre exigu du petit écran, l'espace nécessaire à l'émergence de la distance théâtrale. Il reconnaît par ailleurs une certaine supériorité à la télévision : selon le metteur en scène, il est difficile de rendre au théâtre la pulsion suicidaire de Dom Juan, alors qu'il a pu, lui, montrer sa chevauchée irrépressible vers la mort.

On remarque enfin l'enthousiasme et la conviction de Bluwal, révélateurs de son désir de transmettre. Le cadrage est, quant à lui, parfois maladroit, un peu tremblant. Le plan rapproché se mue en très gros plan lorsque le réalisateur expose sa conception de la scène entre Charlotte et Dom Juan. Pour le réalisateur, il s'agit d'une véritable scène d'amour : « c'est Tristan et Yseult, c'est comme ça que je l'ai fait » affirme-t-il avec force, rompant avec l'idée reçue d'un Dom Juan insensible et exclusivement manipulateur.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

(Musique)
Journaliste
Le 6 novembre prochain, la télévision présente Dom Juan de Molière, et c’est vous qui l’avez réalisé, quel est l’esprit que vous avez mis dans cette réalisation ?
Marcel Bluwal
Si j’avais à mettre en scène la vie de Molière, je dirais la chose suivante : Un homme de quarante ans arrive à Paris plein d’idées bouillonnantes après vingt ans de vie dans des tournées théâtrales miteuses, ayant envie de dire et de bien dire. Et puis, ça marche. Il fait le Tartuffe , c’est un scandale. Il fait Dom Juan , c’est un scandale énorme, un scandale tel que la pièce a été interdite sous sa forme primitive, la sienne, pendant 250 ans, jusqu’à la moitié du siècle dernier. Je crois que Dom Juan a été vraiment compris dans les cercles universitaires et par la critique. Je crois que Dom Juan , c’est tout sauf une histoire d’hommes et de femmes. C’est une histoire entre l’inconnaissable, Dieu et un homme, arrivé au bout de son expérience et de sa grandeur. Je crois donc que Dom Juan est contemporain dans le sens précis où notre époque est préoccupée essentiellement du destin de l’homme. Et ce qui fait l’énorme talent, l’énorme génie de Molière, c’est d’avoir été ça trois siècles avant nous. De qui c’est la préoccupation constante. Alors, au siècle dernier, on condamnait Dom Juan . La morale était ce qu’elle était, il fallait condamner Dom Juan . Mais je suis intimement persuadé que la représentation initiale, dans la représentation initiale, Dom Juan avait la sympathie de Molière. D’où le scandale en fait. Je me suis dit, il fallait déshabiller. Je crois que pour les gens, Molière à la télévision, souvent au théâtre, mais il y a un phénomène théâtral que la télévision ne possède pas, c’est de la perruque et les mots difficilement perceptibles, difficilement compréhensibles. Alors, j’ai décidé d’enlever la perruque. J’avais Dom Juan, Piccoli est un peu chauve, il aime bien être un peu chauve, ne vous faites pas d’illusion, ce n’est pas un problème pour lui, c’est pourquoi j’en parle. Je vous laisse le Dom Juan comme ça, mais je ne le voulais pas moderne, je ne le voulais pas en smoking, je ne le voulais pas actualiser. C’est un terme horrible, Dom Juan. Il fallait dé-temporaliser. J’ai donc, avec Anne-Marie Marchand, choisi des costumes qui fussent hors du temps, eux. A vrai dire, ils se rapprochent un petit peu des costumes 1830 dont j’estime que c’est la meilleure époque de représentation du phénomène Dom Juan et de son côté prométhéen, disons luciférien. Ça se rapproche même un peu de Byron, d’un certain nombre de grands problèmes romantiques. Bien, je les ai donc déshabillés. D’autre part, j’ai demandé, et on me l’a accordé, j'en remercie ceux qui me l’ont accordé, j’ai demandé à tourner Dom Juan , non pas en décor reconstruits de studio, mais en décors naturels. Pourquoi ? Pour retrouver à la télévision cette chose admirable qui est la distance théâtrale. Quand un comédien monte sur les planches, c’est tout de suite merveilleux parce qu’il est sur les planches, parce qu’il domine le public, parce que le message, pour employer un mot à la mode, le message qu’il dispense est dispensé d’en haut. Le public est réuni là pour l’entendre. A la télévision, on est devant le poste. Il fallait retrouver cette distance, essayer de la retrouver. Et je crois qu’à la télévision, quand on fait du décor stylisé théâtral, on accommode à la sauce théâtre, mais ce n’est pas le théâtre. J’ai essayé de retrouver dans la réalité des décors encore plus théâtraux que ceux du théâtre. C’est pourquoi j’ai tourné par exemple aux salines de chaux, dans un décor de Nicolas Ledoux qui est célèbre, du XVIIIe siècle, c’est pourquoi j’ai tourné dans un grand hôtel vide, parce que Dom Juan est avant tout un voyageur, un homme qui ne se fixe pas. C’est pourquoi j’ai tourné vraiment au bord de la mer, puisque la pièce m’offrait cette possibilité merveilleuse d’être la seule pièce de Molière qui ne se déroule pas dans les salons. Alors, j’ai donc déshabillé les personnages, j’ai donc essayé de retrouver une distance théâtrale par des décors non pas démesurés, mais qui expliquassent les personnages par l’intérieur, ce qu’ils disaient, et on a fait le film. D’autre part, un phénomène qui m’a intéressé, dans le choix des personnages. Dom Juan, s’il avait été classiquement beau, classiquement jeune, classiquement triomphant, et bien, ça n’aurait pas été mon Dom Juan à moi. Ce qui est extraordinaire dans le phénomène de Dom Juan , c’est qu’il plaise. Et la racine du fait de plaire est inconnaissable. Sans doute, Dom Juan ne sait pas lui-même qu’il plaît, et pourquoi, il sait qu’il plaît, il ne peut pas s’en empêcher, mais il ne sait pas pourquoi. C’est pourquoi un Dom Juan qu’on peut supposer beau aurait été une explication logique du fait qu’il plaise. Et ça fichait tout par terre. C’est pourquoi il me fallait un personnage qui, sans être beau, fût ce qu’on appelle communément dans la vie un Dom Juan. Ou qui sembla l’être, et Piccoli est à l’heure actuelle suprêmement ça. Je vous ai dit tout à l’heure que pour moi, Dom Juan n’était pas une histoire entre homme et femme, entre Dom Juan et les femmes, c’est vrai. C’est vrai en ce sens qu’il a dépassé ce stade. Le fait qu’il ne sache pas pourquoi il plaît, mais qu’il ait besoin de plaire, parce que quand on aime, ça se développe, il est passé au-delà de ça. Pour moi, il est mort au début, il sait qu’il va mourir. Ça pourrait s’appeler Requiem pour Dom Juan en fait, cette pièce, et il le sait. Et il est allé au bout de ce que l’homme peut faire. C’est pourquoi il a dépassé Elvire, il a dépassé son frère. Quand ces gens-là viennent le voir, il les regarde, il ne leur répond même pas. On s’est posé souvent la question de savoir pourquoi les longs monologues d’Elvire, de Don Carlos... parce que Dom Juan les regarde. Il les regarde longuement, et puis, ça ne l’intéresse même pas de répondre. Il répond à la fin par une petite phrase courte par laquelle il assassine les gens, il a dépassé ce stade. C’est l’homme dans toute sa grandeur et l’homme qui est allé très loin. Et puis un jour, au troisième acte, avec la statue du commandeur, il rencontre l’inconnaissable, enfin ce qu'esthétiquement, Molière qui était un libertin au sens du XVIIe siècle, c’est-à-dire non pas un non-croyant, mais un incroyant, esthétiquement, l’histoire a paru belle à Molière, alors, il l’a prise pour ce qu’elle l’est, il a donc mis dans la pièce l’inconnaissable. Et la grandeur de Molière, c’est d’avoir fait répondre non à Dom Juan. Dom Juan dit non. Il dit, je ne sais pas ce que c’est, ça existe peut-être, mais je dirai non parce que je suis un homme. Et quand le combat devient énorme, quand à la fin, il se sent coincé, parce que c’est un homme coincé, et bien, au lieu d’accepter, il va pratiquement aller à la mort. Peut-être Molière ne s’en rendait-il pas absolument compte au moment où il l’a écrit, mais pratiquement, il y a une délibération volontaire de la part de Dom Juan d’aller pratiquement à la mort. Et ça peut difficilement se traduire au théâtre, parce que le théâtre est un lieu scénique, les gens y entrent, ils viennent vers Dom Juan. Ce cinquième acte de Dom Juan est très difficile à mettre en scène, parce qu’il est court, il est tout à fait court. Il y a la scène de l’hypocrisie, puis la mort. A la télévision, j’ai pu rendre compte de cette volonté d’aller au-devant de l’inéluctable, c’est-à-dire que Dom Juan va vers le commandeur. Il y court, il y va à cheval, il y va à pied, il est interrompu par Don Carlos, il élimine Don Carlos, il continue. Il est interrompu par le spectre de la mort, il élimine le spectre de la mort. Il va au commandeur et là il tombe et il meurt. Alors en fait, le personnage de Dom Juan dépasse considérablement les femmes, mais il dit lui-même qu’il les aime, et qu’il les aime au moment où il les séduit. C’est pourquoi j’ai alors là, c’est peut-être là-dessus que ça va choquer beaucoup les gens, il y a le deuxième acte. Le deuxième acte, traditionnellement, c’est une scène où Dom Juan est aux prises avec deux petites paysannes et les séduit. Mais il les enjôle en fait, il les enjôle vraiment. Ce n’est parfois pas très joli parce que ça confine au jeu de mains disons, c’est traditionnel. Pourquoi ? Parce que la morale traditionnelle du siècle dernier voulait que Dom Juan fût condamné. Donc, il fallait que ce fût laid. Dans un certain sens, moi, je n’ai pas voulu ça. J’ai voulu que chasseur et chassé, piégeur et piégé. Il aime cette petite paysanne au moment où il l’a rencontrée, d’ailleurs, il lui propose le bon motif. Et chaque fois, c’est à la fois un jeu qu’il fait et c’est peut-être vrai. En définitive, il aime, il est aimé, c’est une scène de vrai amour, c’est Tristan et Iseult. Je l’ai traité comme ça, sur cette grande plage avec ces nuages qui passent, cette mer qui bat dans le silence le plus total. En définitive, le deuxième acte, c’est la dernière fois, et Dom Juan le sait, car pour moi il est condamné au départ, c’est la dernière fois qu’il aura la chance, l’opportunité d’aimer, d’aimer cinq minutes, et qu’elle l’aime. Alors, en le sachant, il va la convaincre de l’aimer lui et il va l’aimer pendant cinq minutes. Et puis, quand La Ramée, à la fin du deuxième acte, revient, qu’on le poursuit, le monde entier, le monde dans sa réalité, dans le son, car à ce moment-là, le son réel revient, le monde entier retombe sur ses épaules. Et la pièce commence vraiment, et derrière, à la fin de l’acte 3, le commandeur arrive. Ce qui fait que en fait, pour moi, le personnage de Charlotte prend une grande importance. Il est, comme on dit chez nous, en lignage, au nombre de lignes, ce qu’on ignore trop, aussi important que celui d’Elvire. On ne parle jamais que du rôle d’Elvire. Charlotte, ça n’est pas pour moi une coquette, c’est une amoureuse. Voilà en gros ce que je voulais vous dire, moi, sur ma conception du personnage de Dom Juan. Vous voyez qu’elle est assez, elle est à la fois assez traditionnelle par rapport à la nouvelle, enfin à des mises en scène déjà faites et surtout au théâtre. Mais j’ai essayé de dépasser complètement le stade de la confidence à quelques milliers de personnes qui vont au théâtre. J’ai essayé que vraiment, ce qu’a dit Molière fut compris par beaucoup de personnes. Et que la seule manière de faire vraiment comprendre les choses aux gens, c’est la poésie, c’est-à-dire le contact direct, intuitif avec les personnages, pas la littérature. Alors, j’ai essayé de le faire, j’ai essayé de le faire comme je vous l’ai dit, en fait en essayant surtout et avant tout de ne pas faire une mise en scène archéologique. Car l’archéologie en définitive, c’est l’école des Chartes de la mise en scène. C’est le choix d’une perruque qui devait être celle que Molière portait au moment où la pièce a été représentée. Ça, vraiment, je ne l’ai pas voulu.

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