André Breton et le surréalisme

30 septembre 1966
05m 34s
Réf. 05420

Notice

Résumé :

Entretien de Philippe Soupault dans Panorama en 1966 : Breton et les origines du surréalisme.

Type de média :
Date de diffusion :
30 septembre 1966
Source :
ORTF (Collection: Panorama )
Lieux :

Contexte historique

André Breton est le chef de file, aussi autoritaire qu'incontestable, du mouvement surréaliste.

Né en 1896, il grandit en banlieue, dans une famille de la petite bourgeoisie catholique aux principes rigides. Les événements russes d'octobre 1917 lui donnent le frisson de la liberté et ses premiers émois révolutionnaires. Il entame des études de médecine et publie ses premiers poèmes dans la revue symboliste La Phalange. Pendant la guerre, Breton est interne en médecine, mais plusieurs rencontres, réelles ou imaginaires – dont celles de Rimbaud et Lautréamont – le font définitivement opter pour la voie littéraire. La médecine le met sur la trace des travaux de Freud et, persuadé des applications possibles de la psychanalyse dans la recherche poétique, il se fait affecter dans un centre de neurologie, où il teste avec ses patients la méthode de l'association libre. Il rencontre à Paris Aragon et Soupault, que lui présente Apollinaire, et « les trois mousquetaires », comme les surnomme Paul Valéry, fondent en 1919 la revue Littérature, vite influencée par Tzara et le mouvement dada. Avec Philippe Soupault, il écrit Les Champs magnétiques, texte fondateur du mythe surréaliste, qui regorge d'images neuves et d'audaces. Après une visite infructueuse chez Freud à Vienne, il innove avec Robert Desnos en 1923 l'expérience des sommeils hypnotiques, censée libérer l'inconscient. La même année, Clair de terre reflète la déception de Breton à Vienne : le recueil, qui s'ouvre avec cinq récits de rêve, fait finalement le choix d'une poésie subversive, qui se tourne vers la construction joyeuse de l'individu. Breton y pratique le collage, les jeux typographiques, et de magnifiques associations de sonorités et d'images. Sa poésie communique entre différents espaces, ainsi qu'à l'intérieur du temps (ainsi, dix ans avant la rencontre de sa future femme, il en raconte la vision prémonitoire). Le premier Manifeste du surréalisme qu'il publie en 1924 théorise le mouvement, qui, prenant ses racines dans le rêve, l'enfance et l'imaginaire, doit embrasser « la vraie vie » « en l'absence de tout contrôle exercé par la raison. » Breton y refuse la description, à laquelle peuvent se substituer dessins ou photographies. La revue La Révolution surréaliste devient l'organe du groupe et s'intéresse notamment à la peinture. En 1927, Breton adhère avec Eluard et Aragon au parti communiste. Il rencontre la mystérieuse Nadja, qui lui inspire son célèbre récit autobiographique du même nom. Dans ce fleuron de l'écriture surréaliste se révèle une vérité poétique et psychique, étrangère à toute rationalité. Dans la même veine naît en 1937 L'Amour fou, qui relate sa rencontre et sa liaison angoissée avec celle qui deviendra sa deuxième épouse. Le Second Manifeste du surréalisme radicalise encore son discours révolutionnaire et sa pensée, dont le dogmatisme autoritaire n'est pas toujours bien accueilli et provoque des dissidences – Soupault, moins intransigeant, est ainsi écarté du groupe. Breton ambitionne l'alliance de l'action et du rêve pour changer le monde. Dans les années 1930, le mouvement s'internationalise et se politise, réaffirmant le rêve libertaire face à la montée des fascismes. Breton, qui dénonce les abus du stalinisme, rompt avec le parti communiste en 1935, Aragon puis Eluard. En 1938 a lieu l'Exposition internationale du Surréalisme à Paris. Cette même année, Breton rencontre Trotski au Mexique et rédige avec lui Pour un art révolutionnaire indépendant, qui revendique la liberté entière de l'art. Mobilisé en 1939 comme médecin, il passe après l'armistice en zone libre, où il reconstitue, à Marseille, un petit noyau surréaliste. Il s'embarque ensuite pour New York, où, épaulé par Marcel Duchamp, il insuffle de l'autre côté de l'Atlantique l'esprit surréaliste. De retour en France après la guerre, il continue de s'intéresser à l'art primitif et multiplie scandales et polémiques. Il meurt en 1966, un an après la IXe Exposition internationale du Surréalisme.

Johanna Pernot

Éclairage média

Panorama est un magazine hebdomadaire d'actualité économique, sociale et politique. À la mort d'André Breton en 1966, l'émission consacre au poète une rétrospective. À cette occasion est diffusé un entretien de Philippe Soupault, interrogé par Max Favalelli à son domicile. La voix du journaliste reléguée hors champ, le reportage attire l'attention sur le visage et les paroles du poète. Les longs plans rapprochés font découvrir au téléspectateur un homme amène et passionné, dont les propos trahissent l'amitié envers son ancien camarade.

Dans cet entretien, Philippe Soupault revient sur les origines du mouvement surréaliste, dont lui-même et Breton sont les principaux instigateurs. Il explique l'intérêt du jeune étudiant en médecine pour la psychiatrie et l'étude de la folie, que toute une tradition philosophique rapproche du génie et de la poésie. Il rappelle l'admiration à sens unique d'André Breton pour le docteur Freud.

Quelles sont les origines du surréalisme ? La revue Littérature apparaît comme un premier pas. Ses fondateurs, Aragon, Soupault et Breton, désirent inscrire les textes publiés dans une lignée de penseurs et d'écrivains dont ils se sentent tributaires – l'insert de la caméra sur une couverture du magazine, une femme nue dont le sexe figure une tête de singe – semble être de facto un clin d'œil aux théories freudiennes. Mais l'irruption du dadaïsme va mettre un frein à leur projet. Au passage, le poète souligne la sincérité et la violence de l'engagement de Breton dans ce mouvement de révolte, qui s'oppose aux partisans de la guerre et d'un nationalisme absurde.

En définitive, Soupault fait remonter la naissance du mouvement surréaliste – dont le nom est inspiré d'un texte d'Apollinaire – à 1919 et à la publication des Champs magnétiques, que Breton et lui-même ont produit en quinze jours selon la méthode libératrice et amusante de l'écriture automatique.

Johanna Pernot

Transcription

Philippe Soupault
Etudes de médecine, c’est beaucoup dire. A mon avis, André Breton était surtout intéressé par la poésie, et je vous en parlerai sûrement. Mais il était intéressé par la psychiatrie, beaucoup plus que par l’anatomie ou par la pathologie. Et que une de ses expériences qui a joué un très grand rôle dans l’histoire du surréalisme, ça a été son approche de la psychiatrie et de la, même, je dirais même des fous. Eh bien, il avait été très impressionné, quand il était encore étudiant en médecine et encore militaire, dans une sorte de stage qu’il avait fait à l’Hôpital, je crois de Sainte-Anne, chez les fous. Et il avait été très impressionné. Et à ce moment-là, déjà son esprit était axé, si vous voulez, vers ce qu’on peut appeler l’aliénation, mais qui est, en même temps aussi, assez proche comme vous savez à la fois du génie et de la poésie.
Journaliste
Et je crois qu’il avait rendu visite à Freud ?
Philippe Soupault
Bien plus tard, et ça n’avait pas bien tourné, parce que Freud n’avait pas du tout pris au sérieux…. André avait une grande admiration pour Freud, et il avait lu tous ses livres, et notamment La Psychologie des Rêves , enfin, il avait une grande, grande admiration, une connaissance de Freud, ce qui fait qu’il a écrit à Freud qui a finalement accepté de le recevoir. Mais Freud n’a pas pris le surréalisme au sérieux, ce qui a été une grande déception pour André.
Journaliste
Il est difficile évidemment de dater la naissance du surréalisme.
Philippe Soupault
Oh si !
Journaliste
Si ?
Philippe Soupault
Oh si.
Journaliste
Est-ce que c’est Littérature...
Philippe Soupault
Oh, je vais vous dire une chose, nous avons fondé, Aragon, Breton et moi, la revue Littérature, avec une grande bonne foi. Nous avons voulu essayer, si vous voulez, d’établir un lien entre les gens qui nous avaient influencés et nous-mêmes, c’est-à-dire par conséquent avec Gide, avec Valéry, avec Fargues, avec Max Jacob, avec Reverdy. Mais évidemment, nous avons abouti à une impasse, parce que nous étions très jeunes et puis très révoltés et que d’autre part, à ce moment-là, avait commencé l’explosion du mouvement Dada. Et alors, nous nous y sommes jetés, je peux dire, à corp perdu. Et quand on dit que André n’était pas absolument sincère en étant dans le mouvement Dada, je crois que c’est absolument faux. Mais il a été peut-être un des plus convaincus. Mais seulement, ça correspondait, si vous voulez, à cette espèce de besoin très fort de révolte. Il faut dire que nous étions extrêmement révoltés. Max Favalelli, vous êtes trop jeunes pour vous rappeler de cette époque, mais enfin, c’était les littérateurs du territoire, c’était Barrès, c’était Bourget, c’était les gens insensés qui nous vantaient la guerre, alors que nous la subissions, que nous l’avions vécue, et que brusquement, ces gens voulaient reprendre leur bourrage de crânes ; et qu’il n’y avait qu’un seul moyen de se débarrasser de ces gens, c’était de se révolter, de faire table rase. On oublie trop les historiens et les témoins plus ou moins authentiques. L’oubli, c’est que le surréalisme a commencé avec la publication des Champs Magnétiques . Et on nous a souvent demandé, on m’a souvent demandé, et à André aussi, pourquoi nous avions pris ce nom de surréalistes. Eh bien, ce nom a été choisi par hommage à Apollinaire qui avait publié un texte qui s’appelle [Honneur aux critiques] qu’il avait appelé Texte Surréaliste. Et en effet, ça rejoignait, si vous voulez, toutes nos préoccupations et tous les prémices du surréalisme, aussi bien Rimbaud que Lautréamont. Et c’est pour ça que nous l’avons appelé Texte Surréaliste. Or, Les Champs Magnétiques ont été écrits pas loin d’ici, rue de Grenelle et place du Panthéon. André Breton et moi, nous avons édité, choisi, si vous voulez, cette espèce de méthode, si on peut appeler ça une méthode, que les psychiatres, et notamment un grand psychiatre qu’on a un peu oublié aujourd’hui, qui s’appelle Pierre Janet, appelait l’écriture automatique et qu’on aurait aussi bien pu appeler le rêve éveillé. Par conséquent, c’était, si vous voulez, une espèce de pression des influences de Lautréamont, de Rimbaud, d’Apollinaire qui nous ont poussés à écrire, si vous voulez, absolument librement. Car il ne faut pas oublier une chose, c’est que au fond, le surréalisme n’a été qu’une libération. Donc, on peut, si vous voulez, dater la naissance du surréalisme en 1919, c’est-à-dire, très peu de temps après la mort d’Apollinaire. Et je dois dire que quand André Breton et moi, nous avions décidé d’écrire ce livre en quinze jours, parce que c’était une question, si vous voulez, de rapidité d’écriture, libérée de tous les contrôles critiques, traditionnels, et bien, nous avons été tout à fait surpris, nous-mêmes, des résultats. Et même quelquefois, car dans les textes que nous écrivions, il y avait une partie d’humour, et je me souviens très bien que nous étions à la fois étonnés et quelquefois, nous riions.

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