La Double Inconstance, de Marivaux

20 avril 1968
04m 44s
Réf. 05421

Notice

Résumé :

Adaptation de la pièce La Double Inconstance, de Marivaux, par Marcel Bluwal en 1968 : Les prémices de l'amour.

Type de média :
Date de diffusion :
20 avril 1968
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Contexte historique

Amoureux du théâtre et de la vérité, spectateur lucide d'un monde changeant et fin connaisseur de la psychologie humaine, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux a renouvelé le genre de la comédie du XVIIIe, en inventant un nouveau langage.

Pierre Carlet naît en 1688, dans une famille de petite noblesse. Il fait d'abord des études de droit, mais sa rencontre avec Fontenelle l'engage dans une carrière littéraire. En 1712, il publie sa première comédie, en vers : Le Père prudent et équitable. C'est en fréquentant le salon de Madame de Lambert, où brille l'esprit des Modernes, qu'il forge sa sensibilité et l'acuité de son regard critique. Il s'engage dans la bataille contre les Classiques, s'essaye à différents genres (chronique journalistique, roman parodique, poème burlesque...), et commence à signer ses oeuvres «Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux». Si son mariage en 1717 avec Colombe Bologne, en lui apportant une dot substantielle, consolide sa position sociale, sa fortune est de courte durée. En 1720, il est ruiné par la banqueroute du financier Law, et perd sa femme trois ans plus tard. Il doit alors écrire pour vivre et élever sa fille.

C'est dans le théâtre qu'il trouve sa raison d'être. Arlequin poli par l'amour, représenté en 1720 par les Comédiens-Italiens, est son premier succès à la scène. Il devient rapidement l'auteur attitré de la troupe. Pendant plus de 20 ans, il se consacre à la comédie qu'il renouvelle en profondeur. Ses oeuvres lui permettent de sonder les arcanes et les secrets du coeur humain, la tension entre l'être et le paraître. Les Surprises de l'amour (1722 et 1727), La Double Inconstance (1723), Le Jeu de l'amour et du hasard (1730) et Les Fausses Confidences (1737) en sont les exemples les plus fameux. Mais d'autres pièces ont une visée plus politique : par les utopies qu'elles mettent en scène, L'Ile des Esclaves (1725) ou La Colonie (1729), en décortiquant les dysfonctionnements de la société, interrogent l'ordre existant.

Enfin, Marivaux s'engage dans l'écriture de journaux (Le Spectateur français, puis Le Cabinet du philosophe), où il parfait son sens de l'observation. Peintre lucide de toutes les vanités, il précise aussi, dans ces publications, ses conceptions esthétiques. La difficile appréhension de l'univers qui nous entoure et de nos propres sentiments sont des thèmes que l'on retrouve dans son oeuvre romanesque, qu'il s'agisse de La Vie de Marianne, ou du Paysan parvenu. En 1742, Marivaux est élu à l'Académie française. Il meurt en 1763.

La Double Inconstance, écrite en 1723, est une des pièces les plus célèbres de l'auteur. Elle met en scène un couple de jeunes paysans, Arlequin et Silvia, qui s'aiment. Seulement, le prince, qui s'est épris de la jeune fille, l'enlève. Il entend mettre fin aux réticences de Silvia en provoquant l'infidélité d'Arlequin. L'amour-propre et les plaisirs de la mondanité aidant, la comédie s'achève par un double mariage : le Prince épouse Silvia, tandis qu'Arlequin épouse Flaminia, une dame de la Cour.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Marcel Bluwal a adapté de nombreuses oeuvres classiques de notre littérature à la télévision (Dom Juan, Les Misérables, de Victor Hugo). Il propose de ces textes majeurs une lecture innovante, qui va souvent à l'encontre de celle que l'école avait pu lui imposer. En réalisant La Double Inconstance, il s'élève contre une vision trop édulcorée du marivaudage, héritée de la célèbre formule de Voltaire qui disait de Marivaux qu'il «pesait des oeufs de mouche dans des balances d'araignées». Pour le réalisateur, l'enseignement, bourgeois, essayait d'étouffer la violence des textes du patrimoine : «c'était une vision qui reposait sur une perception paramarxiste de la société de l'époque, [...] je me disais que l'école avait voulu dissimuler ce point de vue» (M. Bluwal, «Théâtre et télévision», Les dossiers de l'audiovisuel, n°49, INA, 1993). Selon lui, la noirceur de Marivaux est bien plus dure que celle de Sade. «C'était pire que Sade, parce que pour Sade, au moins, il faut que l'innocence existe théoriquement pour la polluer, tandis que pour Marivaux, il n'y a pas d'innocence du tout. Tout est déjà inscrit dans les gênes» (M. Bluwal, «Les Grands Entretiens», Télé notre histoire, INA [1]). Pour rendre cette dureté, le réalisateur assigne au film une couleur violente, méchante. Il assimile La Double Inconstance aux Chasses du Comte Zaroff : «On donne au couple une longueur d'avance et puis on les chasse à l'arc [...] ; ce qui m'intéressait, c'était les rapports du prince et du peuple, symbolisés par les rapports du prince et de Sylvia. C'est exactement la position gaulliste ou mitterrandienne. Je vous viole, mais encore faut-il que vous soyez consentants» (M. Bluwal, «Théâtre et télévision», Les dossiers de l'audiovisuel, op. cit).

L'extrait choisi, qui correspond à la scène 12 de l'acte II, montre le pouvoir du langage et l'inconstance des coeurs. Le Prince (interprété par Jean-Pierre Cassel) a enlevé Silvia (Danièle Lebrun). Il se fait passer pour un officier et commence à la séduire. L'amour de Silvia pour Arlequin paraissait inébranlable, il commence ici à se fissurer. Le face à face du Prince et de Silvia est rythmé par un champ/contre-champ assez large, pour rappeler au téléspectateur le décor dans lequel s'inscrit l'action. L'espace est loin d'être neutre. L'intérieur, richement orné, est celui du château, métonymique de la puissance du prince. Il nous rappelle subrepticement que la jeune fille a été enlevée. Le jeu subtil des comédiens, souligné par leurs déplacements circulaires, disent les atermoiements amoureux. La caméra prend rarement de front les visages. Le cadrage est généralement oblique, comme pour souligner les tours et détours du langage, les circonvolutions d'un amour naissant qui refuse de se dire. A plusieurs reprises, la caméra, en légère contre-plongée, réunit le prince, debout, et Sylvia, assise, tête baissée. Avec discrétion, l'image et la posture des corps ne cessent de rappeler le rapport de forces qui existe entre les personnages. La perversité est là, d'autant plus cruelle qu'elle se donne des airs de douceur.

Pour en savoir plus :

[1] Entretien avec Marcel Bluwal, Télé notre histoire, INA.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Danièle Lebrun
Vous venez, vous allez encore me dire que vous m’aimez pour me mettre davantage en peine.
Jean-Pierre Cassel
Je venais voir si la dame qui vous a fait insulte s’était bien acquittée de son devoir. Quant à moi, belle Sylvia, quand mon amour vous fatiguera, quand je vous déplairai moi-même, vous n’avez qu’à m’ordonner de me taire et de me retirer. Je me tairai, j’irai où vous voudrez, et je souffrirai sans me plaindre, résolu de vous obéir en tout.
Danièle Lebrun
Ne voilà-t-il pas, ne l’ai-je pas bien dit, comment voulez-vous que je vous renvoie. Vous vous tairez s’il me plaît, vous vous en irez s’il me plaît, vous n’oserez pas vous plaindre, vous m’obéirez en tout. Dites bien les moyens de faire que je vous commande quelque chose.
Jean-Pierre Cassel
Et que puis-je mieux que de vous rendre maîtresse de mon sort ?
Danièle Lebrun
Qu’est-ce que cela avance ? Vous rendrai-je malheureux, en aurai-je le courage. Si je vous dis allez-vous-en, vous croirez que je vous hais. Si je vous dis de vous taire, vous croirez que je ne me soucie pas de vous, et toutes ces croyances ne seront pas vraies, elles vous affligeront. Serai-je plus à mon aise après ?
Jean-Pierre Cassel
Que voulez-vous donc que je devienne, belle Sylvia ?
Danièle Lebrun
Moi, ce que je veux, j’attends qu’on me le dise, j’en suis encore plus ignorante que vous. Voilà Arlequin qui m’aime, voilà le Prince qui demande mon cœur, voilà vous qui mériteriez de l’avoir. Voilà ces femmes qui m’injurient et que je voudrais punir. Voilà que j’aurais un affront si je n’épouse pas le Prince. Arlequin m’inquiète, vous me donnez du souci, vous m’aimez trop. Je voudrais ne vous avoir jamais connu. Je suis bien malheureuse d’avoir tout ce tracas là, dans la tête.
Jean-Pierre Cassel
Vos discours me pénètrent, Sylvia. Vous êtes trop touchée de ma douleur. Ma tendresse, toute grande qu’elle est, ne vaut pas le chagrin que vous avez de ne pouvoir m’aimer.
Danièle Lebrun
Je pourrais bien vous aimer, ça ne serait pas difficile, si je voulais.
Jean-Pierre Cassel
Souffrez donc que je m'afflige, et ne m’empêchez pas de vous regretter, toujours.
Danièle Lebrun
Je vous en avertis, je ne saurai supporter de vous voir si tendre, et ce n’est que vous le fassiez exprès. Il y a-t-il de la raison à cela ? Pardi, j’aurais moins de mal à vous aimer tout à fait qu’être comme je suis. Pour moi, je le serai, tout là, voilà ce que vous gagnerez.
Jean-Pierre Cassel
Je ne veux donc plus vous être à charge. Vous souhaitez que je vous quitte. Je ne dois pas résister aux volontés d’une personne si chère. Adieu, Sylvia.
Danièle Lebrun
Adieu Sylvia, je m’enquérais de ma volonté, où allez-vous, restez là, c’est ma volonté. Et je le sais mieux que vous peut-être.
Jean-Pierre Cassel
J’ai cru vous obliger.
(Silence)
Danièle Lebrun
Quel train que tout cela. Que faire d’Arlequin ? Encore si c’était vous qui fut le Prince.
Jean-Pierre Cassel
Et quand je le serais ?
Danièle Lebrun
Ça serait différent, parce que je dirais à Arlequin que vous prétendriez être le maître, ce serait mon excuse. Il n’y a que pour vous que je prendrai cette excuse-là.
Jean-Pierre Cassel
Qu’elle est aimable. Il est temps de dire qui je suis.
Danièle Lebrun
Qu’avez-vous ? Est-ce que je vous fâche ? Ce n’est pas à cause de la principauté que je voudrais que vous fussiez Prince, c’est seulement à cause de vous tout seul. Et si vous l’étiez, Arlequin ne saurait pas que je vous prendrai par amour, voilà ma raison. Mais non, il vaut mieux que vous ne soyez pas le maître. Cela me tenterait trop. Mais que vous le seriez, tenez, je ne pourrais me résoudre à être une infidèle, voilà qui est fini.
Jean-Pierre Cassel
Différent encore de l’instruite. Sylvia, conservez-moi seulement les bontés que vous avez pour moi. Le Prince vous a fait préparer un spectacle, permettez que je vous y accompagne et que je profite de toutes les occasions d’être avec vous. Après la fête, vous verrez le Prince, et je suis chargé de vous dire que vous serez libre de vous retirer si votre cœur ne vous dit rien pour lui.
Danièle Lebrun
Oh, il ne me dirait rien du tout ! C’est tout comme si j’étais partie. Mais quand je serai chez nous, vous y viendrez ? Et que sait-on ce qui peut arriver, peut-être que vous m’aurez. Allons-nous en toujours de peur qu’Arlequin ne vienne.
(Musique)

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