Lettres de mon moulin, d'Alphonse Daudet

24 décembre 1970
12m 43s
Réf. 05424

Notice

Résumé :

Adaptation d'une nouvelle tirée des Lettres de mon moulin, d'Alphonse Daudet, par Pierre Badel en 1970. Le Secret de Maître Cornille.

Type de média :
Date de diffusion :
24 décembre 1970
Source :

Contexte historique

Alphonse Daudet est né à Nîmes en 1840, dans une famille catholique et légitimiste. Il passe son enfance dans le Gard, puis à Lyon. La ruine de son père en 1855 l'oblige à renoncer à passer son baccalauréat et à commencer à travailler. Il devient maître d'études au collège d'Alès, expérience qui lui inspire Le Petit Chose (publié en 1868). Il part ensuite avec son frère à Paris. Il y rencontre le poète Frédéric Mistral, publie ses premiers vers, ses premiers articles (dans Le Figaro et L'Universel). En 1861, il devient le secrétaire personnel du duc de Morny, mais la mort brutale de celui-ci, quatre ans plus tard, le met dans une situation précaire. Il s'adonne alors plus intensément à l'écriture, rédige des chroniques et ses premiers romans. Avec la Dernière Idole, monté à l'Odéon en 1865, il connaît son premier succès au théâtre. Il publie, en 1869, les Lettres de mon moulin, en 1872, Tartarin de Tarascon, et en 1873, les Contes du lundi. De plus en plus impliqué dans le monde littéraire, il fréquente Flaubert, Goncourt, Zola, Hugo, Renoir... Il se consacre ensuite au roman de moeurs, avec, entre autres Le Nabab (1877), Les rois en exil (1879) ou encore L'Immortel (1890). Il meurt en 1897.

C'est en 1864 que Daudet, en passant l'été près d'Arles, rassemble un certain nombre de notes et impressions qui deviennent la matière de son oeuvre la plus célèbre, Les Lettres de mon moulin, publiée en 1869. Son ami Paul Arène a collaboré à la rédaction de ce recueil, dont certains textes sont parus en feuilleton dans le journal L'Evénement. Cet ouvrage s'ouvre sur un avant-propos : l'acte de vente par lequel le narrateur achète son moulin. Il est composé de 24 lettres. La plupart de ces récits se déroulent en Provence. On retient, parmi les plus connus, La Chèvre de Monsieur Séguin, Le Curé de Cucugnan, ou encore Le Secret de Maître Cornille. Cette lettre raconte l'histoire d'un meunier qui continue à faire tourner son moulin, alors que personne ne lui apporte plus de blé depuis l'installation d'une minoterie à vapeur dans les environs.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Figure majeure de la télévision française, Pierre Badel se distingue par une oeuvre prolifique et diversifiée. En plus des nombreuses dramatiques dont il est l'auteur, il a su garder intacte sa passion du direct, pour la retransmission de matches de football d'anthologie ou la réalisation d'émissions populaires telles que Jeux sans frontières ou La Nuit des Césars. Valeur sûre de la télévision, il a souvent bénéficié de gros budgets, les producteurs étant, avec lui, assurés d'une réalisation de bonne facture.

En 1966, Pierre Badel adapte sa première oeuvre d'Alphonse Daudet, L'Arlésienne. C'est en 1970 qu'il réalise Les Lettres de mon moulin. Ce film, entièrement tourné en décors naturels, magnifie la Provence chantée par l'auteur. Pour Le Secret de Maître Cornille, Badel choisit de tourner au moulin de Daudet, à Fontvieille. Il fait aussi largement appel à la figuration locale pour cette adaptation, résolument ancrée dans la région. L'extrait correspond à l'intégralité de la nouvelle. Le téléaste en propose une lecture très fidèle. On retrouve, par exemple, les deux plans narratifs qui structurent le recueil : la scène énonçante (le narrateur se promène avec l'auteur, introduisant le récit qui va suivre), et la scène énoncée, où l'on suit les personnages de l'histoire (Cornille, Vivette et Frédéric). Le passage de l'une à l'autre est assurée par un plan d'ensemble centré sur le moulin qui permet de s'immerger dans le récit rétrospectif (le moulin dont M. Daudet vient de faire l'acquisition n'est autre que l'ancienne propriété de Maître Cornille). Le cadrage, en contre-plongée, met le moulin sur un piédestal, rappelant que celui-ci est au centre de l'histoire.

Par la suite, le narrateur se réduit à une voix off, cédant ainsi la place au discours direct des personnages. Les dialogues sont souvent très proches du texte original. Les musiques traditionnelles, les cigales, l'accent des comédiens plongent le spectateur dans la région provençale, également exaltée par les très nombreux plans de paysages. La construction du film suit fidèlement la construction narrative : le secret de Cornille est gardé jusqu'au moment où les deux jeunes amants montent au moulin. La déchéance de l'endroit est alors souligné par le travail de la lumière et par le décor intérieur, qui renforce cette impression d'abandon (désordre, toiles d'araignées, poussière...). A chaque fois, la musique originale de Jacques Datin va dans le sens de l'émotion provoquée par l'histoire. Le film prend la forme d'un divertissement musical, où alternent des séquences parlées, et des séquences dansées et chantées. Ainsi, les émois amoureux de Frédéric et Vivette s'expriment en chansons (composées par Maurice Vidalin et Pierre Badel). La révélation du secret de Corneille est suivie par des danses traditionnelles qui disent la joie des villageois à la résurrection du moulin. Néanmoins, c'est par une note nostalgique que s'achève le passage. L'arrêt des ailes du moulin dit la mort du meunier, mais symbolise aussi la fin d'un monde.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

(Musique)
Jean-Marie Fertey
Quel silence, mon bon Francet, quel calme !
Armand Meffre
Le silence du désert, Monsieur Daudet, un silence qui fait mal à ceux qui ont connu le bon vieux temps. Vous savez, notre pays n’a pas toujours été un endroit mort et sans refrain comme il l’est aujourd’hui. Auparavant, il s’y faisait un grand commerce de meunerie. Et dix lieues à la ronde, les gens des mas nous apportaient leur blé à moudre. Tout autour du village, les collines étaient couvertes de moulins à vent. Malheureusement, des français de Paris eurent l’idée d’établir une minoterie à vapeur sur la route de Tarascon, tout beau, tout nouveau. Les gens ont pris l’habitude d’envoyer leur blé au minotier et les pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelques temps, ils essayèrent de lutter mais la vapeur fut la plus forte et l'un après l'autre, pécaïre, ils furent tous obligés de fermer. Le Mistral avait beau souffler, les ailes restaient immobiles. Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu bon. Il continuait de virer courageusement sur sa butte à la barbe des minotiers. C’était le moulin de Maître Cornille, celui-là même que Mitifiou vient de vous vendre. Sans vous parler des réparations hein. Maître Cornille était un vieux meunier, vivant depuis soixante ans dans la farine et enragé pour son état. L’installation des minoteries l’avait rendu comme fou.
(Bruit)
Julien Maffre
Dis, Vivette, c'est du monde pour nous ?
Mireille Delcroix
Non, grand-père.
Julien Maffre
Qu’est-ce que c’est ?
Mireille Delcroix
Des gens qui passent, des étrangers.
Julien Maffre
Des gens qui passent, des gens qui passent, tu vois bien petite trop leste que c’est Coulou et Pascal qui portent leur blé à Tarascon, et qui font semblant de ne pas me voir ?
Mireille Delcroix
Grand-père, Grand-père, Grand-père !
Julien Maffre
N’allez pas là-bas, ces brigands-là, pour faire le pain, ils se servent de la vapeur qui est une invention du diable, tandis que moi, je me sers du Mistral, de la Tramontane, qui sont la respiration du Bon Dieu. Vous leur apportez des grains bien craquants qui sentent bon comme une jeunesse. Et qu’est-ce qu’ils vous rendront ? De la poussière, de la poussière grise, toute sale, et avec de la suie et de la graisse. Et une odeur de rance comme la fumée de leur cheminée. N’allez pas là-bas !
(Bruit)
Julien Maffre
N’allez pas là-bas.
(Musique)
Armand Meffre
Découragé, le vieux s’enferma dans son moulin et vécu tout seul comme une bête farouche. Il ne voulut pas, même garder près de lui sa petite-fille Vivette. Qui, depuis la mort de ses parents, n’avait plus que son grand-père.
Julien Maffre
Tu seras mieux au village. Au moins tu verras du monde, tandis qu’ici...
(Musique)
Armand Meffre
Et c’est ainsi que Vivette vint habiter chez nous.
(Musique)
Armand Meffre
Dans le pays, on pensait que le vieux meunier, en renvoyant Vivette, avait agi par avarice. Et pourtant, son grand-père avait l’air de bien l’aimer, cette enfant-là.
(Musique)
Armand Meffre
Dans la vie de Maître Cornille, il y avait quelque chose qui n’était pas clair. Depuis longtemps, personne au village ne lui portait plus de blé. Et pourtant, les ailes de son moulin allaient toujours leur train comme devant.
(Musique)
Armand Meffre
Le soir, on rencontrait par les chemins le vieux meunier tirant derrière lui son âne chargé de gros sacs de farine. Bonnes vêpres, Maître Cornille, lui criaient les paysans, ça va donc toujours, la meunerie ?
Julien Maffre
Toujours les enfants, Dieu merci, ce n’est pas l’ouvrage qui nous manque.
Armand Meffre
Si on lui demandait d’où diable pouvait venir tant d’ouvrage, il se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement :
Julien Maffre
Motus, je travaille pour l’exportation.
(Musique)
Armand Meffre
En faisant danser la jeunesse avec mon fifre, je m’aperçus un beau jour que mon Frédéric et la petite Vivette s’étaient rendus amoureux l’un de l’autre. Au fond, je n’en fus pas fâché. Seulement, comme nos tourtereaux avaient souvent l’occasion d’être ensemble, je voulus, de peur d’accident, régler l’affaire tout de suite. Et je montais jusqu’au moulin pour en toucher deux mots au grand-père.
(Bruit)
Armand Meffre
Oh, Cornille !
Julien Maffre
Va faire chanter ton fifre à Tarascon, on n'y manque pas de filles pour marier ton garçon !
Armand Meffre
Oh, il m'a dit que je lui faisais perdre son temps et que le moulin demandait son grain.
(Bruit)
François Leccia
Mais nous, il nous écoutera.
(Musique)
François Leccia
Un grain de blé dans un pré, c’est un épi pour l’été.
Mireille Delcroix
Un petit amour au cœur, c’est déjà un grand bonheur.
Duo
Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro, nous nous marierons bientôt. Croix de bois et croix de fer, nous voulons que tout soit clair.
François Leccia
Meunier, je veux épouser votre fille avant l’été.
Mireille Delcroix
Et moi, j’aime ce garçon, Grand-père, accordez-nous donc.
(Musique)
Mireille Delcroix
Amstram gram et colégram, visiter n’est pas un drame.
François Leccia
Pic et pic et colégram, à vous de monter, Madame.
Mireille Delcroix
Je monterai après vous, cinq, six, sept et voilà tout.
(Musique)
Armand Meffre
C’était là le secret de Maître Cornille. C’était ce plâtras qu’il promenait le soir par les routes pour sauver l’honneur du moulin et faire croire qu’on y faisait de la farine. Pauvre moulin, pauvre Cornille. Depuis longtemps, les minotiers leur avaient enlevé leur dernière pratique. Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait à vide.
(Bruit)
Mireille Delcroix
Là voilà, la farine de mon pauvre grand-père.
(Bruit)
Armand Meffre
Tel blé, telle farine, c’est tout ce que nous méritons. J’ai honte, j’ai honte pour tout le village.
(Bruit)
(Musique)
(Bruit)
Julien Maffre
C’est du blé, Seigneur Dieu, du bon blé ! Je le savais bien que vous reviendriez. Les minotiers, c’est tous des voleurs !
(Bruit)
Julien Maffre
Laissez-moi, il faut que j’aille donner à manger à mon moulin, pensez donc, depuis le temps qu’il n’a rien eu à se mettre sous la dent...
(Musique)
Mireille Delcroix
Un, deux, trois et c’est ma foi mon mari que je tiens là.
François Leccia
Quatre, cinq, six oh mon amour, bonheur rime avec toujours.
Duo
Siffle le vent, crisse le grain, c’est la chanson du vieux moulin. Siffle le vent, crisse le grain, c’est la chanson du vieux moulin.
(Musique)
Armand Meffre
C’est une justice à nous rendre. A partir de ce jour-là, jamais nous ne laissâmes le vieux meunier manquer d’ouvrage. Puis, un matin, Maître Cornille mourut et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de virer pour toujours cette fois. Cornille mort, personne ne prit sa suite. Que voulez-vous, Monsieur, tout a une fin en ce monde. Et il faut croire que le temps des moulins à vent était passé, comme celui des coches sur le Rhône, des Parlements, et des jaquettes à grandes fleurs, oui.

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