Roland Barthes : Théâtre populaire et Brecht

01 janvier 1971
04m 35s
Réf. 05425

Notice

Résumé :

L'écrivain et critique Roland Barthes évoque sa participation à la revue Théâtre populaire et sa découverte de Brecht avec la représentation de Mère Courage par le Berliner Ensemble.

Type de média :
Date de diffusion :
01 janvier 1971
Lieux :

Contexte historique

Ecrivain, grand critique littéraire, Roland Barthes est né en 1915. Il passe son enfance à Bayonne, puis à Paris, où il obtient son baccalauréat en 1935. Menant ses études de lettres classiques à la Sorbonne, il contribue à fonder le Groupe de Théâtre antique de l'université. Farouchement engagé contre la montée du nazisme en Europe, il est cependant réformé à cause de sa santé fragile. Son long séjour en sanatorium lui donne l'occasion de découvrir des auteurs fondamentaux tels que Karl Marx, Jean-Paul Sartre ou Claude Lévi-Strauss. Dès 1947, Roland Barthes publie dans Combat des textes qui seront par la suite réunis dans Le Degré zéro de l'écriture. Ce premier essai est vite perçu comme le manifeste d'une nouvelle critique. Opposée à la critique universitaire qui plaçait l'auteur au centre de son étude, celle-là défend l'immanence du texte, tout en s'enrichissant de l'essor prodigieux que les sciences humaines connaissent à l'époque. Le critique entre comme chercheur au C.N.R.S en 1957. Il se consacre à la sémiologie, c'est-à-dire à l'analyse du signe dans notre civilisation et publie Mythologies, où il décrypte des «mythes» contemporains tels que la Citroën DS, le catch ou le steak-frites. Ses travaux et l'originalité de sa pensée lui valent d'être nommé directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études en 1962. C'est alors que la querelle entre partisans et adversaires de la «nouvelle critique» atteint son paroxysme. Avec la publication de Sur Racine et de ses Essais critiques, Roland Barthes reproche à l'Université de «pratiquer une idée parfaitement partiale de la littérature» et d'esquiver les questions essentielles (pourquoi écrit-on ? qu'est-ce que la littérature ?). Raymond Picard, représentant de la critique universitaire, répond en 1965 par son ouvrage Nouvelle critique ou nouvelle imposture, auquel Barthes rétorque par Critique et Vérité l'année suivante. Il est élu en 1976 au Collège de France et meurt en 1980 des suites d'un accident de circulation.

Roland Barthes fut, avec Bernard Dort (voir Antonin Artaud, par Tania Balachova et Bernard Dort), un des principaux rédacteurs de la revue Théâtre populaire, fondée en 1953 par Jean Vilar. Il s'agissait au départ de défendre l'action du directeur du TNP, qui prônait, justement, l'existence d'un «théâtre populaire», ainsi défini dans la publication : « Le théâtre populaire est celui qui obéit à trois obligations concurrentes, dont chacune prise à part n'est certes pas nouvelle, mais dont la seule réunion peut être parfaitement révolutionnaire : un public de masse, un répertoire de haute culture, une dramaturgie d'avant-garde». La représentation de Mère Courage par le Berliner Ensemble de Bertolt Brecht et Hélène Weigel est déterminante dans l'évolution de la ligne éditoriale de la revue. Après cette expérience spectaculaire, Théâtre populaire (1953-1964) s'engage pour l'avènement d'un théâtre engagé dans l'histoire (loin du boulevard dans lequel la scène française était alors engoncée), favorisant l'émergence d'une nouvelle génération de dramaturges et de metteurs en scène, pleinement conscients de leur responsabilité politique.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

A la fin des années soixante, Jean-José Marchand propose à l'ORTF d'entamer une collection de grands entretiens. Il s'agit des Archives du XXème siècle, pour lesquels le réalisateur a filmé 150 personnalités (parfois, juste avant leur mort). Ce sont des documents bruts, qui n'ont pas été montés. Précieux pour la mémoire du XXe siècle, ces entretiens sont, pour la plupart, inédits, même si certains ont bénéficié d'une diffusion spécifique dans des programmes tels qu'Océaniques ou encore sur la chaîne Histoire.

Cet entretien a été réalisé entre 1970 et 1971. Le dispositif est simple : un plan fixe de Roland Barthes en plan rapproché, avec, en arrière-fond, sa bibliothèque, discret rappel de l'activité centrale du critique littéraire. La caméra et la présence de l'interviewer sont presque imperceptibles. Parfois, le cadrage se resserre en gros plan, comme pour donner à voir que l'essentiel est de garder une trace de la vie et de l'oeuvre du sémiologue, sans se disperser. On entend, en off, les questions posées par Jean-José Marchand, qui ne sont là que pour lancer la parole du critique ou pour l'amener à préciser sa pensée. Le réalisateur a, en effet, toujours voulu rester dans l'ombre de son projet. Roland Barthes s'exprime, quant à lui, avec aisance et clarté. Il évoque sa participation à la revue Théâtre populaire, l'«illumination» que fut la représentation de Mère Courage par le Berliner Ensemble, et, plus généralement, la force du théâtre de Brecht, où l'idéologie est magnifiée par l'esthétique du dramaturge. La longueur de l'entretien (environ 4 heures, disponibles en rushes) permet au critique de développer sa pensée avec profondeur et précision.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Jean-José Marchand
Voulez-vous nous parler de votre participation à Théâtre Populaire, du début, à votre départ ?
Roland Barthes
Ah ça, ça a été une, aussi une, vraiment une grande expérience dans ma vie. Je ne sais pas très bien comment je suis venu à Théâtre Populaire. Je pense que c’est parce que l’éditeur, Robert Voisin, l’éditeur de L’Arche me l’avait demandé spontanément. Là, j’ai retrouvé un groupe de personnes que je ne connaissais pas encore bien mais avec qui j’ai eu des liens d’amitié. Et dont d’ailleurs, le…, comment dirais-je, le disparate de ce premier groupe vous dira assez que au début, Théâtre Populaire n’était pas une revue de théorie. Il y avait là, disons, autant que je me souvienne Jean Duvignaud, Guy Dumur, Bernard Dort, Morvan Lebesque et moi-même. Et, en réalité, au début, Théâtre Populaire défendait essentiellement l’activité de Jean Vilar au TNP. Mais, je crois qu’il faut le souligner, Vilar était un admirable praticien du théâtre. C’était aussi un très grand acteur, peut-être qu’on ne l’a pas assez dit - ou c’est encore, je ne sais pas ce qu’il fait maintenant. Mais, disons que Vilar n’a eu, tout au moins à mon sens, il n’a jamais eu une pensée théorique, une pensée conceptuelle sur le théâtre, même s’il a essayé. Et, alors, ce qu’on défendait dans le théâtre, dans le TNP de Vilar, c’était beaucoup plus un public qu’une doctrine. C’est parce qu’à ce moment-là, le TNP représentait, c’était nouveau à cette époque-là, il ne faut pas l’oublier, un élargissement du public, des rites d’accueil du public aussi qui étaient nouveaux, des voyages en banlieue. Enfin, vous vous rappelez toute cette petite mythologie du TNP, et c’est cela que nous défendions. Et puis alors, à un certain moment, il y a eu évidemment une sorte de bouleversement, je dirais presque d’illumination incendiaire. Nous avons assisté, je dis nous parce que il s’agissait surtout de Bernard Dort et de moi, nous avons assisté à la représentation que le Berliner Ensemble, le théâtre de Brecht et d’Hélène Weigel a donné dans le cadre du festival international du théâtre à Paris, au théâtre Sarah Bernhardt ; nous avons assisté à une représentation de Mère courage par la troupe de Brecht. Et alors là, ça a été, pour ma part, quelque chose que je qualifie vraiment d’une sorte d’incendie. Ça a illuminé entièrement, non seulement ma conception du théâtre, ça a révélé, ça a donné une assise théorique à ce que j’aimais et ce que je n’aimais pas dans le théâtre. Mais, de plus, alors, j’ai découvert avec passion, concernant le théâtre, une pensée qui ne craignait pas la théorie. C’est ça qui m’a touché dans Brecht. Et, aussi, dans Brecht, un marxiste qui ne craignait pas de se poser des problèmes esthétiques de goût, de non vulgarité, de sens moral, et cetera.
Jean-José Marchand
Mais l’exemplarité de Brecht, selon vous, était liée à sa base marxiste ?
Roland Barthes
Oui, mais, comme toujours, pas seulement. C’est-à-dire que justement, il ne suffit pas d’être marxiste pour faire du bon théâtre, c’est bien évident, et même, c’est souvent un obstacle. Et alors, justement, Brecht, pour moi, c’était l’exemple de quelqu’un qui avait assimilé profondément l’essence même du marxisme que maintenant, on perd beaucoup de vue, à ce qui est, à savoir la dialectique. Brecht était tout de même un grand dialecticien, au sens vraiment fort du terme, et au sens que le mot dialectique a dans le marxisme. Brecht était un grand dialecticien, et ce qu’il y avait d’admirable, c’est que ce dialecticien se posait sur la scène des problèmes techniques de dramaturgie d’une extrême finesse. Et il n’adoptait jamais des solutions, disons, vulgaires, de type réaliste. C’est ça qui me plaisait dans Brecht.

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