Le Théâtre du Soleil répète 1789 à la Cartoucherie de Vincennes

22 février 1971
12m 10s
Réf. 05427

Notice

Résumé :

Reportage sur l'installation du Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes, sur la création et les répétitions du spectacle 1789.

Type de média :
Date de diffusion :
22 février 1971
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Le 27 octobre 1959 est créée l'ATEP, l'Association Théâtrale des Etudiants de Paris : Ariane Mnouchkine fonde, avec quelques amis, un nouveau groupe de théâtre universitaire, qui a la particularité d'accueillir des étudiants de différentes disciplines et de leur proposer une formation. La troupe monte, deux ans plus tard, Genghis Khan de Henry Bauchau, aux arènes de Lutèce. De ce groupe universitaire naît, en 1964, le Théâtre du Soleil. Il se constitue en « société coopérative ouvrière de production ». Peu à peu, Ariane Mnouchkine s'impose comme le metteur en scène de la compagnie avec la création de La Cuisine d'Arnold Wesker (1967), puis du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. Marqué par l'esprit libertaire de mai 1968, le Soleil s'aventure ensuite dans la création collective. Ainsi, de 1969 à 1975, avec Les Clowns, 1789, 1793, et L'Âge d'or, c'est l'ensemble de la troupe qui assure la conception et la mise en scène des spectacles. Par ailleurs, le principe de l'égalité de salaire est adopté depuis 1968. Après avoir raconté, dans le film Molière, la vie du célèbre dramaturge, la compagnie revient au théâtre avec l'adaptation d'un roman de Klaus Mann, Méphisto, le roman d'une carrière. Au début des années 1980 s'opère un tournant décisif dans l'orientation esthétique de la compagnie : le Théâtre du Soleil monte une série de Shakespeare, en s'inspirant du théâtre oriental. Il s'agit de Richard II, La Nuit des rois, puis Henry IV. Les créations de la troupe sont ensuite marquées par la collaboration avec l'auteure Hélène Cixous : L'Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge en 1985 puis L'Indiade ou l'Inde de leurs rêves en 1988 explorent des tragédies modernes. La compagnie alterne alors les cycles de création contemporaine et les retours aux grands classiques. Après Les Atrides (Iphigénie à Aulis d'Euripide, puis Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides d'Eschyle) et Le Tartuffe de Molière, le Soleil monte Tambours sur la digue en 2002, Le Dernier Caravansérail (2003), Les Ephémères (2006), puis Les Naufragés du Fol-Espoir (2010).

1789 s'inscrit dans le droit fil des recherches amorcées par Les Clowns en 1969. Il s'agit de faire émerger un spectacle du plateau, sans s'appuyer sur un texte préexistant. La création, collective, naît des improvisations des comédiens, nourris par une abondante documentation sur cette période de l'Histoire. Pour ce spectacle, Ariane Mnouchkine souhaitait partir d'un patrimoine commun à tous les Français. La Révolution de 1789 s'est progressivement imposée dans l'esprit de la troupe. Les acteurs du Soleil répètent à la Cartoucherie, puis créent le spectacle à Milan, invités par le directeur du Piccolo Teatro, Paolo Grassi. C'est un véritable triomphe. De retour en France, la compagnie ne parvient pas à trouver un lieu qui accepte d'accueillir cette création novatrice. Sans se laisser abattre, les comédiens décident d'aménager en théâtre les vieux entrepôts délabrés de la Cartoucherie de Vincennes. Quelques semaines plus tard, en décembre 1970, malgré le froid rigoureux qui y règne, 1789 y est représenté. Pendant six mois, le spectacle se joue devant des salles combles.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Ce document est extrait de l'émission Théâtre d'aujourd'hui, série mensuelle puis bimestrielle consacrée au théâtre, diffusée de 1967 à 1971. Ce magazine proposait la diffusion intégrale de pièces, qui pouvaient être précédées de portraits d'auteurs, de metteurs en scène ou de troupes réputées. Ici, le documentaire, réalisé par Nat Lilenstein, est intitulé Théâtre et histoire. Il se centre sur le Théâtre du Soleil, son installation à la Cartoucherie de Vincennes, et les répétitions de 1789. Le reportage commence par un plan séquence (00'00'00 à 00'01'02) parcourant les dépôts désaffectés de la Cartoucherie de Vincennes, avec un insert de l'affiche du spectacle et de l'épigraphe de Saint-Just : 1789, La Révolution doit s'arrêter à la perfection du bonheur. Une voix off rappelle que la troupe a joué le spectacle à Milan et que, ne trouvant pas de salle prête à l'accueillir, elle se voit contrainte de créer un lieu de représentation. Sont alors filmés les travaux entrepris par les comédiens pour réhabiliter la Cartoucherie, qui, de salle de répétitions, doit devenir salle de spectacle. Divers comédiens s'expriment à ce sujet, soulignant la portée politique de leur création et de leur engagement (00'01'02 à 00'05'26). On revient rapidement sur l'élaboration du spectacle, avant d'interroger des collégiens sur la Révolution Française, au programme de leurs études (00'05'26 à 00'07'29). Le documentaire se consacre ensuite plus spécifiquement à la genèse de 1789 (00'07'29 à 00'12'09). Sur fond d'images de répétitions, Ariane Mnouchkine revient sur la façon dont le spectacle a été conçu.

Ce reportage souligne le lien essentiel qu'il existe entre le lieu et la création théâtrale. Outre le combat mené par la compagnie pour créer sa salle de spectacle, ce documentaire rappelle qu'entre l'abri et l'édifice - les deux types de théâtre distingués par Antoine Vitez -, le Théâtre du Soleil a pris le parti du premier. «Dans l'abri», rappelle-t-il en effet, «on peut s'inventer des espaces loisibles, tandis que l'édifice impose d'emblée une mise en scène» («L'Abri ou l'édifice», Les Lieux du spectacle, in L'Architecture d'aujourd'hui, n°199, octobre 1978, pp. 24-25). Et, de fait, un des aspects novateurs de 1789 fut sa scénographie éclatée, perceptible dans ces images d'archives. Ariane Mnouchkine voulait éviter de montrer la Révolution du côté des grands hommes qui ont fait l'Histoire. Elle choisit alors de mettre en scène des bateleurs jouant ce qui leur parvient des événements. Les cinq tréteaux de foire, reliés par des praticables, conféraient ainsi une certaine liberté de mouvement aux spectateurs, qui pouvaient évoluer de l'un à l'autre, rester au centre de l'installation ou s'asseoir sur des gradins. Cela a pu donner à certains l'impression de participer à l'événement historique représenté. Pour Bernard Dort en effet, le public, «une fois au milieu du dispositif, fait partie intégrante du spectacle : il est devenu le peuple. C'est pour lui et en son sein que se joue la Révolution» (in Politique hebdo, 26 novembre 1970). Le document laisse également entrevoir les différentes formes théâtrales mobilisées dans cette création (on va de l'allégorie à la farce, en passant par la marionnette), qui emprunte, entre autres à Luca Ronconi et à son Orlando Furioso (voir ce document sur Orlando Furioso) pour sa scénographie, ou au Bread and Puppet pour la marionnette.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

(Musique)
(Silence)
Journaliste
C’était au début du mois de décembre. La troupe du Théâtre du Soleil revenait de Milan où elle avait représenté pour la première fois et pendant quelques jours 1789 . Ce spectacle, reçu avec enthousiasme par le public italien, n’avait pas trouvé en France, de lieu où se jouer. C’est un vieil entrepôt délabré, quelque part dans le bois de Vincennes, que les comédiens de la troupe décidèrent alors d’aménager en théâtre.
(Silence)
(Bruit)
Journaliste
Où sommes-nous ici exactement ?
Intervenant 1
Nous sommes dans une ancienne cartoucherie militaire qui a été abandonnée par l’armée, il y a environ 3 ans, et qui a été repris par l’administration du Parc Floral qui nous l’a prêté, enfin, qui nous le loue à un taux dérisoire depuis le mois d’août. En principe, c’était un lieu qui nous servait aux répétitions, enfin, aux constructions de décors ; et étant donné notre situation financière, et surtout, notre non-lieu, si on peut dire, nous avons décidé de l’aménager en salle de spectacle, et ce en trois semaines. Parce qu’il est évident qu’on a besoin de jouer le plus vite possible.
Journaliste
On en est au point là, on est en mi-décembre 70. Le spectacle n’a pas encore été joué en France, il a été joué, je crois, une semaine en Italie, à Milan. Est-ce que vous avez la sensation que ce spectacle va représenter quelque chose d’important pour le théâtre en France ?
Intervenant 2
Oui, je pense, sur le plan politique surtout. Pas uniquement par le fait qu’on joue une pièce à tendance politique disons, mais surtout, parce que le travail qui a été effectué, l’acharnement qu’on y a mis, je crois, est un coup de poing que beaucoup de gens vont recevoir.
Journaliste
C’est-à-dire ?
Intervenant 2
Le fait qu’on ait refait cette salle, par exemple.
Intervenant 1
On a été poussé, on a été forcé.
Intervenant 2
Oui, mais, c’est mieux de l’avoir fait, nous, comme ça, que d’être allé gueuler pendant 15 jours à un Ministère, je crois, c’est plus fort. Moi, j’ai mis un peu de hargne en faisant ça.
(Bruit)
Intervenant 1
On l’a attaquée, cette salle, comme faire un spectacle. On ne savait pas comment, si elle allait être belle ou pas. C’est comme tout notre travail, on attaque et on ne sait pas où on va mais on sent que c’est juste. On sent qu’il faut le faire, il faut aller jusqu’au bout. On ne sait pas si ça va être approuvé, si on va pouvoir jouer ou pas, on s’en fout.
(Bruit)
Intervenant 1
Si on se pose des questions à l’avance, on ne ferait jamais rien.
(Bruit)
Intervenant 2
Non, et puis, je ne sais pas, on se sera creusé un trou ici, dans ce sorte de bidonville, je pense que ça peut faire beaucoup plus frémir que de longs articles dans les journaux sur la situation d’une troupe qui n’arrive pas à vivre ou qui n’arrive pas à trouver un lieu quoi.
(Bruit)
Intervenant 1
On a passé trois mois à étudier, à lire et à chercher. Et, après, on arrivait le matin, Ariane disait, bon, qui a des idées ? Alors, il y avait quatre, cinq qui disaient, j’ai une toute petite idée ! Dans les quatre toutes petites idées, tu cherches 5 comédiens, et tu me montres, tu nous montres ce que tu veux. Elle nous pousse, carrément, elle nous pousse et elle dit : Dis ce que tu penses, tu es là pour dire quelque chose alors dis-là, sinon, descends d’ici ou pars !
(Bruit)
Journaliste
Vous êtes élèves dans un CEG, vous êtes en quelle classe ?
Inconnu 1
Troisième !
Journaliste
Troisième, et vous avez dans votre programme la Révolution Française ?
Inconnu 1
Oui !
Journaliste
Quelles sont les causes des Etats Généraux, pourquoi est-ce qu’on les a convoqués ?
Inconnu 2
A cause de l’état des finances !
Inconnu 1
A cause de l’état déplorable des finances.
Journaliste
Oui, vous avez aussi, dans votre programme, la Déclaration des Droits de l’Homme, forcément ?
Inconnu 2
Oui !
Journaliste
Qu’est-ce que c’est, à votre la Déclaration des Droits de l’Homme ?
Inconnu 1
Ben, la liberté, l’égalité et la propriété.
Journaliste
Qu’est-ce que c’était, pour vous, les sans-culottes ?
Inconnu 1
C’étaient des anarchistes.
Inconnu 2
C’était des révolutionnaires.
Inconnu 1
Des révolutionnaires.
Inconnu 3
Des extrémistes.
Inconnu 1
C’était des peuples, des anarchistes quoi, qui voulaient…
Journaliste
Et qu’est-ce que vous pensez de Marat ?
Inconnu 1
De Marat, c’était un député de la, du Tiers Etat mais qui est, qui faisait un journal. Il avait, il était un peu trop révolutionnaire. D’ailleurs, il s’est fait tuer.
(Musique)
Ariane Mnouchkine
Quand nous avions donc décidé de prendre comme thème d’un spectacle la révolution française, il s’agissait de trouver, justement, la méthode hein. Nous ne sommes pas arrivés avec une méthode toute théorisée, comme ça. On était loin d’être des historiens et même plus. On n’en savait pas plus que la majorité des français, c’est-à-dire pas grand-chose. Bon, on a commencé en fait par l’information de tout le monde, des comédiens, des techniciens, du metteur en scène. Puis, après, au cours de l’information, il se trouve qu’on avait, donc, des thèmes. C’est-à-dire que, si vous voulez, pour nous, l’ancien régime devenait un thème.
Comédien 1
Le temps de la justice est venu !
Comédien 2
Etats Généraux, Etats Généraux, Etats Généraux, Etats Généraux !
(Musique)
Comédien 3
[Inaudible] sur le peuple, je m'engraisse.
Comédien 4
Et moi, je suis le clergé ! Wouah, wouah, wouah wouah !
Ariane Mnouchkine
La convocation des Etats Généraux, enfin, devenait, je ne dirais pas une scène mais une situation que les comédiens avaient à leur disposition et qu’ils pouvaient essayer de traiter de différentes manières.
Comédien 4
Non, seigneur !
Comédien 5
Ah mon fils, dans mes bras mon fils !
Comédien 4
Wouah ! Je vous le répète, un jour, je ferai une soupe de corbeau !
Comédien 5
Il y en a d’autres ? Allons à [Inaudible].
Comédien 6
Je suis du Tiers Etat, venu de loin, fier d’être là.
Comédien 5
Qu’est-ce que c’est que ça ? Brr !
Comédien 4
Ça sent le fumier !
Comédien 5
Oh, ça sent la bouse !
Comédien 4
Oh, je dirais même mieux, mon père, ça sent la merde !
Comédien 5
Laissez-moi faire mon fils ! Monsieur, vous êtes du Tiers Etat, vous ?
Comédien 6
Je suis le représentant du Tiers Etat !
Comédien 5
Eh bien, approchez, Monsieur, que je vous donne ma bénédiction. Baissez-vous un peu, encore un petit peu, là, encore un peu ! Ah, et maintenant, en route pour la France !
Comédien 4
Nous allons nous plaindre au Roi !
Comédien 7
Et maintenant, à nouveau à Versailles, oh, oh, Antoine, Toinon, Toinon !
Comédienne
Ah, laisse-moi, laisse-moi, non !
Comédien 7
Oh, mais voyons, Toinon, qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qui se passe ?
Comédienne
Louis, on n’a pas d’argent !
Comédien 7
On n’a pas d’argent ?
Comédienne
On n’a pas d’argent !
Comédien 7
On n’a pas d’argent ? Mais Toinon, on a l’argent des Etats Généraux, c’est beaucoup, beaucoup d’argent !
Comédienne
Quoi ?
Comédien 7
Oui !
Comédienne
Les Etats Généraux ?
Comédien 7
Mais oui !
Comédienne
Ah, alors, il faut renvoyer les gardes tout de suite !
Comédien 7
Oh, mais je….
Comédienne
Allez Louis, allez, allez, il faut renvoyer les …
Comédien 7
Mais je ne peux pas, non !
Comédien 4
Sire, Sire, jamais je ne me rallierais à ces bouseux du Tiers Etat !
Comédien 5
Louis, Louis, si tu continues, c’est l’excommunication !
Intervenant 4
L’excommunication !
Comédien 7
Oh mon clergé, fidèle de votre roi, ne craignez rien !
Comédienne
Non, non, non, non !
Comédien 7
Ma noblesse, oh ma belle, non, la canaille n’aura rien !
Comédienne
Non, non, non, non !
Comédiens
Qu’elle nous donne tous ses écus, et qu’on en finisse ! Qu’elle nous donne tous ses écus, et qu’on en parle plus !
(Bruit)
Comédien 4
C’est le Tiers Etat.
Comédienne
Cachons-nous ! Cachons-nous !
Comédien 7
Cachons-nous !