Kateb Yacine écrivain public

21 novembre 1971
03m 52s
Réf. 05430

Notice

Résumé :

Entretien de Kateb Yacine dans l'émission Un certain regard en 1971. Il évoque le rôle ambigu de la langue française.

Type de média :
Date de diffusion :
21 novembre 1971
Source :
Personnalité(s) :
Lieux :

Contexte historique

Poète, romancier et dramaturge algérien, Kateb Yacine a toujours fait figurer son nom avant son prénom. L'intention symbolique est forte : elle rappelle le rituel de l'appel à l'école française et, « kateb » signifiant « écrivain » en arabe, elle souligne sa vocation.

Né dans l'Est de l'Algérie en 1929, Kateb Yacine est issu d'une famille de lettrés. Il fréquente l'école coranique, puis l'école française de Sétif. Sa participation, le 8 mai 1945, à la manifestation de protestation des musulmans contre leur statut illégal, lui vaut d'être incarcéré deux mois, puis renvoyé du lycée. S'ensuit l'internement psychiatrique de sa mère, qui l'a cru fusillé par la répression. Cette expérience, qui va être la matrice de ses écrits, aboutit à une prise de conscience radicale : Kateb rencontre les « deux choses qui [lui] sont les plus chères : la poésie », qu'il a découverte en prison, auprès des gens du peuple, « et la révolution ». Réinscrit au lycée de Bône, il commence alors à écrire et publie en 1946 Soliloques, un premier recueil de poèmes. Il fréquente les milieux nationalistes et se rapproche du parti communiste algérien. Il voyage également en tant que journaliste pour Alger républicain. En 1947, il donne à Paris une conférence sur Abdelkader et l'Indépendance algérienne où l'émir est célébré comme une figure de la résistance à la colonisation. À partir de 1951, Kateb partage sa vie d'errance entre son pays et la France. Il y trouve un refuge pendant la guerre d'Algérie et y mène une existence de travailleur prolétaire. Il publie en 1953 sa pièce Le Cadavre encerclé, qui s'inspire du massacre de Sétif, mais dont la représentation sera interdite en France. En 1956, son grand roman Nedjma (« étoile » en arabe), qui fait une nouvelle fois écho à la répression de Sétif, le révèle comme un des écrivains majeurs de la modernité littéraire. Cette « autobiographie au pluriel », composée en cercles concentriques, évoque le destin symbolique de quatre jeunes gens fascinés par Nedjma. Inspiré par la passion adolescente de Kateb pour une cousine plus âgée, le personnage du roman devient une représentation mythique de l'Algérie. Dix ans plus tard, Kateb rassemble dans Le Polygone étoilé des fragments de textes publiés et d'autres inédits de Nedjma.

Mais le théâtre devient le vecteur privilégié de son engagement. Il part au Viêtnam et écrit L'Homme aux sandales de caoutchouc, dédié au combat indépendantiste d'Ho Chi Minh et traduit en arabe en 1970. Refusant désormais la langue du colonisateur, il écrit en arabe dialectal et fait le choix d'un théâtre populaire et épique. Avec sa troupe de l'Action culturelle des travailleurs, il monte ses pièces et sillonne l'Algérie. Il accompagne la tournée en France et en RDA de La Guerre de deux mille ans et de Mohammed, prends ta valise, qui dénonce en 1971 les pièges de l'immigration. Mais les audaces de ce théâtre populaire ne plaisent guère aux autorités algériennes, qui délocalisent sa troupe à Bab-el-Oued, puis interdisent à Kateb de passer à l'antenne. À la fin de sa vie, le poète vagabond passe le plus clair de son temps en France. Il accède à la reconnaissance en 1987 avec le Grand Prix national des lettres, qui lui est décerné pour l'ensemble de son œuvre. Il meurt à Grenoble en 1989 et est enterré à Alger.

Si elle reste trop méconnue en France, l'œuvre poétique et engagée de Kateb Yacine exprime la quête identitaire d'une nation, dont le langage et l'écriture n'existent pas encore. En Algérie, son combat contre tous les abus et les formes d'oppression – de l'égalité des femmes au respect de la langue et de la culture berbères – ont fait de lui le symbole même de la contestation libertaire.

Johanna Pernot

Éclairage média

Le magazine mensuel Un certain regard porte l'empreinte du Service de la recherche de l'ORTF, connu pour ses créations audiovisuelles originales de grande qualité. En passant par des thèmes aussi variés que la peinture, le cinéma, la comédie ou l'improvisation musicale, il cherche avant tout à faire réfléchir le spectateur sur un programme. L'émission consacrée à Kateb Yacine en novembre 1971 ne déroge pas à la règle. Elle suit l'écrivain algérien dans Paris, sur les lieux où il a travaillé et vécu lors de ses premières années d'exil. Kateb Yacine livre plus particulièrement ses réflexions sur l'emploi de la langue française, dans laquelle il a été instruit, mais qu'il considère comme « un butin de guerre » : pour lui, la langue du colonisateur est à la fois un facteur aliénant et une position de force.

Filmée dans l'intimité de son appartement, l'interview crée une certaine familiarité avec l'écrivain. Assis dans un simple fauteuil, il s'adresse de face à la caméra avec décontraction, devant l'ouverture symbolique d'une fenêtre. Ce dispositif dépouillé renvoie l'image d'un homme simple et abordable. Les gros plans sur son visage donnent un air de confidence à ses propos, tandis que ceux sur ses mains en mouvement saisissent toute l'énergie du dramaturge engagé.

Kateb Yacine souligne l'aliénation d'une culture algérienne de tradition orale et le rôle à double tranchant de la langue française, dans laquelle il a écrit jusqu'ici ses pièces. En effet, la langue du colonisateur ne lui permet de ne toucher au Maghreb qu'un cercle restreint de lecteurs. Néanmoins, ce facteur initialement aliénant comporte un immense avantage : il lui permet, grâce au soutien de son éditeur française, de diffuser ses idées dans la presse et de contourner la censure. Kateb Yacine conclut sur une analyse marxiste : au lieu d'aliéner les colonisés, la francisation finalement les ramène à eux-mêmes. Elle leur fait prendre conscience de leur identité et, de ce fait, les libère.

Johanna Pernot

Transcription

Kateb Yacine
Maintenant, au fil des années, je peux dire que j’achève une vie d’immigré, si on veut ; que j’achève une vie d’immigré dans la même incertitude que le travailleur qui vend ses bras, parce que l’Algérie est encore aliénée. Sur le plan culturel, la culture algérienne ne s’est pas encore construite. Et pour la construire, il y a des orientations à prendre, il y a des politiques à définir. Nous sommes au cœur du problème là. Alors, bon, maintenant, je suis, je continue, je continue, par exemple, dans le théâtre, je continue à essayer de créer des pièces de théâtre. Ici et à Alger, parce qu’un problème qui semble, enfin, qui semble inexistant, mais qui est énorme, c’est que j’écris en français, on me crée le plus souvent en français, mais les auditeurs, mon public, ce sont des gens de langue française ; ce qui fait à peu près dans, disons, dans toute l’Afrique du Nord, au grand maximum, 10000 personnes. Bien, je veux sortir de ce cercle de lecteurs privilégiés. Je veux sortir de ce cercle de 10000 lecteurs et je veux trouver mon public naturel. Le trouver, ça veut dire, bon, pouvoir s’exprimer librement, être édité, et cetera. Et voilà que la contradiction, loin de se résoudre, devient encore plus cuisante pour l’écrivain ; parce qu’il a un éditeur français, il a des lecteurs français, il a un gouvernement algérien, et il a un peuple algérien. Il faut naviguer entre ces 4 écueils. Bon, écueil, pas pour le peuple, le peuple, lui, n’est pas un écueil. Mais enfin, il l’est dans la mesure où pour le moment, il n’est pas inséré dans… C’est-à-dire, le peuple n’intervient pas encore dans le combat. Et, il faut trouver, mais, il faut ouvrir une voie pour s’en faire un allié, pour aller vers lui. Et, il y a un obstacle, un double obstacle de matériel moral et politique. Or, c’est dans cette difficulté-là que se débat l'écrivain algérien. Naturellement, il y a des choses, il y a de curieuses choses. Par exemple, le facteur aliénant au départ, c’est-à-dire, écrire en français, devient, maintenant, une position de force ; parce que m’appuyant sur mon éditeur français, je peux faire passer ici, dans la presse française, des choses que je ne pourrais pas faire passer ailleurs. Par conséquent, c’est d’ailleurs très intéressant au fond. Ce qui prouve qu’on ne peut pas aliéner un peuple par la culture. Une langue n’est pas aliénante. Une culture ne peut pas être aliénante. Alors, malgré tous les efforts qu’on a fait pour nous franciser, en fait, la culture française nous ramène à nous-même. Et, de toute façon, quand on est à Paris, et qu’on s’exprime dans la langue française, ça porte aussi sur le peuple qui nous a aliénés. Parce que ce peuple est aliéné lui-même. Ça nous ramène à la parole de Marx, un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre. Bon, on peut dire qu’une grande partie, enfin, des avatars de la culture en France dépendent de cette aliénation, est liée à cette aliénation. Par conséquent, le combat est le même. Le combat est le même, ici, enfin, en quelque sorte, les mêmes choses par lesquelles on a prétendu nous enchaîner, nous libèrent. Ça, c’est un espoir, c’est un espoir qui n’a rien d’absurde parce qu’en fait, maintenant, et de plus en plus, la décolonisation ne se fait pas en parole. Elle se fait dans le choc entre ces peuples.