Le Père Goriot d'Honoré de Balzac

09 mars 1972
07m 53s
Réf. 05431

Notice

Résumé :

Adaptation du roman Le Père Goriot d'Honoré de Balzac par Guy Jorré en 1972. Première visite d'Eugène à sa cousine.

Type de média :
Date de diffusion :
09 mars 1972
Source :

Contexte historique

Honoré de Balzac est le créateur génial de La Comédie humaine, une œuvre puissante qui compte plus de 90 romans et 2000 personnages. Travailleur acharné, amateur de femmes et grand consommateur de café, il a passé sa vie à se lancer dans des affaires désastreuses, à fuir ses créanciers et à écrire articles et feuilletons pour éponger ses dettes.

Né à Tours en 1799, le jeune Honoré connaît une enfance marquée par le désamour de sa mère et l'union déséquilibrée de ses parents (sa mère a trente ans de moins que son époux), qui se répercute peut-être dans sa vision pessimiste du mariage. Installé avec sa famille à Paris, il affirme rapidement sa vocation d'écrivain. Mais Honoré, qui dévore des ouvrages de médecine, de science et de philosophie et échafaude des théories, pense plus qu'il n'écrit. Néanmoins, ses liaisons avec deux femmes d'âge mûr, qui le forment et lui font découvrir le monde, aiguillonnent son destin. Laure de Berny soutient imprudemment le jeune homme dans son affaire d'édition et d'imprimerie, qui le ruine à vie – endettés, créanciers, usuriers, les personnages nourris de cette expérience sont légion dans son œuvre ; le monument des Illusions perdues (1837-1843), conte entre autres la faillite d'un jeune imprimeur de génie. La duchesse d'Abrantès le pousse à écrire. Ces deux femmes, qui ont connu tous les régimes depuis la Révolution, fournissent par leurs anecdotes matière au jeune écrivain, qui s'oriente alors, après l'échec de son roman historique Les Chouans, vers l'analyse sociale.

À partir du Chef d'œuvre inconnu et de La Peau de Chagrin en 1831, qui oscillent entre philosophique et fantastique, les succès s'enchaînent. La célébrité semble donner à l' « homme de génie » des ailes. Il vit comme un dandy, s'achète un équipage, des vêtements et des meubles de luxe, reçoit somptueusement. Il lit des tonnes d'ouvrages, entretient une énorme correspondance, se couche à six heures du soir, se fait réveiller à minuit, écrit douze ou quinze heures, et sort l'après-midi. Le Colonel Chabert, Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le lys dans la vallée, César Birotteau, La Maison Nucingen, La Cousine Bette, Le Cousin Pons... sont le fruit de ces nuits blanches.

La vie de l'écrivain est à bien des égards romantique. À la mort du comte Hanski, en 1841, Balzac poursuit son idée fixe d'épouser Madame Hanska, une de ses admiratrices russes, avec laquelle il a noué depuis dix ans une relation épistolaire et amoureuse. Quand, après bien des espoirs déçus et un séjour d'un an et demi en Ukraine, il épouse enfin « l'Etrangère », sa santé s'est tellement dégradée qu'il meurt d'épuisement à cinquante ans, trois mois après leur installation à Paris.

Avec Le Père Goriot, en 1835, l'écrivain invente le retour des personnages et pose les fondements de son projet titanesque : La Comédie humaine. D'une sphère sociale à une autre, de la province à Paris, ses héros réapparaissent aux différents âges de la vie. Cette circulation à travers l'œuvre assure l'unité de l'univers imaginaire qu'il a créé tout en donnant l'illusion foisonnante du réel. L'écrivain réaliste ambitionne ainsi de peindre et d'expliquer les mœurs et les travers de la société française de 1800 à 1840. Transposant le modèle des sciences naturelles à la littérature, il considère l'homme comme une « espèce sociale », capable de s'adapter au milieu dans lequel il évolue.

Le Père Goriot, que Balzac classe dans ses Scènes de la vie parisienne, en est la parfaite illustration. « Un brave homme - pension bourgeoise, 600 francs de rente - s'étant dépouillé pour ses filles qui toutes deux ont 50 000 livres de rente, mourant comme un chien. » Si Balzac résume ainsi l'intrigue, ce roman d'apprentissage montre surtout l'initiation et l'ascension du jeune provincial Eugène de Rastignac, qui, pour satisfaire ses ambitions sociales, sacrifie sa morale et ses illusions.

Johanna Pernot

Éclairage média

L'adaptation littéraire est un genre très prisé par la télévision, qui, investie à ses débuts d'une véritable mission pédagogique, rend accessible à toutes les classes sociales un patrimoine culturel réservé jusqu'ici à un public restreint. Le roman le plus célèbre de Balzac, Le Père Goriot, est ainsi adapté en 1972 par Guy Jorré, qui réalisera quatre ans plus tard Le Cousin Pons. Cette dramatique en couleur, malgré quelques flashbacks et ellipses (par exemple, la lettre que Madame de Beauséant écrit après le départ de son amant), respecte assez scrupuleusement l'œuvre originale. Après sa visite fâcheuse aux Restaud, le naïf Rastignac (Bruno Garcin) se rend chez sa cousine, l'illustre vicomtesse de Beauséant (Nadine Alari), qui lui livre les clés du succès dans une leçon particulièrement cinglante.

La visite oppose le type social du novice, incarné par Rastignac, aux initiés du faubourg Saint-Germain. Le beau jeune homme ne maîtrise ni ses paroles ni ses gestes, qui trahissent son enthousiasme et sa fraîcheur, mais surtout sa maladresse. Dès le début, il est de trop dans l'entrevue entre la vicomtesse et son amant, comme le souligne le plan de demi-ensemble où, mal à l'aise, de profil, il se trouve entre eux deux, à l'arrière-plan : il n'est pas important, juste importun. Avec ses poses empruntées, les mains dans les poches ou la tête baissée, Rastignac n'est pas à sa place dans ce salon raffiné, comme le suggère encore le plan en pied/moyen où il est décentré. Le langage du corps est confirmé par son discours – quand on daigne le laisser parler : la bévue qu'il commet avec les Restaud fait même rire les deux femmes, pourtant minées par leur chagrin. Pendant toute la scène, obsédé par Goriot et sa fille, il est sans le savoir grossier, aveugle au trouble de sa cousine.

Régulièrement relégué dans un second plan symbolique, il peut devenir l'observateur privilégié du jeu social de sa cousine, qu'Ajuda-Pinto est en train d'abandonner lâchement. Les gros plans en champ et contre-champ, qui séparent déjà les amants, soulignent l'hypocrisie du marquis et l'incertitude secrète de Madame de Beauséant. La comédie humaine se poursuit avec la perfidie de la duchesse. Les « meilleures amies » s'envoient des piques, la joute de ces dames se signalant une nouvelle fois par l'alternance des champs et contre-champs. En filmant Clara qui écoute, tandis que la voix de la duchesse nous parvient hors champ, le réalisateur révèle le dépit et l'humiliation qu'elle s'efforce de dissimuler. La duchesse donne le coup de grâce, en soulignant ironiquement la beauté de son amie au moment où celle-ci se fait quitter.

Eugène n'a plus qu'à retenir la leçon : les apparences, les titres et l'argent sont tout dans ce bourbier mensonger qu'est le monde. L'amour n'existe pas ; et selon leur rang, leur sexe et leur pouvoir, il convient de mépriser (« Goriot », « Poriot » ou « Loriot » : peu importe), impressionner, ou instrumentaliser les hommes.

Johanna Pernot

Transcription

(Musique)
François Moro Giafferi
Adieu !
(Bruit)
Nadine Alari
Monsieur de Rastignac, Monsieur d’Ajuda-Pinto. Mais, à ce soir, n’allons-nous pas aux Bouffes ?
François Moro Giafferi
Je ne peux pas.
Nadine Alari
Pourquoi ne pouvez-vous pas ?
François Moro Giafferi
Des affaires, je dîne chez l’Ambassadeur d’Angleterre.
Nadine Alari
Vous les quitterez !
François Moro Giafferi
Vous l’exigez ?
Nadine Alari
Oui, certes.
François Moro Giafferi
Voilà ce que je voulais me faire dire.
(Bruit)
François Moro Giafferi
Chez Monsieur de Rochefide.
(Bruit)
Bruno Garcin
Ma cousine !
Nadine Alari
Comment ?
(Bruit)
Bruno Garcin
Si vous connaissiez la situation dans laquelle se trouve ma famille, vous aimeriez jouer le rôle d’une de ces fées qui se plaisent à dissiper les obstacles autour de leur filleul.
Nadine Alari
Eh bien, mon cousin, à quoi puis-je vous être bonne ?
Bruno Garcin
Oh, mais le sais-je, vous appartenir par un lien de parenté qui se perd dans l’ombre est déjà toute une fortune. Ah, mais vous m’avez troublé, je ne sais plus ce que je venais vous dire.
Nadine Alari
Vous êtes un enfant. Ah, vous aimeriez sincèrement.
(Bruit)
Bruno Garcin
Ah, j’y suis ! Je suis un ignorant qui mettra contre lui tout le monde si vous me refusez votre concours. Je venais donc pour vous demander le mot d’une énigme, et vous prier de me dire de quelle nature est la sottise que j’ai faite. J’ai parlé d’un….
Valet
Madame la Duchesse de Langeais.
Nadine Alari
Si vous voulez réussir, d’abord, ne soyez pas aussi démonstratif. Ma chérie, à quelle heureuse pensée dois-je le bonheur de te voir ?
Barbara Laage
J’ai vu Monsieur d’Ajuda-Pinto rentrant chez Monsieur de Rochefide. J’ai pensé alors que vous étiez seule, mais si j’avais su que vous étiez occupée, je …
Nadine Alari
Monsieur est Monsieur Eugène de Rastignac, un de mes cousins. Avez-vous des nouvelles du Général de Montriveau ? Sérizy m’a dit qu’on ne le voyait nulle part. L’avez-vous eu chez vous aujourd’hui ?
Barbara Laage
Il était hier à l’Elysée.
Nadine Alari
De service !
Barbara Laage
Clara, vous savez sans doute que demain se publient les bans de Monsieur d’Ajuda-Pinto et de Mademoiselle de Rochefide ?
Nadine Alari
Un de ces bruits dont s’amusent les sots ! Pourquoi donc Monsieur d’Ajuda-Pinto irait-il porter chez les Rochefide un des plus beaux noms du Portugal ? Les Rochefide sont des gens anoblis d'hier !
Barbara Laage
Mais Berthe réunira, dit-on, 200000 Livres de rente.
Nadine Alari
Monsieur d’Ajuda est trop riche pour faire de ces calculs.
Barbara Laage
Mais ma chère, Mademoiselle de Rochefide est charmante.
Nadine Alari
Ah ?
Barbara Laage
Enfin, il y dîne aujourd’hui. Les conditions sont arrêtées. Vous m’étonnez étrangement d’être aussi peu instruite.
Nadine Alari
Quelle sottise avez-vous dont faite, Monsieur ? Ce pauvre jeune homme est si nouvellement jeté dans le monde qu’il ne comprend rien, ma chère Antoinette, à tout ce que nous disons. Soyez bonne pour lui, remettons à causer de cela demain. Demain, voyez-vous, tout sera sans doute officiel, et vous pourrez être officieuse à coup sûr.
Bruno Garcin
Madame, j’ai, sans le savoir, plongé un poignard dans le cœur de Madame de Restaud, sans le savoir. Voilà ma faute.
Barbara Laage
Monsieur arrive !
Nadine Alari
Il arrive, ma chère, et il cherche une institutrice qui lui enseigne le bon goût.
Barbara Laage
Mais, Madame de Restaud est, je crois, l’écolière de Monsieur de Traille.
Bruno Garcin
Mais, je n’en savais rien Madame, aussi, me suis-je jeté étourdiment entre eux. Je m’étais assez bien entendu avec le mari, je me voyais souffrir pour un temps par sa femme ; lorsque je me suis avisé de leur dire que je connaissais un homme que j’avais vu sortir d’un escalier dérobé et qui avait, au fond d’un couloir, embrassé la comtesse.
Ensemble
Mais qui est-ce ?
Bruno Garcin
Un véritable malheureux dont tout le monde se moque, et qui habite au fond du faubourg Saint Marceau, comme moi, que nous appelons le Père Goriot.
Nadine Alari
Oh, mon pauvre enfant, mais Madame de Restaud est une demoiselle Goriot !
Barbara Laage
La fille d’un vermicellier. Une petite femme qui s’était présentée en même temps que la fille d’un pâtissier, vous vous en souvenez Clara ? Je crois me rappelez que ce Poriot…
Bruno Garcin
Goriot Madame !
Barbara Laage
Oui, ce Moriot a été président de sa section pendant la révolution. Il a été mis au courant de la fameuse disette. Et il a commencé sa fortune dans ces temps-là, en vendant des farines dix fois plus cher qu’elles ne valaient. Eh bien, ce Loriot, qui vendait du blé aux coupeurs de tête, adore, dit-on, ses filles ; bien que l’une et l’autre l’aient à peu près renié. Ce qui arrive à ce père peut arriver à la plus jolie femme, avec l’homme qu’elle aimera le mieux. Si elle l’ennuie de son amour, il s’en va, il fait des lâchetés pour la fuir.
Bruno Garcin
Oui, le monde est infâme.
Barbara Laage
Infâme, non, il va son train, voilà tout. Si je vous en parle ainsi, c’est pour vous prouver que je ne suis pas dupe du monde, je pense comme vous. Le monde est un bourbier, tâchons de rester sur les hauteurs. Vous êtes bien belle ma chère, en ce moment, vous avez les plus jolies couleurs que j’ai jamais vues.
(Bruit)
Bruno Garcin
Le père Goriot est sublime !
(Bruit)
Nadine Alari
Monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il mérite de l’être. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Frappez sans pitié, vous serez craint. N’acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste, que vous laisserez crever à chaque relais. Voyez-vous, vous ne serez rien ici sans une femme qui s’intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais, si jamais vous éprouvez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor. Ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Il existe quelque chose de plus épouvantable que l’abandon du père par ses deux filles, c’est la rivalité des deux sœurs entre elles. Restaud a de la naissance, sa femme a été présentée, adoptée. Mais sa sœur, sa riche sœur, la belle Delphine de Nucingen, laperait toute la boue qu’il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. Elle a cru que de Marsay la ferait parvenir à son but, elle s’est faite l’esclave de de Marsay. De Marsay se soucie fort peu d’elle, elle assomme de Marsay, il la quitte.
(Bruit)
Nadine Alari
Présentez-la-moi, elle vous adorera. Aimez-la si vous pouvez, après, sinon, servez-vous d’elle. Vous saurez alors ce qu’est le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns, ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d’Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Allez, laissez-moi maintenant. Nous autres, femmes, nous avons aussi nos batailles à livrer.
(Bruit)
Bruno Garcin
S’il vous fallait un homme de bonne volonté pour aller mettre le feu à une mine.
Nadine Alari
Eh bien ?
(Bruit)