Les Misérables, de Victor Hugo

21 septembre 1972
04m 39s
Réf. 05432

Notice

Résumé :

Adaptation du roman Les Misérables de Victor Hugo par Marcel Bluwal en 1972 : Le forçat et l'évêque.

Type de média :
Date de diffusion :
21 septembre 1972
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Contexte historique

« Je suis fils de ce siècle », disait Victor Hugo. Et de fait, sa longévité, la diversité de son oeuvre (il est à la fois poète, romancier et dramaturge) et de son engagement dans la vie politique, font de lui un auteur majeur du XIXe siècle.

Né en 1802, il affirme très tôt sa vocation et s'adonne à la poésie. Ses Odes, publiées en 1822, sont remarquées par Louis XVIII. Hugo défend l'idée que le poète est investi d'une mission, mais son engagement prend tout d'abord une dimension esthétique. Il revendique, dans la Préface de Cromwell, un nouvel art dramatique, libéré du cloisonnement des genres et des règles classiques. Ces principes se concrétisent dans de nombreux drames, tels que Hernani, Ruy Blas, ou Torquemada (voir Torquemada, de Victor Hugo). Entre 1830 et 1840, il compose quatre recueils lyriques, ainsi qu'un roman historique : Notre-Dame de Paris.

En 1843, Victor Hugo est frappé par la mort brutale de Léopoldine, sa fille préférée. Il ne publie rien pendant 10 ans, mais c'est durant cette décennie qu'il écrit les poèmes les plus sombres des Contemplations et qu'il commence Les Misérables. Son engagement devient politique. Il prend le parti des républicains. Elu député à l'Assemblée Constituante de 1848, il s'impose comme un brillant orateur, prononce de vibrants réquisitoires contre la déportation ou le travail des enfants. Au nom de la liberté, il s'oppose farouchement au coup d'Etat de Louis Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851. Après son pamphlet Napoléon le Petit, Victor Hugo est condamné à l'exil.

Son influence va alors grandissant. Ses Châtiments, publiés clandestinement, font de lui le phare de l'opposition au Second Empire. Il compose ses Contemplations et achève Les Misérables, publié en 1862. La défaite de 1870 lui permet de rentrer dans son pays. Il y continue son action politique : député, puis sénateur, il lutte pour l'amnistie des communards, l'abolition de la peine de mort, le droit des femmes. Quatre-vingt-treize est son dernier roman. Victor Hugo meurt en 1885. Ses funérailles nationales, grandioses, révèlent l'ampleur de sa popularité.

Victor Hugo commence Les Misérables en 1845, sous la Restauration (le roman s'intitule alors Les Misères). Il le délaisse 12 ans pour le reprendre lors de son exil sous Napoléon III. Cette oeuvre reflète donc les évolutions politiques de son auteur (royaliste, bonapartiste, puis républicain). C'est un roman résolument engagé, qui prend le parti des victimes de la société que sont les «misérables». Largement influencé par le roman-feuilleton remis à la mode par Eugène Sue, Les Misérables connaissent un véritable succès populaire. La réception critique, quant à elle, est plus mitigée : alors que l'école dominante de l'Art pour l'Art prône la non-implication de l'auteur, Hugo, lui, ne cesse d'intervenir dans son oeuvre. C'est d'ailleurs ces prises de position qui séduisent Marcel Bluwal. L'auteur assigne en outre une mission morale, sociale et politique à son roman, clairement affirmée dans sa préface : «Tant qu'il existera, par le fait des lois et des moeurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine; [...] tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles ». Cette oeuvre explore les scandaleuses destinées de ceux qui souffrent, le pouvoir de la Charité, l'espoir d'une rédemption par l'élévation morale.

Jean Valjean est un des personnages majeurs de ce livre. Condamné au bagne pour le vol d'un pain, le forçat doit, à sa libération, présenter un passeport jaune qui le rend immédiatement suspect. Rejeté violemment par tous, il erre, désespéré, prêt à devenir un vrai criminel. C'est alors qu'il est recueilli avec charité par Monseigneur Myriel, l'évêque de Digne. Moment clé dans l'économie du roman, et décisif dans l'évolution du personnage, c'est la première fois que Valjean se voit confronté au Bien.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Marcel Bluwal fait partie de ces réalisateurs qui se posent en «hussards noirs de la culture mise à la disposition du plus grand nombre, dans la plus grande volonté élitaire» (M. Bluwal, Dossiers de l'audiovisuel n°49, INA, 1993). Véritable instituteur du petit écran, il est l'auteur d'adaptations célèbres (Le Mariage de Figaro, Dom Juan, ou encore La Double Inconstance ) qui visent à mettre la littérature à la portée de tous. A chaque fois, il entend proposer une vision personnelle et critique des classiques, s'opposant à la lecture souvent édulcorée et soporifique que l'école lui avait infligée.

En adaptant les Misérables, le réalisateur entend restituer l'impact que l'oeuvre pouvait avoir auprès du public du XIXe siècle. C'est pour cette raison que le vidéaste choisit de centrer sa dramatique sur les barricades (le film est tourné en 1971, trois ans après 68) : il s'agit de montrer l'échec d'une révolution dépourvue de soutien populaire. Pourtant, Bluwal insiste sur la fidélité de sa lecture : selon lui, une adaptation fidèle ne saurait se résoudre à un survol linéaire de l'intrigue. Suivre pas à pas le roman hugolien relèverait au contraire de la plus grande trahison, car une telle démarche ne rendrait pas compte du sens profond de l'oeuvre : la défense des «misérables».

Ainsi, l'extrait proposé, situé au début du roman (I, 2, chapitre 12-13), ne prend sa place qu'assez tardivement dans le film. Cosette vient de rencontrer Marius au Luxembourg, et Jean Valjean pressent l'amour naissant entre les deux jeunes personnes. Il en conçoit une profonde douleur, désespéré de voir son bonheur de vivre avec sa protégée lui échapper. Il se remémore alors toutes les injustices qu'il a dû endurer. Par un fondu enchaîné, le réalisateur nous plonge dans les pensées du personnage. Le flash back permet au téléspectateur de prendre connaissance du passé de Jean Valjean. Après vingt ans de bagne, le forçat tente de retrouver une place dans la société, mais sa condition éveille la méfiance de ceux qu'il rencontre. Pour Bluwal, il est primordial de placer les personnages en action : en montrant Jean Valjean poursuivi par une bande de villageois, il donne à voir, de manière très explicite, l'hostilité des hommes à l'égard du galérien. Le passage de l'extérieur (la rue) à l'intérieur et du bruit au silence suggèrent d'emblée que la maison de Monseigneur Myriel est un havre de paix.

Le face à face avec l'évêque de Digne est en effet la première rencontre de Jean Valjean avec le Bien. La caméra focalise sur le visage du misérable. Le jeu bourru et agressif de Georges Géret contraste avec la voix douce et apaisée de François Vibert, dans un champ/contre-champ qui magnifie la rencontre entre les deux hommes. Alors que Monseigneur Myriel offre au bagnard son hospitalité (les draps blancs, les chandeliers d'argent, le souper), l'incompréhension du bagnard devant tant de bonté est soulignée par le gros plan sur son visage. A plusieurs reprises, la caméra se fait subjective et trahit les pensées secrètes de Jean Valjean. Ainsi, le travelling avant, centré sur les chandeliers apportés par Madame Magloire sur la table du souper, dit la convoitise du pauvre homme. Au moment du vol, un autre mouvement de caméra fait comprendre au spectateur que Valjean renonce aux chandeliers, pour «se contenter» des couverts en argent. En ne montrant pas l'arrestation du bagnard par les forces de l'ordre, le scénario gagne en efficacité : il précipite l'action, qu'il recentre une nouvelle fois sur le face à face Myriel/Valjean. Cette fois-ci, la bonté de l'évêque confine à la sainteté, ce qui génère à nouveau l'incompréhension du forçat. Son mouvement de recul révèle la peur du personnage devant ce sentiment inconnu, il esquisse aussi le mouvement de rédemption de Jean Valjean, qui, après cet épisode, en vient à quitter la voie du Mal dans laquelle il s'était engagé.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

(Bruit)
(Silence)
(Bruit)
Georges Géret
Voilà, je m’appelle Jean Valjean, je suis galérien, libéré depuis 4 jours, destination Pontarlier. Je suis allé dans une auberge, on m’a chassé à cause de mon passeport jaune. Dans une autre, on m’a dit vas-t’en. La prison n’a pas voulu de moi. Je suis allé dans la niche d’un chien, il m’a mordu. Mais, j’ai de l’argent, je peux payer. Je suis fatigué, j’ai fait 12 lieues, j’ai faim. Vous voulez que je reste ?
François Vibert
Madame Magloire, vous mettrez un couvercle de plus.
Georges Géret
Mais ce n’est pas tout ça, vous avez entendu ? Je suis galérien, je viens des galères. J’ai un passeport jaune, je sais lire moi. Regardez, cet homme est dangereux ! Vous avez entendu, Monsieur le Curé !
François Vibert
Vous mettrez des draps au lit de l’alcôve, et apportez-nous les chandeliers d’argent, on ne voit rien ici. Mais, asseyez-vous Monsieur, vous partagerez bien notre souper.
(Bruit)
Georges Géret
Alors, décidemment, vous me logez, comme ça, chez vous, près de vous ?
(Bruit)
Georges Géret
Vous avez bien réfléchi ? Qu’est-ce qui vous dit que je ne suis pas un assassin ?
François Vibert
C’est une affaire entre Dieu et vous.
(Bruit)
François Vibert
Ce soir, voyez-vous, nous avons fait de la soupe et du fromage.
(Silence)
(Bruit)
Comédien
Monseigneur, nous avons arrêté cet homme. Il avait l’air de fuir et nous avons trouvé cette argenterie sur lui.
(Silence)
François Vibert
Ah, vous voilà, je suis bien aise de vous voir. Mais, je vous avais donné aussi les chandeliers qui sont en argent comme le reste, et vous pouviez avoir 200 francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec les couverts ?
(Bruit)
François Vibert
Mais, vous pouvez le laisser aller.
Comédien
Lâchez-le !
Georges Géret
Est-ce que c’est vrai qu’on me laisse ?
(Bruit)
François Vibert
Voilà vos chandeliers, prenez-les.
(Bruit)
François Vibert
Et n’oubliez pas, n’oubliez jamais que vous m’avez juré d’employer cet argent à devenir honnête. Ici, c’est votre âme que je vous achète.
(Bruit)

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