Pierre et Jean, de Guy de Maupassant

14 février 1973
04m 49s
Réf. 05433

Notice

Résumé :

Adaptation du roman Pierre et Jean, de Guy de Maupassant, par Michel Favart en 1972 : La demande en mariage.

Type de média :
Date de diffusion :
14 février 1973
Source :

Contexte historique

Auteur majeur du mouvement réaliste, Guy de Maupassant est connu pour ses romans et ses nouvelles, qui ont fait l'objet de fréquentes adaptations à la télévision.

Né en 1850 à Fécamp, Maupassant passe son enfance dans le pays de Caux. En 1870, il est mobilisé pour participer à la guerre franco-prussienne qui marque de son empreinte plusieurs de ses récits. Il commence des études de droit, puis travaille au ministère de la Marine et de l'Instruction Publique, où il mène une existence de petit fonctionnaire. Encouragé à écrire par Flaubert, un ami d'enfance de sa mère, il entre en relation avec Tourgueniev, Zola, les frères Goncourt. Il participe à la rédaction des Soirées de Medan, recueil publié en 1880, dans lequel sa nouvelle Boule de Suif fait grand bruit. Son texte lui gagne l'estime des auteurs naturalistes et lui ouvre les portes du journalisme. Il compose alors pour Le Gaulois, Gil Blas, Le Figaro, et s'adonne pleinement à la littérature. En dix ans, il publie de nombreuses chroniques et nouvelles (La Ficelle, Une histoire vraie), six romans et trois récits de voyage. Il parvient à bien vivre de sa plume, fréquente les salons parisiens, le grand monde. Sa connaissance du milieu de la presse nourrit la satire de Bel-Ami, roman réaliste qui remporte un vif succès en 1885, avant Pierre et Jean, publié en 1888. Fin connaisseur de la société de son temps, grand analyste du coeur humain, il dépeint avec cynisme la cupidité, la bêtise et la cruauté des hommes. Ayant contracté la syphilis dans sa jeunesse, il sombre de plus en plus dans la folie et la maladie, aggravée par sa vie dissolue et par la fréquente consommation de drogues. Ses récits fantastiques portent la trace de telles expériences. Il meurt en 1893, après une longue paralysie.

Pierre et Jean paraît dans La Nouvelle Revue entre 1887 et 1888. Si ce court roman est considéré par beaucoup comme un chef d'oeuvre de Maupassant, il est aussi extrêmement célèbre pour sa préface, dans laquelle l'auteur définit le genre romanesque, intrinsèquement lié, selon lui, au réalisme : « Le réaliste, s'il est un artiste, cherchera non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous en donner la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même» (Maupassant, Préface à Pierre et Jean). Pierre et Jean illustre bien ce parti-pris esthétique, coloré par le regard pessimiste de l'auteur. Le roman raconte l'éclatement d'une famille, en apparence unie, à l'annonce de l'héritage d'un seul des deux fils. Le réel, vu à travers les yeux des personnages, garantit la profondeur de l'analyse psychologique.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Né à Paris en 1942, Michel Favart est tout d'abord assistant réalisateur au cinéma (de Bresson, notamment), puis à la télévision, sous la direction de Claude Santelli. Il fait ses gammes dans l'émission Tac au tac, où il filme des dessinateurs se donnant la réplique. Il collabore ensuite avec Françoise Verny pour concevoir des adaptations de romans. C'est en 1972 qu'il tourne Pierre et Jean, révélant ses dons d'écriture et de mise en scène. Il confère alors à l'image une couleur particulière, rappelant les tableaux impressionnistes d'un Monet ou d'un Boudin. Il réalise, entre autres, Aurélien (Aragon), Le Comte de Monte-Cristo (Dumas), La Peau de chagrin (Balzac).

Pierre et Jean Roland sont deux frères dont la rivalité latente est exacerbée lorsqu'un notaire vient apprendre à la famille qu'à sa mort, Maréchal, ami des Roland, a fait de Jean son héritier. Pierre, jaloux, mène son enquête. Il comprend que Maréchal fut en réalité l'amant de sa mère et le père réel de Jean. N'ayant pas la moindre idée de la découverte de celui qu'il croit être son frère, Jean poursuit sa vie avec insouciance. Il veut devenir avocat et se marier avec Madame Rosémilly, jolie veuve proche de la famille. Lors d'une partie de pêche à la crevette, le jeune homme se décide à faire sa demande. Ce passage est symptomatique des aspirations petites-bourgeoises du personnage. Loin d'apparaître comme un moment idéal, l'extrait révèle la vision pessimiste et désabusée que l'auteur a des relations amoureuses. Ce regard acéré est fidèlement rendu par la caméra.

Le plan général plonge le spectateur dans un décor de plage qui rappelle les tableaux impressionnistes contemporains de l'écriture de Maupassant. En off, on entend les échanges de Roland et Beausire, babils sans intérêt qui contribuent à rendre le moment prosaïque. Au lieu de magnifier le couple à venir, la caméra suit lentement les deux personnages, mais de manière décalée : le plan d'ensemble cède la place à un cadrage sur les pieds des jeunes gens marchant dans la vase... s'agit-il de présager le sombre destin de tout mariage ? Toujours est-il que Jean apparaît ici, comme dans le texte de Maupassant, dans toute sa maladresse. Loin de chercher à pêcher la crevette, le personnage tente d'attraper une femme. Il ne cesse de regarder Rosémilly, s'en approche, tel un prédateur hésitant. La jeune veuve est, dans un premier temps, indifférente à ces avances. Elle finit par prendre les choses en main.

Les personnages s'assoient alors pour discuter sérieusement. La déclaration d'amour se mue alors en un échange petit-bourgeois, qui ressemble plutôt à la signature d'un contrat. Nous sommes loin des élans passionnels du romantisme. L'intimité esquissée par les plans rapprochés est très vite interrompue par un nouveau cadrage : on voit le couple de dos, ce qui signale que les deux jeunes gens sont surveillés par d'autres. En effet, Pierre et Madame Roland les observent. Le plan de Beausire et Roland vise également à casser la poésie du moment. C'est surtout la réaction du frère jaloux (le rire moqueur et les répliques cinglantes, trahissant son obsession de l'adultère) qui jette sur cette apparente idylle amoureuse un voile amer et pessimiste.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Alexandre Rignault
Crevette !
Pierre Doris
Moi, chaque fois que je mets le filet,
Alexandre Rignault
Oui !
Pierre Doris
C’est de la vase.
Alexandre Rignault
Ben, faites attention, non, parce que, ben, bien sûr, vous allez à fleur de dos là. Non, il faut rentrer sous le rocher, il faut mettre l’épuisette sous le rocher.
Pierre Doris
Oui, mais elle se tord.
Alexandre Rignault
Elle se tord. Bien sûr, vous n’allez pas la, vous n’allez pas jusqu’à la casser ! Oui, vous appuyez trop fort. Mais, méfiez-vous, oui, il y a du, il y a des rochers qui glissent. C’est pareil, c’est la mousse, c’est dangereux. Et ensuite…
(Bruit)
Marianne Eggerickx
Vous voyez quelque chose ?
Jean-Pierre Duperray
Oui, je vois votre visage, vous êtes très jolie.
Marianne Eggerickx
Si vous ne voyez que ça, vous ne ferez pas une fameuse pêche.
Jean-Pierre Duperray
Pourtant, si vous vouliez…
Marianne Eggerickx
Là, elles sont belles.
(Bruit)
Marianne Eggerickx
Quel maladroit !
(Bruit)
Jean-Pierre Duperray
Je vous aime !
Marianne Eggerickx
Mon cher, il ne faut jamais faire deux choses à la fois.
Jean-Pierre Duperray
Mais je n’en fais qu’une seule, je vous aime.
(Bruit)
Marianne Eggerickx
Eh bien, asseyons-nous sur ce rocher, nous pourrons causer tranquillement.
(Bruit)
Marianne Eggerickx
Mon cher ami, vous n’êtes plus un enfant et je ne suis plus une jeune fille. Si vous vous décidez aujourd’hui à me déclarer votre amour, je suppose, naturellement, que vous désirez m’épouser. Vos parents sont au courant ?
Jean-Pierre Duperray
Non, je voulais d’abord savoir si vous m’acceptiez ?
Marianne Eggerickx
Moi, je veux bien, mais, je ne veux pas que ça déplaise à vos parents.
Jean-Pierre Duperray
Pensez-vous que ma mère n’a pas tout deviné ?
Marianne Eggerickx
Oui, c’est vrai, je suis un peu troublée.
(Bruit)
Alexandre Rignault
Oh, oh, Roland, regardez ça !
Pierre Doris
Oh, formidable !
Alexandre Rignault
Elles sont belles, hein ?
Pierre Doris
Par ici les enfants ! Venez voir Beausire, il vide la mer ce gaillard-là !
(Bruit)
Blanchette Brunoy
Qu’est-ce que tu as ?
François Marthouret
Je m’instruis, j’apprends comment on se prépare à être cocu !
Blanchette Brunoy
Pour qui dis-tu ça ?
François Marthouret
Pour Jean, bien sûr !
Blanchette Brunoy
Comme tu es cruel Pierre, ton frère ne pouvait pas mieux choisir !
François Marthouret
Toutes les femmes sont parfaites et tous leurs maris sont cocus.
Blanchette Brunoy
Jean, Jean, Jean !
Jean-Pierre Duperray
Eh bien, maman, qu’est-ce que tu as ?
Blanchette Brunoy
J’ai eu peur, j’ai failli tomber.
Jean-Pierre Duperray
Tu sais maman, j’ai demandé à Madame Rosémilly de m’épouser.
Blanchette Brunoy
De t’épouser ?
Jean-Pierre Duperray
Elle est charmante, n’est-ce pas ?
Blanchette Brunoy
Oui, tu as bien fait.
Jean-Pierre Duperray
Comme tu dis ça drôlement, tu n’es pas contente ?
Blanchette Brunoy
Si, si, je suis très contente, très contente !
(Bruit)