Belle du Seigneur d'Albert Cohen

23 décembre 1977
06m 55s
Réf. 05437

Notice

Résumé :

Entretien d'Albert Cohen et Bernard Pivot dans Apostrophes en 1977. Belle du Seigneur et l'amour-passion.

Type de média :
Date de diffusion :
23 décembre 1977
Source :
A2 (Collection: Apostrophes )
Personnalité(s) :
Lieux :

Contexte historique

Né à Corfou en 1895, Albert Cohen appartient à la communauté juive séfarade de l'île, que son grand père préside. Des tensions religieuses et financières poussent sa famille à émigrer à Marseille, où il fait, à l'âge de dix ans, l'expérience traumatisante de l'antisémitisme. La conscience de ses origines détermine alors sa vocation : celle de parler et agir au nom du peuple juif. En 1914, Cohen, qui est d'une santé extrêmement fragile, rencontre en cure une Genevoise qu'il suit sur les bords du lac Léman. Il y étudie le droit puis la littérature et commence une carrière d'avocat. En 1921, il publie Paroles juives, un recueil de poèmes destiné à expliquer son judaïsme à sa belle-famille, de confession protestante. Il dirige ensuite La Revue juive à Paris, à laquelle sont associés Einstein, Freud ou encore Max Jacob. Puis il inaugure sa carrière de haut fonctionnaire à Genève, au Bureau International du Travail, expérience qui va nourrir Belle du Seigneur, son roman le plus célèbre. En 1935, l'accueil antisémite de sa pièce Ezéchiel lui fait définitivement abandonner l'écriture théâtrale. Mais dès 1930, Solal, le héros éponyme de Cohen, fait sa première apparition dans le monde de la littérature. Passionné et solitaire, ce personnage haut en couleur connaît un destin tragique, tiraillé entre ses racines juives et son désir violent d'ascension sociale. Ce premier roman est prolongé par le Mangeclous de 1938, dédié aux « Valeureux » exubérants du peuple élu. Avec la guerre, Cohen retourne à sa carrière politique et œuvre en faveur du sionisme. En 1944, il travaille au Comité intergouvernemental pour les réfugiés. De retour à Genève à la fin du conflit, Albert Cohen se retrouve de nouveau haut fonctionnaire, mais il quitte définitivement ses fonctions internationales en 1952 pour se consacrer pleinement à l'écriture. Son récit autobiographique Le Livre de ma mère, qui paraît en 1954, n'est pas moins un hommage à la défunte aimée que l'expression du remords posthume de ne pas avoir été à ses côtés de son vivant. Il faut attendre ensuite 1968 pour lire le dernier volet de la saga des Solal : Belle du Seigneur, qui obtient le Grand prix du roman de l'Académie française – le quatrième volume de la tétralogie, Les Valeureux, publié l'année suivante, résultant de l'amputation du manuscrit de Belle du Seigneur, jugé trop imposant par l'éditeur. En 1972 paraît Ô vous, frères humains, un récit humaniste commencé pendant la guerre, et qui, à défaut d'amour, appelle à la pitié entre les hommes. Les années 70 sont particulièrement éprouvantes pour l'auteur genevois, qui souffre d'une dépression nerveuse aggravée d'anorexie. Néanmoins, à 80 ans passés, il décide de se consacrer à la promotion de son œuvre : il relate sa maladie dans Carnets 1978 et multiplie les interviews. Il meurt en 1981.

Marqué par le décès précoce de trois de ses compagnes, l'écrivain juif a puisé dans le judaïsme, l'amour et la mort ses principales sources d'inspiration, qui trouvent leur aboutissement dans son roman pharaonique Belle du Seigneur. En prenant pour arrière-fond les milieux diplomatiques dont il fait la satire, Cohen décrit, dans son style fastueux et baroque, la passion destructrice de la belle Ariane et de Solal, un haut fonctionnaire de la Société des Nations. Pour avoir défendu la cause des juifs allemands, Solal est exclu de la SDN et perd sa nationalité française. Le lyrisme des débuts est gangrené par l'ironie pour offrir de l'amour-passion une vision très pessimiste : les deux amants, exclus de la société genevoise, enfermés dans la solitude et l'ennui, finissent par se suicider au Ritz.

Johanna Pernot

Éclairage média

Créée par Bernard Pivot en 1975, Apostrophes s'impose rapidement comme l'émission littéraire de référence à la télévision. Ce salon littéraire moderne remplit parfaitement sa fonction de démocratisation culturelle. Diffusée tous les vendredi soirs pendant quinze ans, l'émission accueille en direct plusieurs invités venus débattre autour d'ouvrages dont Pivot lit de nombreux extraits. Instigatrice de certains succès, révélatrice de phénomènes littéraires, mais aussi lieu d'affrontement des idéologies, Apostrophes connaît une forte audience (plus de 2 millions de téléspectateurs). De l'ivresse scandaleuse d'un Bukowski à l'interview exclusive d'un Soljenitsyne, l'émission a marqué fortement la mémoire télévisuelle (voir Florilège de l'émission Apostrophes).

Les entretiens à domicile, où des écrivains comme Marguerite Yourcenar ou Marguerite Duras reçoivent Pivot dans leur intimité, sont des moments particulièrement riches et émouvants. En 1977, Albert Cohen accueille le journaliste dans son appartement genevois. Les téléspectateurs découvrent le visage d'un vieux monsieur aux yeux vifs, drapé dans son éternelle robe de chambre rouge. À plus de 80 ans, il apparaît comme un homme extrêmement éloquent et jeune d'esprit, qui discourt lucidement de la passion une cigarette à la main. L'émission connaît un record d'audience.

Au cours de ce long entretien, l'écrivain présente son Belle du Seigneur comme « un anti Anna Karénine ». Il évoque les différentes étapes de la passion de Solal et Ariane, de la séduction et des extases sublimes des débuts, à la déréliction finale.

L'aller-retour entre le livre et le vécu amoureux des deux hommes donne de la littérature une vision très charnelle et vivante. Les plans rapprochés filment tour à tour l'écrivain et le journaliste, dont on perçoit le regard admiratif et bienveillant. Pivot, très documenté, veut lire de nombreux passages – notamment ceux des baisers, dont la beauté est détruite par l'ironie finale. Passionné et emporté, il se rebelle contre le cynisme de Cohen. Dans un souci peut-être pédagogique, il réagit avec naïveté pour faire rebondir son interlocuteur.

Cohen se présente sous un jour particulièrement savoureux. On découvre avec bonheur la fraîcheur et la vivacité du personnage, qui prend audacieusement à parti l'homme Pivot, passe au tutoiement pour nous inclure dans son raisonnement ou, comme un enfant, réclame de lire lui-même son texte. Il nous fait réfléchir aux conséquences d'une relation amoureuse repliée sur elle-même et explique l'aporie de cet « amour chimiquement pur » auquel Solal remédie en jouant le jaloux ou le méchant, pour susciter chez Ariane de nouveaux « toboggans de passion. » Pour Cohen, l'amour en vase clos entraîne nécessairement l'asphyxie.

Johanna Pernot

Transcription

Albert Cohen
Et alors, bon, alors, c’est la période pour cela. Et, Ariane, c’est la période, la grandiose période du début de l’amour. La joie d’apprendre de l’autre ou de se raconter à l’autre. Enfin, toute cette merveille poétique et tout, l’attente ; et les préparatifs pour être belle, et cetera. Tout ça est très beau, pourquoi ? Parce qu’à ce moment-là, ils ne sont pas enchaînés l’un à l’autre. Il va la voir, le soir, à 9 heures et ce sont des heures merveilleuses. Mais, ils ne vivent pas une vraie vie ensemble. Mais alors, là où cela devient lamentable, c’est lorsque leur amour devient un amour chimiquement pur où on ne fait que ça. S’il était, on peut se récrier mais, vous, excusez-moi de vous prendre comme exemple, vous, vous avez une femme que vous aimez beaucoup ; mais, vous allez au dehors, vous revenez avec les odeurs du dehors. Vous lui dites ce qui est bien, elle s’intéresse à ce que vous faites, c’est dû au dehors !
Bernard Pivot
Mais elle aussi va au dehors.
Albert Cohen
Oui, en plus, encore mieux.
Bernard Pivot
Oui !
Albert Cohen
Encore mieux. Mais eux, qu’est-ce qu’ils font les malheureux ? Ils sont des prisonniers de l’amour. A la, vous savez, il y a des, les premiers baisers sont admirables. Mais, deux ans après, et si on ne fait que cela…
Bernard Pivot
Bon, à propos de premiers baisers, je voudrais lire ces quelques lignes parce que je pense que peu d’écrivains ont aussi bien raconté la beauté des débuts de la passion. Vous dites ceci, là, dans Belle du Seigneur , page 350. O début…
Albert Cohen
Oh, j’aimerais le lire, moi.
Bernard Pivot
Ah ben, si vous voulez le lire, le voilà, lisez-le, là, voilà, là !
Albert Cohen
O début, ô baiser, ô plaisir de la femme, à la bouche de l’homme, suc de jeunesse, trêve soudaine. Et, ils se considéraient avec enthousiasme, se reconnaissaient, se donnaient furieusement des baisers fraternels sur les joues, sur le front, sur les mains. Dites, c’est Dieu, n’est-ce pas, demandait-elle, égarée, souriante. Dites, vous m’aimez, dites, rien que moi, n’est-ce pas ? Aucune autre, n’est-ce pas, demandait-elle, et elle donnait à sa voix les inflexions dorées pour lui plaire et être plus aimée, et elle baisait les mains de l’inconnu, puis touchait ses épaules et le repoussait pour le chérir d’une divine moue. Et puis, tout ça…
Bernard Pivot
Au fond, déclarer sa passion à quelqu’un, c’est déjà promettre de lui mentir un jour, c’est déjà promettre de se fâcher avec lui ou avec elle, non ?
Albert Cohen
Hum, c’est peut-être plus compliqué que cela. C’est ceci, c’est que si cet amour dure et si cet amour dure dans un isolement complet du monde. Ce qui arrive à Solal et Ariane, ils sont seuls responsables de leur amour, ils n’ont que leur amour, ils ne voient personne d’autre. Et alors, c’est l’avitaminose. Vous rentrez à la maison mais vous avez fait tout... tant de choses que vous allez raconter, vous apportez avec vous tout le dehors, alors, c’est intéressant. Mais, si continuellement, et sans arrêt, il faut que tu t’occupes de sa bouche, puis il faut que tu lui dises que tu l’aimes ; les premiers temps, c’est un coup, c’est un éclair de Dieu, le fait que tu lui dises que tu l’aimes. Et, après, bon, elle le sait, c’est entendu, et toi aussi, tu le sais.
Bernard Pivot
Mais comme vous êtes ironique et cruel et méchant quand vous parlez de l’amour parfois ! Je prends un passage dans Solal, vous dites ceci. Tout, c’est Solal. Il dit, tous les soirs, il pressait son cœur, il en sortait du sang noir. Toutes les nuits, il se disait qu’elle vivait et qu’il ne voyait pas ses yeux. Il n’avait pas oublié un seul mot, un seul geste d’elle, elle était la seule. Elle était ce qu’il avait connu de plus doux, de plus vivant et de plus noble, et cetera, la vieille ferblanterie, inusable. C’est atroce ce que vous dites-là. Et, il y a une autre fois, je note ça, mais je pourrais noter, vous dites, baiser. Alors, ils viennent de s’embrasser dans les plus beaux baisers, ils sont heureux. Et, vous ajoutez, baiser, cette soudure de deux tubes digestifs.
Albert Cohen
Affreux !
Bernard Pivot
C’est affreux.
Albert Cohen
C’est affreux, et pourtant, c’est vrai, donc, on ne peut pas appeler ça affreux.
Bernard Pivot
Mais, Belle du Seigneur , c’est un pamphlet contre l’amour passion.
Albert Cohen
Absolument, entièrement, c’est un anti- Anna Karenine . D’ailleurs, Anna Karenine revient tout le temps.
Bernard Pivot
Et pourtant, vous l’avez connu, vous, l’amour passion ?
Albert Cohen
Je l’ai connu, oui, mais j’en ai connu la suite aussi, la suite ! La suite où ce qui avait tant d’effet n’en a plus, où ce sont les deux forçats de l’amour. Pour quoi, je répète le mot, ils vivent un amour chimiquement pur. Or, les effets ne sont pas toujours nouveaux, il y a un certain moment où vraiment, ce n’est pas tellement.
Bernard Pivot
Mais vous ne disiez pas ça quand vous aviez 20 ans, Albert Cohen ?
Albert Cohen
Je ne le disais pas, mais, je le sentais, je le sentais. J’ai senti chaque fois la défaite de l’amour. La défaite de l’amour commence à partir du moment où par exemple, il est méchant avec elle. Mais, il est méchant avec elle par bonté. Par bonté, il est méchant avec elle, pour lui donner des toboggans de passion, pour lui donner des choses nouvelles, qui renouvellent. Et, surtout, pour lui donner la fin de la méchanceté, la fin de la colère. De nouveau, la joie d’être ensemble, de nouveau la joie d’être tendre l’un avec l’autre. Mais, il y a un certain moment, vers la fin de Belle du Seigneur où exprès, il est jaloux d’elle.
Bernard Pivot
Oui !
Albert Cohen
Il est jaloux d’elle à la fois, sincèrement, mais comme moyen tactique de renouveler l’amour, de remettre des flammes sur ce qui s’éteint ; parce que après les scènes terribles qu’il lui fait, enfin, elle comprend comme c’est beau d’avoir un amant tendre, aimant, doux !