Manon Lescaut

19 décembre 1978
04m 43s
Réf. 05439

Notice

Résumé :

Adaptation de L'Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut de l'abbé Prévost par Jean Delannoy en 1978. La rencontre de des Grieux et de Manon.

Type de média :
Date de diffusion :
19 décembre 1978
Source :
TF1 (Collection: Manon Lescaut )
Lieux :

Contexte historique

L'abbé Prévost a mené une vie très romanesque, qui à bien des égards rappelle celle de son héros des Grieux. Né en 1697 dans le Pas-de-Calais, il est éduqué dans un collège jésuite, où il lit beaucoup et développe son intérêt pour le roman moral et didactique. Comme des Grieux, il est orphelin de mère et promis à une carrière religieuse par son père. Il participe rapidement à la guerre de Succession d'Espagne, séjourne en Hollande où il tombe amoureux. Il entre finalement dans l'ordre des Bénédictins sans grande conviction, sans doute à la suite de son échec sentimental hollandais, qui provoque la colère de son père. Ordonné prêtre en 1725, il choisit dès 1728, avec le costume d'abbé, une vie moins rigoureuse. Il publie anonymement les deux premiers volumes des Mémoires et aventures d'un homme de qualité qui s'est retiré du monde, qui lui valent le succès et le scandale. Sa critique de l'Eglise l'oblige à fuir, d'abord en Hollande, puis en Angleterre, où il se fait précepteur et rédige les tomes III et IV de son œuvre immense. Une affaire de cœur avec la sœur de son élève provoque un nouveau scandale : il part à Amsterdam, où il noue une nouvelle liaison, qui va avoir sur sa vie des conséquences déterminantes. Le train de vie de sa maîtresse, très dépensière, contraint Prévost à jouer, à inventer des escroqueries... et à écrire. Il commence Cleveland, qu'il finira en 1739, et publie les derniers tomes des Mémoires et aventures d'un homme de qualité. Mais faute d'autorisation, le tome VII, qui correspond à L'Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, est très vite saisi. Accablé de dettes, il fuit en Angleterre, où il est brièvement incarcéré pour faux et usage de faux. Il regagne la France où il vit de sa plume et devient, après sa réhabilitation chez les Bénédictins, aumônier du puissant et libertin prince de Conti. Il se lie avec Voltaire dont il corrige les œuvres, écrit deux biographies historiques et de brefs romans. Mais en 1741, les dettes colossales de sa maîtresse et sa critique de la Cour le contraignent une nouvelle fois à s'exiler, à Bruxelles puis Francfort. De retour à Paris l'année suivante, il est gracié et rompt définitivement avec sa maîtresse. Il mène une existence plus assagie, vit de travaux d'écriture et de traduction de l'anglais, cherchant, en homme des Lumières, à faire connaître le savoir et les cultures étrangères en France. Il s'installe à Chaillot en 1746 puis à Chantilly, où il meurt en 1763 d'une crise d'apoplexie.

L'œuvre de Prévost est à l'image de sa vie : pétrie de contradictions, de tensions entre aventures et désir de retraite, passion et moralisme. Manon Lescaut, qu'on ne saurait réduire à son inspiration autobiographique, n'échappe pas à la règle. En rattachant, grâce au témoignage de l'homme de qualité dans le prologue, cette histoire aux Mémoires et aventures d'un homme de qualité qui s'est retiré du monde, l'abbé Prévost cherche à faire passer pour véridique la fiction de des Grieux et de Manon. Si, pour Montesquieu, « le héros est un fripon et l'héroïne une catin », l'auteur prétend, avec réalisme, faire au contraire œuvre de morale en montrant au lecteur les ravages de la passion.

Johanna Pernot

Éclairage média

Jean Delannoy a adapté au cinéma et à la télévision de grands textes, dont La Symphonie pastorale, palme d'or à Cannes en 1946. En 1978, il collabore avec Jean Anouilh pour proposer une adaptation pour la télévision de L'Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, où il prend la liberté d'introduire la figure de l'abbé Prévost. La fameuse rencontre du chevalier et de Manon, placée sous le signe de la fatalité, transcrit fidèlement le texte original.

La dramatique comme le roman brossent un tableau réaliste de l'époque. Delannoy soigne les costumes et les décors, à l'image de cette cour pittoresque où fait halte le coche. Quant aux moutons qui entourent le couple, ils figurent peut-être l'innocence des deux « enfants », pour reprendre les mots de Manon. De fait, des Grieux (Franck David) dans son habit aux couleurs de la passion se signale dès le début par sa fraîcheur et son enthousiasme, qui contraste avec l'air sérieux de Tiberge, presque caricatural avec ses lunettes et son habit bleu. Comme dans le roman, l'union des deux camarades se fissure rapidement.

L'honnêteté intellectuelle et la foi de des Grieux sont dès le début sujettes à caution : il justifie un plaisir apparemment innocent – voir le coche d'Arras – en se référant à l'autorité divine : « la vie m'amuse, cher frère, mais ce n'est pas un péché, c'est Dieu qui l'a fait ». Cette attitude annonce déjà les sophismes qu'il tient face à Tiberge en prison. Et très vite, le chevalier laisse son ami derrière lui : il le prend de vitesse à la course, puis s'avance seul dans la cour pour rejoindre Manon. Tiberge est définitivement relégué hors champ.

La musique, qui dramatise l'arrivée de la jeune fille, coïncide avec l'adoption d'un point de vue interne : la voix de des Grieux, fidèle au texte de Prévost, commente les événements. L'alternance des gros plans sur les visages du chevalier et de Manon (Fanny Cottençon) suggère le coup de foudre et la rencontre des regards. Après avoir suivi les pas de des Grieux du point de vue peut-être de Tiberge – nous faisant voir la scène de loin, et, en excluant le spectateur, suggérant déjà l'intimité de la relation qui se noue – la caméra scelle la vraie rencontre des deux jeunes gens, réunis enfin dans un même plan.

Contrairement au roman, où l'apparence et le discours de Manon ne sont jamais révélés directement, la dramatique nous livre son visage et ses paroles. Elles mettent en valeur son esprit opportuniste et intéressé. Manon se montre sensible à la noblesse de des Grieux. Elle semble jouer avec l'idée de la fatalité pour attiser la rébellion du jeune homme – et s'approprie ainsi un argument dont use et abuse le chevalier dans le roman. Le puits, dans lequel se mirent les deux jeunes gens, présage-t-il déjà la chute morale de des Grieux, pris au piège de la beauté et des apparences ? Dans tous les cas, pour les jeunes gens, la fatalité prend à l'écran la figure du conducteur de Manon, qui incarne l'autorité paternelle. Intercalé entre les deux amants au milieu du champ, il les espionne et fait obstacle – pour quelques instants – à une passion qui balaie tout.

Johanna Pernot

Transcription

Franck David
… aux épées ! Oh, le coche d’Arras qui arrive, allons voir qui en descend !
Maurice Vaudaux
Tout vous amuse !
Franck David
Exactement, tout, la vie m’amuse cher frère. Mais ce n’est pas un pêché, c’est Dieu qui l’a fait.
(Bruit)
Franck David
Une jeune fille, très jeune, était restée seule au milieu de la cour, semblant attendre. Elle me parut si charmante que moi, qui n’avait jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvais enflammé jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter. Mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançais vers celle que je savais déjà être la maîtresse de mon cœur, laissant Tiberge interloqué.
Maurice Vaudaux
Mais, Des Grieux, que faites-vous ?
Franck David
Quoi qu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandais ce qui l’amenait à Amiens, et si elle y avait quelque personne de connaissance.
Fanny Cottençon
Non, Monsieur, personne, je suis envoyée ici par mes parents pour y être religieuse, j’entre au couvent ce soir.
Franck David
Mais, ce n’est pas possible.
Fanny Cottençon
Hélas si, Monsieur.
(Bruit)
Franck David
Mais, c’est votre désir ?
Fanny Cottençon
Ah non, Monsieur, c’est malgré moi que je m’y résous et que je serai religieuse, ce sont mes parents qui l’ont voulu.
(Bruit)
Franck David
Mais on ne peut pas vous y obliger !
Fanny Cottençon
Ils disent que j’aime trop le plaisir, peut-être est-ce vrai ?
(Bruit)
Franck David
Mais vous allez être très malheureuse, vous êtes bien trop jolie !
Fanny Cottençon
Sans doute est-ce la volonté du ciel, puisqu’il ne m’a laissé nul moyen d’éviter ce malheur. Que voulez-vous que fasse une fille seule contre la volonté de tous ?
Franck David
Comment vous appelez-vous ?
Fanny Cottençon
Manon, Manon Lescaut, et vous ?
Franck David
Le chevalier Des Grieux !
Fanny Cottençon
Oh, vous êtes noble.
Franck David
Oui !
Fanny Cottençon
C’est dommage !
Franck David
Quoi ?
Fanny Cottençon
C’est l’histoire de Manon Lescaut et du Chevalier Des Grieux qui aurait pu commencer comme cela. Ils se sont rencontrés dans la cour d’une auberge, ils se sont regardés, ils se sont dits deux mots. Et puis, l’histoire a fini tout de suite. Le valet de son père qui avait enfin dégagé les bagages du coffre de la diligence est venu prendre Manon, et il l’a emmenée au couvent.
Franck David
Non, cela ne se passera pas ainsi !
Fanny Cottençon
Que voulez-vous qu’il arrive d’autre ? On m’attend là-bas, et tout est réglé entre grandes personnes.
Franck David
Non, je l’empêcherai. Vous ne serez pas religieuse, ce n’est pas possible.
Fanny Cottençon
Comment Monsieur ?
Franck David
Je ne sais pas mais je vous sauverai.
Fanny Cottençon
Si vous le faisiez, Monsieur, je vous devrais plus que la vie. Mais comment ? Vous aussi, vous êtes bien jeune, nous sommes deux enfants, et le monde des adultes est dur, et fermé à double tour comme leur coffre. Il n’est pas pour nous.
Franck David
Nous nous sauverons ensemble.
Fanny Cottençon
Comment Monsieur ?
Franck David
Je le voulais, je le voulais de toutes mes forces mais je ne savais pas comment. Son vieil Argus allait nous rejoindre, nos espérances allaient échouer, mais Manon était plus expérimentée. Et son esprit était plus vif que le mien. Elle s’avisa, soudain, d’un tour inattendu, qui me laissa aussi surpris que son valet.
Fanny Cottençon
Oh, mon cousin, quelle heureuse surprise ! Et tellement inattendu de vous avoir rencontré ici par hasard. C’est mon cousin Philippe, Lucas, le fils de la première femme du frère de maman, tu sais ? Celui qui est parti aux îles et que personne n’a jamais vu. C’est une rencontre tellement inattendue que je crois qu’il va falloir remettre à demain notre arrivée au couvent.