Le Cid, de Corneille

09 décembre 1985
06m 29s
Réf. 05443

Notice

Résumé :

Extrait de l'émission Tous en scène, diffusée le 9 décembre 1985, et consacrée à la mise en scène du Cid par Francis Huster.

Type de média :
Date de diffusion :
09 décembre 1985
Source :
FR3 (Collection: Tous en scène )
Lieux :

Contexte historique

Pierre Corneille est né à Rouen, en 1606, dans une famille de magistrats. Il fait ses études au collège jésuite, et devient avocat en 1624. Il renonce cependant à plaider, à cause d'une timidité maladive, et se consacre alors à l'écriture. C'est avec Mélite, une comédie jouée en 1629 au Théâtre du Marais, qu'il amorce sa carrière de dramaturge. La pièce, interprétée par l'acteur Mondory, remporte un certain succès. L'auteur cherche à réhabiliter le genre comique, déprécié à l'époque face à la tragédie. Clitandre, La Veuve, La Galerie du Palais, La Suivante, La Place royale sont autant de tentatives de l'écrivain pour hisser la comédie au rang de genre noble. Délaissant les grosses ficelles héritées de la farce, Pierre Corneille s'adonne à la peinture de caractères et de moeurs. En 1635, il s'essaie cependant à la tragédie avec Médée. Son Illusion comique, en 1636, remporte un succès... sans commune mesure avec la pièce suivante : Le Cid, qui éclate en 1637 comme un coup de tonnerre dans le ciel théâtral. Cette tragi-comédie remporte un véritable triomphe, mais vaut à son auteur de nombreuses attaques. On accuse Corneille d'avoir plagié l'oeuvre espagnole dont il s'est inspiré pour cette pièce, Las Mocedades del cid de Guillén de Castro. On lui reproche également de n'avoir pas respecté les règles qui sont en train de s'imposer dans la création théâtrale. La Querelle du Cid se poursuit pendant plus d'un an, si bien que Corneille garde, pendant trois ans, un silence prudent. C'est avec la tragédie que le dramaturge renoue avec la scène. Pour le choix de ses sujets, il privilégie d'abord l'Antiquité latine avec Horace (1640), Cinna (1641) et Polyeucte (1642), et s'inspire ensuite de personnages originaires de pays réputés barbares, comme les Parthes et les Huns avec Rodogune (1645) et Attila (1667). Peu à peu, Pierre Corneille est concurrencé par un jeune auteur : Jean Racine. En 1670, il subit un terrible affront : sa tragédie Tite et Bérénice est moins appréciée que la Bérénice de son rival. Il continue néanmoins à écrire jusqu'en 1674, et meurt dix ans plus tard, à Paris.

Représenté en 1637, Le Cid est une tragi-comédie qui reprend le schéma traditionnel des amours contrariés : la pièce met en scène Rodrigue, un jeune noble espagnol, qui est aimé de l'Infante, mais qui est lui-même épris de Chimène. Un jour, une violente altercation éclate entre Don Diègue, père de Rodrigue, et Don Gormas, père de Chimène. Celui-ci donne à son rival un soufflet. Ne pouvant souffrir ce déshonneur, Don Diègue demande à son fils de le venger, en tuant le père de Chimène. Le jeune garçon, qui doit choisir entre son amour et son honneur, finit par obéir à son père. Il est ensuite envoyé en guerre contre les Maures, où il remporte une écrasante victoire. La pièce s'achève sur la promesse d'un mariage entre Rodrigue et Chimène, après le délai de rigueur qu'impose la décence.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

L'émission Tous en scène est un magazine mensuel, consacré au théâtre et diffusé sur FR3. L'édition du 9 décembre 1985 est consacrée au Cid que Francis Huster, invité par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, a mis en scène au Théâtre du Rond-Point à l'occasion du 340ème anniversaire de la pièce. L'ancien sociétaire de la Comédie-Française signe là sa première mise en scène, qui est un véritable succès. Il joue le rôle de Rodrigue, tandis que Jean Marais interprète Don Diègue. Le reportage propose quelques extraits fameux de la pièce de Corneille (on entend par exemple les célèbres stances de Rodrigue, de l'acte I, scène 6, ou encore la tirade de Don Diègue déplorant sa «vieillesse ennemie», I, 4), entrecoupés d'entretiens avec les artistes.

C'est par un gros plan sur le profil du jeune comédien, éclairé en contre-jour par un subtil halo de lumière, que s'ouvre le document. On note d'emblée l'originalité de l'interprétation de Francis Huster : loin d'être déclamées en grande pompe, les stances de Rodrigue sont chuchotées, rendues à peines audibles par un clair-obscur qui en estompe l'éclat. Tel est l'enjeu majeur de la mise en scène proposée par le jeune comédien : «Si Le Cid », écrit Huster dans le programme du spectacle, «est le chef d'oeuvre des chefs d'oeuvre, c'est parce que l'oeuvre est en même temps de face et de profil. Il y a longtemps qu'on nous montre la face, rêvons de découvrir aussi le profil, ou plutôt les profils sans en dénaturer la face». Le metteur en scène veut donner à voir un autre Cid, qui parlerait au public de son temps. Cette pièce, rappelle-t-il, est une oeuvre de jeunesse, dans laquelle, Corneille, jeune avocat, prend parti contre le pouvoir. Le choix de son héros (duelliste et espagnol à la fois) n'est pas anodin à une époque où le roi fait interdire les duels, et engage son pays dans une guerre contre l'Espagne. Huster explicite en outre la triple inspiration qui a guidé sa mise en scène (chrétienne, shakespearienne et espagnole), ainsi que ses choix scénographiques (il respecte l'espace originellement conçu par l'auteur : un trône et quatre portes). Les choix contrastés de sa mise en scène sont une discrète résurgence de l'esthétique baroque. Ainsi, le dépouillement du plateau s'oppose à l'exubérance des costumes conçus par Dominique Borg. La richesse du pourpoint de Don Diègue, l'épaisseur des tissus, la fraise, témoignent de l'importance des matières pour cette spécialiste du vêtement d'époque. Cette profusion tranche également avec l'interprétation des comédiens. Jean Marais revient sur les exigences qu'impose la diction de l'alexandrin : le ton déclamatoire est écarté au profit d'un certain naturel. Enfin, si les propos des deux artistes portent inévitablement en creux le souvenir de l'interprétation du Cid par Gérard Philipe, force est de constater que le choix d'Huster consiste justement à s'éloigner de l'idéal du héros patriote proposé par la mise en scène de Vilar quelques années après la Libération (à Avignon, en 1951). Pour Huster, la Guerre contre les Maures n'est rien d'autre qu'une «boucherie», et Le Cid, une tentative de Corneille pour nous mettre en garde contre la raison d'Etat.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Francis Huster
Percé jusques au fond du cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, misérable vengeur d’une juste querelle, et malheureux objet d’une injuste rigueur, je demeure immobile, et mon âme abattue cède au coup qui me tue. Si près de voir mon feu récompensé, Ô Dieu, l’étrange peine ! En cet affront, mon père est l’offensé, et l’offenseur le père de Chimène ! Que je sens de rudes combats ! Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse : il faut venger un père, et perdre une maitresse. L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras. Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, ou de vivre en infâme, des deux côtés mon mal est infini. Ô Dieu, l’étrange peine, faut-il laisser un affront impuni ? Faut-il punir le père de Chimène ? Père, maitresse, honneur, amour, noble et dure contrainte, aimable tyrannie, tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie. L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour. Cher et cruel espoir d’une âme généreuse, mais ensemble amoureuse, digne ennemi de mon plus grand bonheur, fer qui cause ma peine, m’es-tu donné pour venger mon honneur ? M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?
Fabienne Pascaud
Francis Huster, vous jouez et mettez en scène le Cid. Comment avez-vous travaillé ?
Francis Huster
Un peu comme avec un orchestre.
Fabienne Pascaud
En faisant des dessins, comme ça.
Francis Huster
Oui, c’est-à-dire que je fais les schémas et les déplacements des acteurs parce que je ne voudrais pas faire avec Le Cid une mise en scène réaliste. Tel acteur doit se déplacer là-bas parce qu’il va chercher ceci ou cela, il n’y a pas de meuble, il n’y a rien. Il y a simplement comme à la création, un trône et quatre portes, dans un ciel. C’est un décor qui représente un peu le royaume de Dieu, parce que je voudrais faire sortir du Cid l’image d’un Corneille chrétien, et pas une pièce de cape et d’épée. Et je me suis appuyé sur les trois points du triangle de la pièce, Shakespeare, qui est l’inspiration de Corneille, dans la structure de la pièce, l’Espagne, avec Las Mocedades del Cid, et puis, le royaume de Dieu. Alors, Dieu, c’est le décor, Shakespeare, c’est dans les costumes et l’Espagne, c’est dans la musique. Et c’est beaucoup plus un orchestre théâtral qu’une troupe de comédiens.
(Bruit)
Jean Marais
Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ? Mon bras qu’avec respect tout l’Espagne admire ; mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire, tant de fois affermi le trône de son roi, trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
(Silence)
Jean Marais
Je crois avoir été un des premiers à jouer la situation des pièces classiques et à ne pas chanter le vers. A l’époque, on chantait le vers, beaucoup, trop. Je respecte le vers, c’est un jeu pour moi le …, un jeu très passionnant de travailler le vers en essayant de ne jamais faire un pied en moins ni en plus, de très légèrement faire sentir la rime, mais pas trop de façon à ce que ça n’enlève pas de vérité. Mais, Corneille et Racine ont écrit en vers et, il faut quand même, il faut garder un certain style. Mon âge a trompé ma généreuse envie. Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, je le remets au tien pour venger et punir. Va contre l’arrogant éprouver ton courage. Ce n’est que dans le sang qu’on lave un tel outrage. Meurs ou tue !
Francis Huster
Le Cid est une œuvre de jeunesse écrite par un avocat rouennais de 30 ans, qui écrit une pièce contre la guerre, contre le pouvoir. Le duel est interdit, c’est crime de lèse-majesté, Louis XIII fait écarteler les nobles qui se battent en duel. Qui est le héros du Cid ? Un duelliste, un assassin. L’Espagne est en guerre contre la France en 1636. Qui est le héros du Cid en 1636 ? Un espagnol. Donc, c’est l’œuvre, vraiment, aujourd’hui, qui serait écrite par un avocat de gauche ou droite, peu importe, un avocat, quelqu’un qui prend conscience, qui fait un plaidoyer. Et, dans le texte, par quatre fois, Rodrigue essaye de se faire condamner. Il veut que Chimène le tue après avoir tué son père, il veut que le roi le punisse, il veut que Don Diègue le punisse. Et quand il attaque les morts, le fameux récit du combat, ce n’est pas du tout un récit de panache, de gloire. C’est quelqu’un qui, par traîtrise, la nuit, attend les adversaires, fait un guet-apens avec des gueux, avec des gens qu’il a été choisir, qui sont venus par groupe, et qui assassine, et qui égorge et il raconte une véritable boucherie. Et il dit dans la tirade 2 : Combien d’actions, combien d’exploits célèbres sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait, ne pouvait discerner, où le sort inclinait. Il dit, ils poussaient jusqu’aux cieux des cris épouvantables, font retraite en tumulte. Donc, c’est une véritable boucherie…