Electre de Sophocle, mise en scène d'Antoine Vitez

08 mai 1987
03m 44s
Réf. 05444

Notice

Résumé :

Dramatique d'Hugo Santiago, d'après la mise en scène de l'Electre de Sophocle par Antoine Vitez, créée le 24 avril 1986 au Théâtre National de Chaillot.

Type de média :
Date de diffusion :
08 mai 1987
Source :
FR3 (Collection: Electre )
Lieux :

Contexte historique

Sophocle (496-405 avant Jésus-Christ) est un des pères fondateurs de la tragédie grecque. Né à Colone, dans une famille aisée de la tribu d'Egéide, il reçoit l'éducation traditionnelle : poésie, musique et gymnastique. A 16 ans, le jeune homme participe à la bataille de Salamine. En 468 avant Jésus-Christ, il écrit sa première tétralogie, remportant sa première victoire d'auteur, éclatante. Selon un usage encore répandu, il interprète, au début de sa carrière, le premier rôle de ses pièces, mais, médiocre comédien, il cesse rapidement de jouer pour se consacrer à l'écriture. Il est le poète le plus fécond et le plus couronné : il aurait remporté vingt victoire pour une trentaine de tétralogies, et ne serait jamais descendu au-dessous de la seconde place. Par ses écrits, le dramaturge fait évoluer le genre tragique, et notamment la place qu'y occupe le choeur. Alors que celui-ci était, chez Eschyle (voir le document La guerre, selon Eschyle et Olivier Py) le personnage principal de la tragédie, il a, chez Sophocle, la même importance que les acteurs, sans plus. Grâce à l'invention du dialogue stychomitique qui installe l'action sur le proskenion, le choeur devient un témoin, simple commentateur de l'action. Sur les 123 pièces qu'il aurait composées, 7 nous sont parvenues, parmi lesquelles Ajax, Les Trachiniennes, Antigone, Electre, Oedipe-roi,...

Electre de Sophocle, représentée aux alentours de 440 avant Jésus-Christ, est une des pièces tardives du tragédien. Elle appartient au cycle mythologique des Atrides et commence au moment où Agamemnon, roi de Mycènes, est assassiné par sa femme Clytemnestre et par Égisthe, l'amant de celle-ci. Depuis, les meurtriers règnent sur la cité, vivant avec Electre et Chrysothémis, filles d'Agamemnon et de Clytemnestre. Alors que la première ne cesse de dénoncer l'horreur dont sa mère s'est rendue coupable, la seconde, plus timorée, garde le silence. Electre rêve que son frère Oreste revienne pour venger son père. Pour tromper les deux assassins, celui-ci fait courir le bruit de sa mort. Cette rumeur plonge la jeune fille dans un profond désespoir que le frère s'empresse de dissiper en se présentant devant sa soeur qui, troublée, peine à la reconnaître. Oreste tue ensuite sa mère Clytemnestre. La pièce s'arrête au moment où le jeune homme s'apprête à faire subir à Égisthe le même sort.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Né en 1930 et mort en 1990, Antoine Vitez est un pédagogue, metteur en scène et théoricien du théâtre. Acteur de formation, il suit les cours de Tania Balachova (voir Antonin Artaud, par Tania Balachova et Bernard Dort). C'est avec Electre de Sophocle qu'il signe, en 1966, sa première mise en scène. Il monte des pièces issues du répertoire traditionnel (Shakespeare, Molière, Tchekhov), mais aussi des auteurs modernes et contemporains (Paul Claudel, Pierre Guyotat). Vitez se consacre également à l'enseignement. Il fonde en 1972 le Théâtre des Quartiers d'Ivry; et devient, en 1982, le directeur du Théâtre National de Chaillot, puis l'administrateur général de la Comédie-Française en 1988. Ses Ecrits sur le théâtre, où il prône «un théâtre élitaire pour tous», défendent une vision exigeante de l'art dramatique.

Antoine Vitez a monté, à trois reprises (en 1966, 1971 et 1986), l'Electre de Sophocle qu'il a lui-même traduite. A dix ans d'intervalle, il fait, à chaque fois, appel à la même actrice pour le rôle titre : Evelyne Istria. De la mise en scène de 1986, créée au Théâtre National de Chaillot, le cinéaste argentin Hugo Santiago réalise une dramatique en 1987. Le version de 1986 donne à Electre une dimension politique : à cette date, la dictature des colonels est tombée. L'héroïne représente la résistance à toute forme d'oppression. La pièce de Sophocle est transposée de la Grèce antique à la Grèce contemporaine. La scénographie de Yannis Kokkos présente une façade ocre, avec trois portes-fenêtres qui laissent entrevoir, en arrière-plan, le port du Pirée d'où résonnent, de temps à autres, les sirènes des cargos. Le metteur en scène souhaite monter l'histoire des Atrides «côté cuisine», «comme un fait divers scandaleux» (A. Vitez, Entretien avec Evelyne Ertel, Théâtre/Public, n°88, 1988-1989). C'est pourquoi le choeur est composé de trois voisines (interprétées par Hélène Avice, Charlotte Clemens et Cécile Viollet), très nettement individualisées par leur jeu et leur costume. Intimes de la famille, elles se réunissent fréquemment autour de la table de la cuisine pour se faire l'écho des événements. L'extrait proposé correspond à la fin de la pièce, au moment où Oreste tue Clytemnestre pour venger son père. Electre apparaît sur le plateau. Eperdue, elle monte sur le lit, hagarde, comme pour échapper au réel tragique de plus en plus pressant. Mais cet élément du décor ne peut manquer de rappeler l'adultère de sa mère. Electre, c'est aussi (en grec «αλεκτρα», la fille sans lit) celle qui n'aura ni époux, ni enfant. Or, c'est par le mariage et la maternité que la femme grecque se réalise. Le corps et l'interprétation de la comédienne, qui, avec ses cheveux courts, sa voix rauque et basse, oscille entre masculin et féminin, corroborent cette vision d'un personnage qui ne peut exister que par le chant et le deuil. En effet, la tension culmine dans ce passage, où les cris et les plaintes retentissent. Si Clytemnestre (interprétée par Valérie Dréville) tente d'échapper à son destin, c'est en vain. Elle est tuée par son fils hors-scène, et son cadavre est ramené sur le lit de la souillure originelle. Bien qu'ouvert sur l'extérieur, l'espace montre que la fatalité tragique ne souffre aucune échappatoire...

Alexandra Von Bomhard

Transcription

(Bruit)
Alain Ollivier
Regardez-le qui s’approche, soufflant la guerre dans le sang, le meurtre.
(Bruit)
Alain Ollivier
Sous le toit de la maison, les chiennes sont entrées. Celles qui flairent les trahisons mauvaises. Et elles trouvent toujours ce qu’elles cherchent. Le rêve qui flottait dans mon cœur n’a plus longtemps pour être vrai. Le vengeur des morts à la marche perfide pénètre au foyer de son père où dort la richesse antique. Il porte à deux mains le sang aux tranchants des couteaux. C’est la ruse qui le guide, cachée dans l’ombre, et la ruse ne peut plus attendre.
Evelyne Istria
Mes chers amis, dans un instant, nos hommes auront fini. Je vous en prie, ne dites rien.
Alain Ollivier
Où en sont les choses en ce moment ? Qu’est-ce qu’ils font ?
Evelyne Istria
Elle prépare l’urne pour les funérailles, et eux sont debout à côté d’elle.
Alain Ollivier
Toi, tu es là pour quoi ?
Evelyne Istria
Pour Egisthe, au cas où il rentrerait. Pour qu’il ne nous surprenne pas.
Valérie Dréville
Oh, au secours ! La maison est vide, il y a des tueurs partout.
Evelyne Istria
On crie dans la maison. Vous entendez mes amis.
Comédienne
Malheureuse ! J’entends des cris. Je n’aurais pas voulu entendre, je tremble.
(Bruit)
Valérie Dréville
Au secours ! Egisthe, où es-tu ?
Evelyne Istria
On a encore crié.
Valérie Dréville
Mon fils, mon fils, aie pitié de moi, je t’ai mis au monde.
Evelyne Istria
Et toi, tu n’as pas eu pitié de lui, ni de son père qui l’avait engendré.
Alain Ollivier
O cité, ô race malheureuse, aujourd’hui, le destin compagnon de tes jours s’éloigne de toi, s’éloigne.
Valérie Dréville
Ah, je suis blessée !
Evelyne Istria
Frappe si tu en as la force, deux fois !
Valérie Dréville
Ah !
Evelyne Istria
Encore, il y en a autant pour Egisthe.
(Bruit)
Alain Ollivier
Les malédictions s’accomplissent. Vivant, les morts couchés sous la terre, les morts d’autrefois, en paiement de leur sang versé, prennent le sang des assassins.
(Bruit)
Alain Ollivier
Ils sont là ! Ils ont les mains pleines de sang, toutes rouges du sang versé pour le dieu de la guerre.
(Bruit)
Alain Ollivier
Je ne leur fais pas de reproche.
Evelyne Istria
Eh bien, Oreste !
Redjep Mitrovitsa
Tout est juste, si l’oracle était juste.
(Bruit)
Evelyne Istria
Elle est morte, la pauvre femme.
Redjep Mitrovitsa
Tu ne seras plus humilié. Tu n’as plus à craindre l’orgueil de ta mère.