Tahar Ben Jelloun : La Nuit sacrée

16 novembre 1987
03m 22s
Réf. 05445

Notice

Résumé :

Bernard Pivot reçoit l'écrivain Tahar Ben Jelloun, lauréat du Prix Goncourt en 1987 pour son roman La Nuit sacrée.

Type de média :
Date de diffusion :
16 novembre 1987
Source :
A2 (Collection: 'Strophes )
Lieux :

Contexte historique

Tahar Ben Jelloun naît au Maroc en 1944. Il fait des études de philosophie, discipline qu'il enseigne par la suite. L'arabisation de la pédagogie en 1971 l'amène à s'installer en France, à Paris, où il poursuit des études de psychologie. En 1972, il est pigiste pour Le Monde, et publie ses premières oeuvres (Hommes sous linceul de silence, Les Cicatrices du soleil, Harrouda - récit émouvant où il parle de sa mère, ...). Le romancier est très sensible à ce qu'il appelle les «blessures», soient les souffrances qui atteignent les êtres les plus vulnérables de la société : femmes, enfants, mendiants. Son expérience de psychothérapeute nourrit par ailleurs son écriture comme dans La Réclusion solitaire qui paraît en 1976. En 1985, le roman L'Enfant de sable, marqué par l'influence des conteurs marocains, le rend célèbre. Il est suivi, deux ans plus tard, par La Nuit sacrée, qui lui vaut le Prix Goncourt. Tahar Ben Jelloun est aussi poète (notamment connu pour son recueil Les Amandiers sont morts de leurs blessures, 1976) et auteur d'ouvrages pédagogiques (Le Racisme expliqué à ma fille, L'Islam expliqué aux enfants...). Il ne cesse d'oeuvrer en faveur de la tolérance.

Publié en 1987, deux ans après L'Enfant de sable, le roman La Nuit sacrée est conçu comme une suite du précédent. Dans L'Enfant de sable, un conteur narrait l'histoire d'Ahmed, jeune fille marocaine que son père, humilié de ne pas avoir d'héritier mâle, avait fait passer pour un homme durant toute sa vie. Dans La Nuit sacrée, c'est Ahmed qui prend la parole, se faisant conteuse d'elle-même. Après la mort de son père, lors de la nuit sacrée (la 27ème nuit de ramadan, «la meilleure de toutes les nuits» selon le Coran), elle décide de fuir la maison parentale à la recherche de sa véritable identité. Mêlant imaginaire et réalisme, le roman offre une vision très rude de la société marocaine, dénonçant la misogynie généralisée, la mendicité et les crimes d'Etat.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Le programme 'Strophes est conçu comme un supplément d'Apostrophes, au cours duquel l'animateur se concentre sur un seul écrivain. La célèbre émission présentée par Bernard Pivot connut non seulement un succès indéniable en termes d'audience (2,5 à 5 millions de téléspectateurs se réunissaient chaque semaine autour du petit écran pour de véritables veillées littéraires). Elle eut aussi une influence décisive sur la vente des livres et la découverte de certains auteurs. Salon littéraire moderne, ce magazine répond aux exigences de démocratisation culturelle, dans la lignée de programmes antérieurs tels que Lectures pour tous, animé par Pierre Dumayet.

L'émission du 16 novembre 1987 est consacrée à Tahar Ben Jelloun et à son roman La Nuit sacrée. L'entretien, mené par un Bernard Pivot enthousiaste et convaincu, permet à l'écrivain marocain de revenir sur des notions qui lui sont chères : le métissage (le livre offre une véritable osmose entre la langue française et la culture arabe) et la tolérance. On note le savoir faire du présentateur qui amène le romancier à parler de son livre sans en déflorer l'intrigue. Ainsi Pivot propose-t-il des formules à la fois précises et synthétiques pour définir La Nuit sacrée («parabole sur l'aliénation de la femme», «roman de la tolérance»), permettant à Tahar Ben Jelloun de préciser ses intentions d'auteur. En véritable passeur, Bernard Pivot lit avec délectation des extraits du roman (c'est d'ailleurs une des recettes de son succès : l'exemplaire, marqué, corné, de l'animateur montre que celui-ci l'a vraiment lu). Quant à l'écrivain, il reconnaît que, derrière le voile de la fiction, s'exprime sa pensée personnelle : La Nuit sacrée est bien un plaidoyer pour la tolérance et le dialogue.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Bernard Pivot
Oui ! Tout cela est, on ne va pas raconter bientôt la deuxième partie du livre mais c’est tout de même une parabole sur l’aliénation de la femme en Islam. Et ça l’était déjà dans le premier volume.
Tahar Ben Jelloun
Oui, je dirais aussi, dans toutes les sociétés méditerranéennes où la femme n’a pas toujours le beau rôle ; où la loi, surtout au niveau de la loi, la loi n’est pas favorable à la femme. Et les seules femmes qui s’en tirent, ce sont des femmes qui ont un tempérament très fort. Notamment, l'Assise a un tempérament très fort, elle s’en tire. Alors, elle domine qui, elle va dominer son frère, elle va essayer de dominer aussi Zahra.
Bernard Pivot
Oui, alors, ce qui est curieux dans un livre comme celui-ci, c’est que c’est vraiment un livre d’un conteur arabe, c’est l’évidence. Et, en même temps, c’est le livre d’un écrivain de langue française. Et, s’il y a un métissage, qui est tout à fait réussi, c’est ce métissage, donc, de l’imaginaire arabe avec la langue française.
Tahar Ben Jelloun
Oui, j’aime beaucoup cette impression. D’autant plus que ça a été dur. Ce n’est pas François Bost dans le monde d’aujourd’hui. Je trouve que c’est tout à fait ça. C’est un métissage entre les deux cultures, une osmose. Et, c’est ce que j’essaye de faire depuis que je suis arrivé en France. Je dis, un peu, la France aux magrébins, et je dis le Maghreb aux français, et j’essaye un peu d’être ce lien entre deux cultures. Pas dans une relation conflictuelle ni agressive, dans une relation de dialogue et de culture, beaucoup plus.
Bernard Pivot
Oui, mais, alors, aujourd’hui, vous êtes couronné par la France. Vous avez eu le prix Goncourt qui est le prestigieux de nos couronnes littéraires. Mais, est-ce que pour autant, vous êtes reconnu, toujours, au Maroc, notamment, comme un conteur arabe.
Tahar Ben Jelloun
Non, au Maroc, je suis considéré comme un écrivain, parce qu’il n’y a pas beaucoup le…. C’est un peu, pour un conteur, c’est quelque chose de pas très valorisant. Pour eux, si tu fais un écrivain, alors c’est, ils s’en tiennent à ça. De très peu, c’est surtout en France qu’on parle de conte et de conteur.
Bernard Pivot
Ben oui. Mais, écoutez, parce qu’on y est sensible.
Tahar Ben Jelloun
Oui, oui, mais, mais au Maroc, au Maroc, les gens, pour eux, je suis un écrivain, un écrivain qui utilise la langue française pour, peut-être, pour dire les racines marocaines.
Bernard Pivot
Alors, ça, c’est Zahra qui parle. Mais il me semble que là, c’est vous qui parlez aussi, quand elle dit : J'aime le Coran comme une poésie superbe, et j’ai horreur de ceux qui l’exploitent en parasite, et qui limitent la liberté de la pensée. Et, plus loin, ils invoquent la religion pour écraser et dominer. Et moi, j’invoque à présent le droit à la liberté de penser, de croire ou de ne pas croire. Cela ne regarde que ma conscience. J’ai déjà négocié ma liberté avec la nuit et ses fantômes. Ça, c'est vous qui parlez.
Tahar Ben Jelloun
Oui, oui, moi, je suis pour la liberté de croire ou ne pas croire. Je suis pour la tolérance et pour que le…, contre le fanatisme et toute cette espèce de bêtise qu’on voit ces dernières années ; de toutes ces personnes qui essayent d’utiliser la croyance des pauvres gens pour les dominer politiquement, idéologiquement. Parce que le Coran est un texte sublime, superbe, inégalé, et miraculeux. Et, il faut le respecter, il ne faut pas l’utiliser à des fins politiques.
Bernard Pivot
Oui, en le faisant dire le contraire de ce qu’il dit ?
Tahar Ben Jelloun
Parfois, on peut, oui, on peut l’interpréter. Oui, parfois, il y en a qui l’interprètent selon exactement leur idéologie et leur volonté.
Bernard Pivot
Mais, ceci est un roman de la tolérance ?
Tahar Ben Jelloun
Pour moi, oui, c’est un roman pour la tolérance et le dialogue. Mais, c’est une tolérance, quand même, qui passe par beaucoup d’épreuves, souvent cruelles.
Bernard Pivot
Oui !
Tahar Ben Jelloun
Parce que la libération de cette femme ne va pas arriver toute seule, elle va connaître beaucoup, beaucoup d’épreuves. C’est pour dire tout simplement qu’on ne se libère pas comme ça, et on se libère en luttant.