Ahmadou Kourouma, entre français et malinké

31 janvier 1990
02m 47s
Réf. 05447

Notice

Résumé :

Invité de l'émission Du côté de chez Fred, le romancier Ahmadou Kourouma revient sur l'importance de la langue dans la création du personnage.

Type de média :
Date de diffusion :
31 janvier 1990
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Contexte historique

Ahmadou Kourouma est un écrivain malinké, né à Boundiali en Côte d'Ivoire en 1927. Il grandit dans ce pays avant de faire des études à Bamako au Mali pour devenir un cadre de l'administration. Militant syndical et politique, il est exclu de son école en 1949 et enrôlé de force dans les troupes coloniales. Il refuse alors de participer à la répression des manifestations organisées par le Rassemblement Démocratique Africain. Par mesure de représailles, on l'expédie en Indochine, où il assiste aux derniers jours de l'empire colonial français. Il rejoint ensuite la métropole pour suivre des études de mathématiques. En 1960, la Côte d'Ivoire est indépendante. Kourouma revient vivre dans son pays qui traverse une grave crise politique : les coups d'Etat se succèdent, le climat est tendu. Il est inquiété par le régime du président Houphouët-Boigny, puis relâché faute de preuves. Il connaît le chômage, puis part en exil dans différents pays (Algérie, Cameroun, Togo), avant de revenir en Côte d'Ivoire. L'auteur rencontre des difficultés à publier son premier roman qui porte un regard critique sur les gouvernements post-coloniaux, Le Soleil des Indépendances. L'ouvrage est édité en 1968. Après 20 ans de silence, il publie Monnè, outrages et défis, grande fresque qui retrace un siècle d'histoire coloniale. En 1998, En attendant le vote des bêtes sauvages remporte le Prix du Livre Inter. Deux ans plus tard, il obtient, avec son roman Allah n'est pas obligé le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des Lycéens. Lorsque la guerre civile éclate en Côte d'Ivoire en 2002, il prend parti pour le retour à la paix dans son pays. Un an plus tard, Ahmadou Kourouma meurt à Lyon.

Après Le Soleil des Indépendances, qui - comme le titre l'indique - abordait l'ère des «indépendances», l'écrivain ivoirien fait, avec Monnè, outrages et défis, un retour en arrière, puisqu'il y aborde la période coloniale. Paru en 1990, ce roman commence à la fin du XIXe siècle, alors que la France achève de coloniser l'Afrique Subsaharienne, et se termine juste avant la décolonisation. Il narre l'histoire de Djigui Keita, souverain de la ville imaginaire de Soba, en prise avec les autorités coloniales. Le roman paraît à un moment où le retour critique sur l'histoire coloniale ne fait que s'amorcer. La colonisation est encore perçue par les pouvoirs publics et une partie de l'opinion avec une certaine bienveillance. La satire de la colonisation et de la politique de collaboration menée par certains chefs traditionnels font de Monnè, outrages et défis un roman engagé.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Ahmadou Kourouma est un des invités de l'émission Du côté de chez Fred, animée par Frédéric Mitterrand. Pensé comme un voyage au coeur de l'actualité artistique, ce programme reste indéfinissable, dans la mesure où il emprunte aux variétés (il y a des invités vedettes, des passages chantés), au magazine (présence de reportages...) et à l'émission culturelle. Celle du 31 janvier 1990 s'articule autour du thème de l'exil, du voyage, et de la culture originale qui en découle. Le plateau, conçu comme un décor situé entre la boîte de nuit et le thé dansant, est, pour l'occasion, orné de statues, tissus et meubles africains. Il crée une certaine intimité entre les participants. Le dispositif rappelle celui du salon littéraire. Frédéric Mitterrand officie en bon maître de cérémonie, s'enthousiasmant à la lecture de certains extraits, ou posant des questions pour relancer la parole. Discret, le médiateur s'efface derrière ses convives, l'essentiel étant d'écouter la voix des artistes. Ainsi, l'auteur ivoirien est-il invité à parler de son roman Monnè, outrages et défis, qu'il vient de publier, et, plus précisément, de son rapport au bilinguisme français/malinké.

On peut s'interroger sur la teneur de la question. Loin d'évoquer la dimension engagée du roman de Kourouma, Frédéric Mitterrand se borne à l'interroger sur le maniement de la langue. Doit-on y voir le signe d'un intérêt exclusif pour l'écriture ou faut-il mettre cette réserve sur le compte d'un animateur qui chercherait à éviter d'aborder la question de la décolonisation, encore très polémique ? Seule sera fait mention, à la fin de l'émission, du «pessimisme» de Kourouma devant la situation de son pays, mais là encore, avec une certaine retenue. Toujours est-il que la question posée par Frédéric Mitterrand permet à l'auteur d'exposer très clairement sa conception du personnage romanesque. Pour Kourouma, celui-ci est avant tout un être de mots. Un personnage malinké ne saurait s'exprimer dans un français classique. La transposition du malinké en français est nécessaire pour créer un effet de réel. Ce sont les paroles du personnage qui véhiculent ses valeurs, son système de pensée, sa vision du monde. L'on voit combien la conception de Kourouma rejoint la définition du genre romanesque que Mikhaïl Bakhtine propose dans son Esthétique et théorie du roman. Pour le critique, comme pour l'auteur ivoirien, c'est la polyphonie énonciative qui fonde la spécificité du genre narratif.

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Frédéric Mitterrand
Ahmadou Kourouma, vous, vous avez le regret du Malinké, ou est-ce que vous pensez que le travail de déplacement du Français vers le Malinké, finalement, vous permet d’exprimer les choses comme vous le désirez ?
Ahmadou Kourouma
Oui, je crois, le problème, c’est à la fois les deux parce que qu’est-ce qu’un romancier se propose ? C’est de faire revivre un certain personnage. Et, effectivement, quand un Malinké parle le Français classique, on ne peut pas le faire, il ne peut pas ressortir puisqu’il a une façon d’aborder, une façon de dire, il a une façon de penser qui est absolument différent de la manière française, du classicisme français. Donc, si vous voulez présenter un Malinké, quand vous le présentez avec le français classique, il perd une très, très importante partie de sa dimension, de sa réalité. Donc, si vous voulez, c’est une question, au fond, on en revient à ça, être réel seulement, être vrai quoi. Vouloir être vrai vous impose déjà d’adopter la langue de la personne. Ce n’est pas la langue, et je suis très heureux tout à l’heure, de l’expression qu’a utilisé Maryse Condé, c’est de transposer, ce n’est pas, on ne traduit pas sa langue, on la transpose. Parce que la traduire, d’ailleurs, n’aurait pas de sens. C’est d’essayer de voir comment, je crois, que dans toute langue, il y a une façon d’aborder, une façon de dire. Les choses se succèdent d’une certaine façon, il y a un certain rite. Et ce rite qu’il faut donner pour que la personne ait toute sa, le personnage ait toute sa dimension, et que le milieu qu’on représente soit représenté dans toute sa réalité. C’est ce que j’ai voulu faire, voilà, c’est tout.
Frédéric Mitterrand
Alors, il y a au début de chacun des chapitres de votre livre, on pourrait dire des aphorismes. Enfin, à la tête de chaque chapitre, il y a une phrase qui résume, illustre, présente d’une manière intensément poétique le chapitre qui va suivre. Je vous en cite quelques-unes, c’est absolument magnifique. Les saisons d’amertume, ennuyeuses et longues, d’interminables moments de silence. Ça, je trouve ça absolument magnifique. Elle dormait quand les esprits des enfants disparus l’ont appelée et réveillée pour lui demander de ne jamais plus se coucher avant qu’elle n’ait congratulé le député. Moi, j’adore ces phrases, j’ai envie de les emporter et d’y réfléchir à des tas d’autres circonstances de la vie.