Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée d'Alfred de Musset

22 février 1994
04m 03s
Réf. 05450

Notice

Résumé :

Adaptation pour la télévision d'Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée d'Alfred de Musset par Benoît Jacquot en 1993. Le dénouement – la demande en mariage.

Type de média :
Date de diffusion :
22 février 1994
Lieux :

Contexte historique

Né à Paris en 1810, sous l'Empire de Napoléon, Alfred de Musset a grandi dans un milieu cultivé et libéral. Il fait de brillantes études au lycée Henri-IV et fréquente très jeune les salons littéraires – dont le Cénacle de Hugo, où il fait la connaissance de Delacroix, Vigny ou encore Lamartine. Il abandonne des études de médecine, puis de droit. Il publie à vingt ans ses Contes d'Italie et d'Espagne où s'affirment un lyrisme et un exotisme typiquement romantiques. Il rédige quelques articles, fait jouer une pièce, tout cela sans succès. En 1832, la mort violente de son père vient changer la donne. Elle va marquer son œuvre et faire du jeune génie un adulte. L'héritage lui permet par ailleurs de se consacrer pleinement à sa carrière d'écrivain. Si la pièce Un Spectacle dans un fauteuil, poésie n'a pas en 1832 le succès escompté, elle fait connaître Musset, qui est embauché à la Revue des deux mondes et peut vivre de sa plume. Il y publie en mai Les Caprices de Marianne, qui met en scène une jeune femme romantique éprise de liberté. C'est à la même époque qu'il rencontre George Sand, avec laquelle il vit, du voyage à Venise à leur rupture définitive en 1835, des amours tumultueuses, sur fond de tromperies et d'alcool. Cette période exaltée stimule la fécondité de Musset. On ne badine pas avec l'amour et surtout son drame romantique le plus abouti, Lorenzaccio, paraissent en 1834. Il traduit la déception politique des romantiques, après la révolution avortée de juillet 1830. La multiplication des décors et des personnages rend la pièce difficilement jouable : elle ne sera créée qu'en 1896. La Confession d'un enfant du siècle, roman autobiographique aux accents romantiques publié en 1836, est également nourrie par l'aventure avec George Sand. Musset écrit aussi son poème des Quatre nuits où le Poète, qui a perdu son inspiration et son innocence, dialogue avec sa Muse, ou encore Il ne faut jurer de rien. Mais le jeune prodige se laisse bientôt submerger par le désespoir amoureux, le découragement et l'alcool, et à trente ans à peine, son inspiration se tarit. En 1840, à la suite d'une angine mal soignée dans son enfance, il tombe gravement malade. Il le restera plus ou moins jusqu'à la fin de sa vie, alternant rémissions et rechutes. Grâce au soutien de ses amis, une de ses pièces en un acte, jouée au Théâtre Français, remporte en 1847 un grand succès et fait tout à coup de Musset un dramaturge à la mode. Il ne faut jurer de rien, Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ou encore Les Caprices de Marianne sont créées. Cette reconnaissance tardive console un peu Musset, qui, après deux échecs, est élu à l'Académie Française en 1852. Il continue néanmoins de boire, et sa santé décline. Conscient sans doute de sa fin proche, il réunit et publie cette même année l'ensemble de son œuvre poétique. Le poète déchu meurt cinq ans plus tard, à quarante-six ans, dans l'indifférence presque générale.

Publiée en 1845 dans la Revue des deux mondes, la comédie en un acte Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée met en scène le badinage galant de la Marquise et du Comte qui se rend chez elle, un après-midi d'hiver où il est, en vertu du froid, l'unique visiteur. Après les va-et-vient des jeux de la séduction, la pièce s'achève sur les fiançailles des deux amants – et sur la porte que l'on ferme.

Johanna Pernot

Éclairage média

Mise en scène par Louis-Dominique de Lencquesaing, qui s'est le plus souvent illustré au cinéma, dans des rôles d'acteur, Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée a été filmée avec sobriété par Benoît Jacquot au Théâtre de l'Odéon en décembre 1993. Deux comédiens formés à l'école de Patrice Chéreau et Pierre Romans, Marianne Denicourt et Thibault de Montalembert, se prêtent avec grâce et subtilité à cette joute amoureuse. Toute en fluidité, la réalisation de Benoît Jacquot sert admirablement le jeu des acteurs, leur volant des moments de tendresse, d'émotion et de séduction. De fait, la mise en scène de Lencquesaing, contemporaine et dépouillée, met en valeur le langage des corps, au moment de l'aveu final du Comte.

Louis-Dominique de Lencquesaing a opté pour un décor original : la petite pièce à l'étage du théâtre de l'Odéon, à l'écart de la scène prestigieuse, suggère à la fois la théâtralité du jeu mondain et l'intimité des deux amants. Inconfortable et vide, elle peut rappeler que le froid a dissuadé les autres visiteurs de se rendre au jour de réception de la Marquise. Le choix de vêtements actuels, sobres mais bien coupés, nous rappelle que si la langue de Musset est datée, le drame de la passion n'a pas d'âge.

La pièce se dénoue avec la déclaration du Comte. Ses allers et retours, son déplacement heurté trahissent son émoi. Le souffle haletant, il semble par instants chercher ses mots. Loin de regarder dans les yeux la Marquise pour chercher à la persuader, l'amoureux, replié sur lui-même, donne plus de crédit à son aveu. Quant à la Marquise, son émotion se devine dans son subit silence, les gestes qu'elle esquisse, ses sourires et ses rires – tout son corps agité.

Même si elle peint avec vivacité la passion, la mise en scène ne s'abstrait pas de la gangue des mondanités inhérentes au texte, comme le rappellent le marivaudage, la bague et les chapeaux. Mais le plan final sur la porte, claquée insolemment au nez du spectateur, est bien d'aujourd'hui : ce clin d'œil ironique aux bienséances du passé sonne comme un préliminaire érotique.

Johanna Pernot

Transcription

Thibault (de) Montalembert
Je, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu’il y a de plus sacré au monde.
Marianne Denicourt
Adieu !
Thibault (de) Montalembert
Je veux juste savoir, restez, je vous en supplie. Mon Dieu, je sens que je….
Marianne Denicourt
Mais enfin, Monsieur, qu’est-ce que vous me voulez ?
Thibault (de) Montalembert
Mais, madame, je veux, je désirerais…
Marianne Denicourt
Quoi ? Car, enfin, vous m’impatientez. Vous imaginez-vous que je vais être votre maîtresse et hériter de vos chapeaux roses ? Je vous préviens qu’une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me révolte.
Thibault (de) Montalembert
Non, Marquise, grand Dieu, s’il était possible, ce serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds. Ce serait mon nom, mes biens, mon honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul instant, je ne dis pas seulement, avec ces créatures ? Vous ne parlez que pour me chagriner mais, mais avec aucune femme au monde, l’avez-vous bien pu supposer ? Me croyez-vous si dépourvu de sens ? Mon étourderie, ma déraison, a-t-elle donc été si loin que, que de vous faire douter de mon respect ? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi, n’est-il pas vrai marquise ? Pouvez-vous supposer qu’un homme, ainsi distingué par vous, que vous avez cru digne d’une si précieuse, d’une si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez ? Suis-je donc aveugle ou insensé ? Vous, ma maîtresse, non pas, mais ma femme.
(Silence)
Marianne Denicourt
Ah, mais si vous m’aviez dit cela en arrivant, nous ne nous serions pas disputés.
(Bruit)
Marianne Denicourt
Ainsi, vous voulez m’épouser ?
Thibault (de) Montalembert
Mais, certainement, j’en meurs d’envie. Je n’ai jamais osé vous le dire mais je ne pense pas à autre chose depuis un an. Je donnerais mon sang pour qu’il me soit permis d’avoir la plus légère espérance.
Marianne Denicourt
Attendez, vous êtes plus riche que moi.
Thibault (de) Montalembert
Oh mon Dieu, je ne crois pas. Et puis, qu’est-ce que cela vous fait ? Je vous en prie, ne parlons pas de ces choses-là. Votre sourire, en ce moment, me fait frémir d’espoir, de crainte. Un mot, par grâce, ma vie est dans vos mains.
(Silence)
Marianne Denicourt
Eh bien, je vais vous dire deux proverbes. Le premier, c’est qu’il n’y a rien de tel que de s’entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.
Thibault (de) Montalembert
Ce que j’ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas ?
Marianne Denicourt
Mais non. Et voici mon second proverbe, c’est qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Or, voici trois quart d’heure que celle-ci, grâce à vous, n’est ni l’une, ni l’autre. Et, que cette chambre est parfaitement gelée. Par conséquent, vous allez me donner le bras, et nous allons aller dîner chez ma mère. Après quoi, vous irez chez Fossin.
Thibault (de) Montalembert
Chez Fossin, madame, mais, pour quoi faire ?
Marianne Denicourt
Ma bague !
Thibault (de) Montalembert
Ah, c’est vrai, je n’y pensais plus. Eh bien, votre bague, Marquise.
Marianne Denicourt
Marquise dites-vous. Eh bien, justement, sur ma bague, il y a une petite couronne de marquise, et comme cela, ça peut servir de cachet. Dis donc, Comte, qu’en pensez-vous ? Il faudra peut-être ôter les fleurons ? Je vais mettre un chapeau.
(Bruit)
Thibault (de) Montalembert
Vous me comblez de joie, comment vous exprimer… ?
Marianne Denicourt
Oh fermez donc cette porte, cette chambre ne sera plus habitable.
(Bruit)