L'écriture dramatique selon Michel Vinaver

14 juin 2006
03m 45s
Réf. 05451

Notice

Résumé :

Invité de l'émission Des Mots de minuit, le dramaturge Michel Vinaver revient sur sa manière d'écrire, avant d'évoquer sa pièce 11 septembre 2001.

Type de média :
Date de diffusion :
14 juin 2006
Source :

Contexte historique

Né en 1927 à Paris, Michel Vinaver émigre avec sa famille aux Etats-Unis en 1941 et s'engage dans l'armée française de libération en 1944. Encouragé par Camus qu'il a rencontré à New York, il publie deux romans une fois revenu en France, Lataume, en 1950 et L'Objecteur en 1951. En 1956, sa première pièce, Aujourd'hui ou les Coréens est mise en scène par Roger Planchon. De 1953 à 1980, il travaille chez Gillette, comme cadre supérieur, puis comme président directeur-général. Cette expérience professionnelle nourrit son écriture. Il publie par la suite une quinzaine de pièces, parmi lesquelles Les Huissiers (1957), Iphigénie Hôtel (1959), La demande d'emploi (1971), Dissident il va sans dire (1976)... Professeur reconnu d'Etudes théâtrales à l'université, il développe, dans son ouvrage Ecritures dramatiques, une méthode d'analyse dramaturgique qui interroge le mode de fonctionnement de l'oeuvre à partir d'un échantillon du texte. Il est aujourd'hui un des auteurs français contemporains les plus joués.

C'est dans les semaines qui suivirent les attentats du 11 septembre 2001 que Michel Vinaver, choqué par la catastrophe, écrit sa pièce 9/11. Conçue au départ comme un oratorio, elle est rédigée en anglais, la langue de l'événement, avant d'être traduite en français par l'auteur, et éditée par l'Arche en 2002. Après avoir collecté des coupures de presse, des paroles de rescapés et d'hommes politiques, le dramaturge compose son oeuvre sur le principe du collage pour lutter contre la fragilité de la mémoire. En 2005, alors que Michel Vinaver et Robert Cantarella sont à Los Angeles à l'occasion de la création de 9/11 avec les jeunes acteurs du CalArts, ils apprennent que l'ambassade de France à Washington retire son soutien au projet : elle craint que certains passages du texte nuisent aux bonnes relations franco-américaines.

Alexandra Von Bomhard

Éclairage média

Michel Vinaver est ici l'invité des Mots de minuit, présentée par Philippe Lefait. Anciennement baptisée Le Cercle de Minuit (avec Michel Field puis Laure Adler), puis Le Cercle, cette émission culturelle, diffusée sur France 2 à une heure tardive, convie des artistes sans logique de promotion particulière. S'inscrivant dans la lignée de nos salons littéraires, puis de la célèbre émission de Pierre Dumayet Lectures pour tous, le dispositif est celui d'une conversation intelligente, animée par le présentateur. Par ce type de programme, la télévision française joue pleinement son rôle de service public. En juin 2013, Des mots de minuit connaît sa dernière diffusion. Elle est jugée trop peu rentable par la direction de la chaîne.

L'émission du 24 juin 2006 s'articule autour de la notion d'engagement. Stéphane Hessel est l'autre personnalité conviée. La première question que Philippe Lefait adresse à Michel Vinaver est assez circonstanciée. Tout en interrogeant le dramaturge sur la spécificité de son écriture, l'animateur met en évidence la connaissance qu'il a de l'oeuvre de son invité. Cette introduction permet à l'auteur de jeter un regard très éclairant sur sa manière de travailler. L'écrivain crée dans la fragmentation. C'est de la collision entre différents pans de réalité que le texte théâtral peut surgir. Pourtant, la matière même de l'écriture pour Vinaver reste la banalité. C'est grâce au travail de tissage que celle-ci devient étrange et merveilleuse. On note par la suite comment la réception de ces oeuvres dramatiques a évolué : ce qui apparaissait autrefois déroutant est aujourd'hui perçu comme classique. Michel Vinaver explique ce changement par le goût du zapping qui caractérise notre société actuelle. Il évoque ensuite brièvement sa pièce 11 septembre 2001, en mettant là aussi en évidence le temps nécessaire à sa réception. Alors qu'elle a été écrite dans la foulée de l'événement, ce n'est que 5 années plus tard qu'elle trouve son assise. Cela nous rappelle que pour le dramaturge, «la naissance d'une pièce est comme une petite explosion atomique ».

Alexandra Von Bomhard

Transcription

Philippe Lefait
Ce que vous décrivez dans votre théâtre, ce sont des points de vue très différents, qui cohabitent. Et, je pense à cette scène emblématique du 11 septembre 2001 , qui est actuellement à l’affiche, où le propos de Monsieur Ben Laden et le propos de Monsieur Bush sont équivalents ; puisque interchangeables par les comédiens qui les interprètent, parce que posés côte à côte, sur scène ; ça vous a d’ailleurs valu la censure de l’Ambassade de France aux Etats-Unis quand la pièce a été montée, il y a quelques années à Los Angeles. Il a fallu retirer le nom des affiches. Enfin, il a fallu l’enlever avec le soutien de l’Ambassade de France et ils vous ont enlevé de l’argent aussi.
Michel Vinaver
Ce n’était pas exactement une censure parce que le gouvernement français n’a pas le pouvoir de censurer un spectacle produit par des américains.
Philippe Lefait
Ils ne vous ont pas aidé quoi ?
Michel Vinaver
Voilà !
Philippe Lefait
Enfin, ils ont commencé à vous aider…
Michel Vinaver
Disons qu’ils ont retiré leur soutien.
Philippe Lefait
Alors que les américains ne demandaient rien ?
Michel Vinaver
Non !
Philippe Lefait
Alors, sur cette discontinuité qui est la vôtre, contrairement à la continuité de Stéphane Hessel, est-ce que vous êtes d’accord ?
Michel Vinaver
Moi, je travaille dans la fragmentation, je travaille dans la collision. J’ai besoin, pour que quelque chose se produise sur le plan de l’écriture théâtrale, qu’il y ait des décharges, des déflagrations entre différents pans de réalité ; pas nécessairement au plan de la violence, par exemple, de la violence ni sociale, ni…. Mais, que au niveau des mots, des phrases et des individus, les choses se mettent dans des tensions et des, dans des explosions, dans des choses comme ça. Je crois que l’action théâtrale, bon, ce n’est pas, ce n’est pas original de le dire, elle naît de conflits, de choses qui ne vont pas. Et, je parle de choses qui ne vont pas, je crois que d’une certaine façon, je vais vers des résolutions. Mais jamais des résolutions, jamais dans la plénitude, ni dans un achèvement complet.
Philippe Lefait
En même temps, votre écriture et votre théâtre, tel qu’il est mis en scène par Planchon, Serreau, Vitez, Lassalle, par exemple, donne l’impression d’être classique.
Michel Vinaver
Peut-être est-ce une impression qui vient aujourd’hui, tardivement, parce que je dirais que c’était plutôt, au contraire, je crois que l’image qui ressortait de mon travail, au travers des mises en scène que vous citez, c’était plutôt, ben, est-ce que c’est vraiment accessible à tout le monde ? Est-ce que ce n’est pas un petit peu…
Philippe Lefait
Enfin, directement, ça semble accessible à tout le monde. Quand, on a l'impression que ce sont des scènes, enfin, des scènes du quotidien normal. Or, la fragmentation, c’est peut-être cette fragmentation qui est du deuxième degré, qui n’est pas forcément…
Michel Vinaver
Vous savez, je m’intéresse à la banalité. C’est-à-dire, à ce qui se produit de façon absolument ordinaire dans la vie de tout le monde. Et, pour rendre la vie, cette banalité étrange et merveilleuse, il faut qu’il y ait des entrelacs. L’entrelac d’une scène à une autre scène, d’une situation à une autre situation. Et c’est cela qui a fait problème, mais qui ne fait plus vraiment problème aujourd’hui, parce qu’on est dans l’ère du zapping, parce qu’on est dans l’ère de ce qui ne va pas nécessairement de soi dans le récit d’une histoire.
Philippe Lefait
11 septembre ?
Michel Vinaver
11 septembre , oui. 11 septembre , c’est une pièce que j’ai écrite dans la foulée de l’évènement. Je l’ai écrite fin septembre 2001, et très vite, je l’ai écrite à partir du matériau vivant tel qu’il était restitué par les écrans, par les journaux. Et, c’est seulement aujourd’hui, semble-t-il, que cette pièce trouve son assise.

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